LES RÉVOLUTIONS
Si vous avez entendu quelquefois parler des révolutions, cela a été par des gens qui en disaient du mal.
Quand, dans une de ces batailles du peuple contre un gouvernement qui veut rester par force, le peuple gagne, cela s'appelle une révolution.
Ne croyez pas que l'on fasse une révolution simplement parce que le gouvernement coûte trop cher pour le travail qu'il fait, non, Jean-Claude, il faut encore bien d'autres raisons pour décider de grandes quantités de citoyens à risquer leur vie contre les fusils et les canons de l'armée. Il faut que le peu-
pie ait été poussé à bout par la misère et les insultes, il faut qu'il ne yoie plus la possibilité de travailler et de vivre tranquille sans un grand changement dans la société.
Et la révolution n'arrive pas tout d'un coup et sans qu'on s'y attende ; on en parle pendant des années avant de la faire, on se dit que les choses vont trop mal et qu'il faut que cela finisse ; à la fin beaucoup de monde se décide. Mais, pendant ce temps, le gouvernement se prépare de son côté, il se fait ami avec Tarmée ; et pour retarder encore il défend de parler ou d'écrire contre lui, il met en prison ceux qui essaient de faire savoir la vérité sur les mauvaises affaires.
Souvent aussi le gouvernement a peur, il fait à moitié les volontés du peuple, et celuici ne bouge plus.
Quand on s'attend à une révolution, Jean- Claude, cela fait bien du mal dans le pays, le commerce et le travail souffrent, parce que ceux qui ont de l'argent pour acheter se demandent si la misère ne va pas arriver, ils gardent leur argent pour les mauvais jours et
n'achètent plus que le nécessaire. Dès lors bien des ouvriers n'ont plus de travail et sont renvoyés par leurs patrons. Puis ces hommes se voyant sur le pavé, sans pain pour eux et leur famille, demandent qu'on fasse la révolution bien vite, pour que la société se trouve enfin à l'aise et que le travail reprenne.
La révolution arrive, et c'est une guerre horrible; les enfants du même pays se tuent les uns les autres par la faute d'un mauvais gouvernement ; et souvent on nj fait point de quartier ; les soldats qui prennent une maison d'assaut, y massacrent tout ce qu'ils rencontrent. Alors ce sont les mauvais jours, tous les ateliers sont fermés, personne ne travaille plus pour personne ; plus de marchés, et celui qui veut manger doit donner bien cher pour un morceau de pain.
Les révolutions ne sont guère connues à la campagne, Jean-Claude, malgré qu'autrefois les habitants des campagnes aient aussi fait leurs révolutions. On les connaît dans les grandes villes, et dans la ville surtout où se tient le gouvernement. En France , c'est à
Paris que se fait le plus gros des révolutions.
Le mauvais moment passé , et quand le peuple a gagné la bataille, on trouve bien vite un nouveau gouvernement qui donne tout ce que l'autre refusait. C'est une honte alors de voir combien d'hommes qui ne se sont pas battus et qui n'ont jamais été bons à rien courent pour avoir des places dans le nouveau gouvernement; à les entendre ils ont toujours été pour le peuple et seront toujours pour le peuple.
On se fie à beaucoup d'entre eux. Cependant, dès que les nouveaux employés de la société sont en jjlace, ils cherchent par tous les moyens à augmenter leur pouvoir et leurs revenus. Et le peuple les laisse faire, content de la différence qu'il a gagnée entxe l'ancien gouvernement et le nouveau. Puis, petit à petit, le nouveau gouvernement devient aussi fort que l'ancien, aussi décidé à rester malgré tout le monde, et quand on verra qu'il est trop mauvais et qu'on doit le changer, il faudra faire une autre révolution.
Il n'y aurait plus de révolutions, Jean- Claude, si les citoyens comprenaient une bonne fois qu'il faut que la société puisse renvoyer ses domestiques quand elle le veut et faire chez elle selon son plaisir, sans être obligée de se battre contre un gouvernement qui commande à une armée.
On ne peut pas dire que les révolutions ne sont pas justes. Et quoique jusqu'à aujourd'hui elles n'aient pas donné tout ce qui serait le mieux, on ne peut pas dire non plus qu'elles n'ont rien rapporté.
En France, depuis cent ans, il y a eu trois révolutions : la grande révolution de 1792 et les deux révolutions de 1830 et de 1848.
Avant 1792, le peuple, aÔreusement misérable, ne servait dans la société qu'à nourrir et à faire bien vivre une quantité de fainéants, presque tous nobles, et plus nobles les uns que les autres.
Si on cherchait à savoir d'où vient cette soidisant noblesse et si on regardait de près, on
verrait que c'est une bien laide et bien mauvaise chose. Enfin, ces nobles se croyaient très au-dessus des autres hommes ; ils disaient que leurs places leur avaient été données par le bon Dieu, que leurs biens mal acquis leur venaient da bon Dieu, et que le bon Dieu avait donné le peuple pour lui commander et se faire servir.
C'était le clergé qui leur avait mis ces idées dans la tête, parce que le clergé, lui aussi, était devenu très-nombreux et très-riche aux dépens du peuple, et qu'il ne demandait pas mieux que profiter encore par ces abominations. Le clergé et la noblesse s'aidaient l'un l'autre à piller.
Dans ce temps-là, si un prêtre ou un noble vous prenait votre femme, vous maltraitait ou vous volait vos biens, il n'y avait pas à dire mais, — parce que la justice n'était pas pour le peuple.
Il y avait encore dans la société beaucoup de gens, bourgeois, juges ou autres, qui avaient les petites places, qui aidaient le gouvernement et que le gouvernement défendait contre
le peuple. Ces petites places s'appelaient des privilèges.
i A la fin, presque tout le monde avait un privilège. Si tout le monde en avait eu, les affaires n'en auraient pas mieux été, bien au contraire, parce que chacun aurait gêné les autres. Mais celui qui a un privilège ne veut pas le perdre, parce qu'il deviendrait misérable, et il n'ose rien dire contre l'autorité. Celui qui n'en a point veut en avoir un, et il se met ami avec l'autorité. C'est par le moyen de ces privilèges que les gouvernements arment les citoyens les uns contre les autres et qu'ils peuvent durer.
Enfin, bon nombre de privilégiés comprirent que pour le bien de tous il fallait défaire les privilèges. Ces gens se mirent du côté du peuple et on demanda au gouvernement la démolition de tous les privilèges. Tantôt le gouvernement avait peur et il laissait faire quelque chose, tantôt il se croyait assez fort pour battre le peuple, et il essayait de revenir sur ce qui avait été fait.
Le peuple fut trompé bien des fois, Jean- Claude.
Puis on en vint à se battre et, vraiment le gouvernement était si fort, que les batailles furent affreuses et qu'il y en eut beaucoup.
A la fin, le roi appela à son secours les armées des autres rois de l'Europe, et les étrangers menaçaient de tout tuer en France. De son côté, en plusieurs endroits du pays; le clergé, par ses mensonges, fit prendre les armes aux paysans, et les paysans brûlaient, pillaient, massacraient tout, se battant ainsi contre ceux qui véritablement voulaient leur faire du bien.
Il fallut alors que le peuple, le vrai peuple, celui qui comprenait les choses, eut un fier courage pour se défendre à la fois contre les ennemis du dehors, et les ennemis du dedans. C'étaient les braves des braves ; ils étaient un contre dix, et presque sans pain et sans habits.
Ils ont jugé et guillotiné le roi et la reine, ils ont guillotiné aussi, après jugement, beaucoup de nobles et de prêtres, et c'est ce que
certaiûs individus d'aujourd'hui leur reprochent sans trop savoir ce qu'ils disent ; mais le peuple n'avait pas tort, parce que ceux-là qu'on a guillotinés étaient vraiment des scélérats, — comme le jugement le montrait bien, et parce que si le peuple ne s'était pas débarrassé de ses principaux ennemis, il n'aurait jamais pu se sauver.
Ceux qui disent du mal du peuple de 1793 devraient en dire bien davantage des gens contre lesquels il s'est défendu, parce que dès que les hommes de l'ancien gouvernement ont pu revenir au pouvoir , ils ont fait tuer plus de monde encore que le peuple n'en avait tué pour se défendre.
Ceux qui parlent mal du peuple de ce temps, ne comprennent pas, aussi, que sans lui nous serions tous misérables comme avant la grande révolution, et peut-être plus encore.
La grande révolution a dit quels étaient les droits de l'homme ; elle a dit que tous les hommes étaient égaux, ce qui signifie que
personne dans la société n'est plus qu'un autre, qu'un noble n'est pas plus citoyen que vous, Jean -Claude ; — elle a dit que tous les hommes étaient libres, ce qui signifie que personne ne peut commander à personne, que le gouvernement dépend des citoyens et que les citoyens ne dépendent pas du gouvernement. Ils ont écrit sur leur drapeau :
LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERTS'ITÉ, Ou la mort ;
Montrant ainsi qu'ils voulaient être libres, égaux et frères, ou qu'ils combattraient jusqu'à la dernière goutte de leur sang.
Cela était si beau et si juste qu'aujourd'hui encore personne n'oserait soutenir les idées contraires.
Cependant bientôt les choses n'allèrent plus comme ils le voulaient, parceque beaucoup des leurs avaient été tués. Beaucoup des nobles et des mauvais prêtres revinrent. Le gouvernement commençait à donner des places et se défendait contre le peuple par les
armes et par le mensonge. Puis arriva Bonaparte qui se fit nommer l'empereur Napoléon, et qu'on a surnommé le Grand, quoi qu'il ne mérite pas ce nom, car personne n'était plus libre avec lui, et il a fait tuer, dans ses guerres et autrement, plus d'un million d'hommes pour son plaisir. Après Bonaparte la famille des anciens rois rentra en France, et les affaires devinrent presque aussi mauvaises que sous le roi qu'on avait guillotiné.
Pour retrouver un peu de liberté et d'égalité, le peuple fit la révolution de 1830. Celleci ne guillotina personne, mais elle ne rapporta pas autant que la première. Louis- Philippe se fit nommer roi. On écrivit de nouveau les droits du peuple, et cet écrit fut appelé la Charte de 1830. Il n'y avait qu'une moitié de liberté, et une moitié d'égalité, parce que le peuple ne pouvait pas changer son gouvernement s'il venait à le trouver mauvais,— et que même tous les hommes n'étaient pas des citoyens : les riches seuls avaient le droit de voter.
Bientôt le peuple trouva le gouvernement
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mauvais, et pour le changer il fut obligé de faire la révolution de 1848.
Cette dernière révolution fut moins sanglante encore que celle de 1830. Les affaires paraissaient aller bien au premier moment. Le peuple avait de nouveau la liberté et légalité, mais il voulait encore autre chose, et il avait raison ; il voulait ne pas mourir de faim. Le gouvernement ne pouvait pas lui donner du pain, mais il pouvait lui faciliter les moyens d'en gagner honnêtement, et diminuer les impôts. Au lieu de cela, le gouvernement augmenta les impôts ; et pour occuper les ouvriers sans travail, il ordonna des ouvrages inutiles que tout le monde était forcé de payer ; de cette manière il ôtait le pain à l'un pour le donner à l'autre, — et la société, en somme, travaillait davantage et produisait moins.
En outre , le gouvernement donnait des places en quantité et devenait très-dur pour le peuple. A un moment, il diminua même le nombre de ceux qui avaient le droit de voter.
Tout cela fit bien des mécontents. A Paris,
des gens du peuple prirent les armes contre le pouvoir et furent battus.
A la fin, et grâce à toutes les fautes de ce gouvernement, un second Bonaparte, celui qui est maintenant l'empereur et qui commandait alors à l'armée, put tout d'un coup,
— et sans que le peuple eût dit sa volonté,
— mettre en prison ou chasser de France beaucoup de citoyens et devenir empereur.
Et maintenant, comme vous le voyez, Jean- Claude, vous n'êtes pas heureux, et bien des gens sont comme vous ; l'impôt est plus fort qu'il ne l'a jamais été ; la conscription prend plus de monde que jamais ; il n'y a guère de liberté, puisqu'on met en prison ceux qui parlent contre le gouvernement, et puisque nous dépendons du gouvernement plus que le gouvernement ne dépend de nous ; — il n'y a guère d'égalité non plus, puisque les places qu'on ne peut pas ôter, les privilèges de toutes les sortes, sont plus nombreux que sous n'importe lequel des gouvernements passés; puisque, quand un employé de la société agit
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mal dans ses fonctions, il n'est pas facile à la société de le faire condamner en justice ; — et il ne peut guère y avoir de fraternité dans une société où tant d'hommes sont mécon" tents les uns contre les autres.
Une révolution peut arriver, Jean-Glaude, il ne faut pas nous en effrayer. Il faut souhaiter, cependant, que tout puisse s'arranger sans révolution. Si le pays tout entier montrait par son vote, ou même d'une autre manière, qu'il veut une certaine chose, personne n'essayerait de l'empêcher d'avoir cette chose. Si le pays tout entier disait : nous ne voulons plus d'armée, il n'y aurait plus d'armée. Si le pays tout entier disait : nous ne voulons plus d'empereur, parce qu'il coûte trop cher, ou pour une autre raison, soyez sûr, Jean-Claude, que l'empereur s'en irait.