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guerres au centre et au midi de l'Europe qui peuvent intéresser les Etats allemands et flatter l'ambition de la maison d'Habsbourg, ne les touchent plus aussi vivement que lorsque cette maison les conduisait contre leurs oppresseurs d'Orient.
Les peuples slaves de la Turquie, les Serbes, les Bulgares, les habitants de la Roumélie, et jusqu'aux Moldo-Valaques et les Grecs, que la Russie,
depuis plus d'un siècle, attire par toute sorte de
sacrifices dans l'orbite de ses destinées, échappent déjà aujourd'hui à son action et à son influence. Les uns envoient des délégués à Rome pour reconnaître le Pape et se détacher pour toujours de l'église gréco-moscovite et de la suprématie russe ; les autres, sous les auspices des capitalistes et des ingénieurs français et anglais, forment des compagnies industrielles et commerçantes, qui les attachent par des intérêts et des rapports réciproques à l'Europe occidentale.
En vain des sommes considérables sont encore
envoyées tous les ans en Turquie, pour l'entretien des églises, des couvents, pour la corruption du clergé ; en vain de nombreux missionnaires russes parcourent ces contrées, l'état des esprits est complètement changé. Partout le courant d'idées nouvelles, de progrès matériels et moraux pénètre, se répand et imprime une vie active, intelligente à toutes ces populations ; c'est au parcours incessant des bateaux à vapeur, qui peuvent aujourd'hui librement naviguer sur le Danube, c'est aux chemins de fer, qui commencent à sillonner ces pays et dépassent déjà Belgrade, que ce résultat doit être principalement attribué. C'est pourquoi, en ce
moment, si par miracle le Czar de Russie pouvait »
ressusciter de leurs tombeaux les millions de soldats dont la roule de Byzance est semée ; si un autre Nicolas pouvait en former une seule armée et, se mettant lui-même à leur tète, marchait à la conquête de l'Orient, il ne pourrait plus arriver sur les rives du Bosphore, où, cependant, grâce
à sa politique astucieuse, il était parvenu à planter ses étendards et à faire jeter l'ancre à ses Hottes. Une autre force, une autre puissance, a entrepris la conquête de l'Orient, et lorsqu'un chemin de fer reliera Belgrade à Constantinople, la civilisation occidentale en prendra possession et y établira un ordre de choses contre lequel ne pourraient plus rien l'autocratie des Czars de Russie et les éléments de conquête asiatique dont ils disposent. Constantinople deviendrait, en Orient, un poste avancé, une ville neutre de la race slave , comme Hambourg ou Lubeck le sont pour la race
allemande.
La Hongrie, qui est l'espoir et l'avenir des peuples slaves de cette partie de l'Europe, manquerait à la mission que lui donnent sa position géographique et le génie de son peuple, si elle se laissait absorber par l'élément germanique, et devenait l'appendice d'un empire dont le cabinet de Saint- Pétersbourg et celui de Berlin dirigent la politique.
Aussi la nationalité et l'autonomie des Hongrois et des Slaves du midi appartiennent-elles au droit public de l'Europe et sont nécessaires, comme l'indépendance de la Pologne, à l'équilibre européen.
CUAP1TRE IV
LE CZARISHE
Le czarisme est d'une origine asiatique, et heureusement ii n'a jamais pu être imité dans aucun État européen, quel que fût le despotisme, ou même la tyrannie de ses souverains.
Introduit, appliqué et développé sous la domination tartare par les grands-princes de Moscou,
le czarismc est le plus funeste héritage laissé par les Khans tartares aux Czars de Russie.
Les Attila, les Gengis-Khan, comme des ouragans, détruisaient tout sur leur passage ; mais souvent les peuples, après leur disparition, se relevaient plus puissants et reprenaient avec une nouvelle énergie le cours de leurs destinées. Le czarisme , partout où il étendait sa domination, apportait l'esclavage et la servitude, qui énervaient et dégradaient les populations. Les princes moscovites procédaient avec une lenteur systématique, une prudence calculée et une profonde dissimulation pour arriver à leur but, sans aucun scrupule des moyens, sans aucun respect des principes ni des droits acquis. Humbles et soumis devant les chefe tartares, leurs oppresseurs, ils se redressaient arrogants et perfides vis-à-vis d'autres princes leurs alliés ou leurs tributaires. Ils disposaient de leurs trônes pour qui bon leur semblait, et obligeaient leurs sujets à leur rendre le culte divin, en décla-
rant qu'ils étaient les maîtres de leur vie et de leurs propriétés.
Lorsqu'au xiv e siècle partout en Europe, la monarchie en lutte avec la féodalité, cherchait à protéger les villes et favorisait leurs libertés et le développement de leurs prospérités, les Czars de Moscou ne tendaient qu'à détruire les villes qui étaient parvenues à acquérir par leur commerce ou leur industrie une importance dont leur autocratie prenait ombrage. C'est ainsi que plusieurs villes qui avaient étendu leurs relations jusqu'en Allemagne ont été détruites et leurs habitants dispersés. Nowgorod, qui n'est aujourd'hui qu'une ville de second ordre, avait déjà à cette époque plus de 400,000 habitants et pouvait mettre 50,000 hommes sur le pied de guerre.
A l'avènement au trône de la famille Romanoff, on espérait que le czarisme perdrait son caractère asiatique et se modifierait dans le sens des institutions des puissances européennes. En effet, le
fondateur de la dynastie, Michel Romanoff, appelé an trône par les trois classes réunies, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple, jura de gouverner l'empire d'après des principes constitutionnels contenus dans cette simple formule : Les notables ont délibéré, le Czar a ordonné (Boiary prigoworyli, Czar prikazal). Mais ce droit de la nation, violé aussitôt qu'établi, est resté une lettre morte.
Pierre I er donna au czarisme les éléments de force européenne sans admettre aucune limite à son autorité. Il y ajouta même la hiérarchie et la discipline militaire, basée sur une obéissance aveugle et passive. Les princes de Holstein- Gothorp, appelés au trône par l'extinction de la ligne masculine des Romanoff, sont devenus aussi absolus et aussi tyrans que leurs prédécesseurs, tant le pouvoir despotique exerce de séductions et cause une sorte de vertige sur l'esprit de ceux qui en sont revêtus. Les princes de Holstein, qui passaient pour les plus éclairés princes d'Alle-
magne, dont aujourd'hui encore la branche aînée expie dans l'exil les tendances libérales, ont signalé leurs règnes en Russie par les plus extravagants abus de pouvoir et les excentricités les plus révoltantes. On connaît les folies absolutistes de Pierre III et de Paul, qui ont inondé le pays de sang et peuplé la Sibérie de millions de victimes. Catherine et Alexandre I er , son petit-fils, tout en imitant de l'ancienne cour de France l'étiquette, les cérémonies et les habitudes, conservaient la plénitude de leur pouvoir autocratique; aussi on disait avec raison qu'ils n'ont fait que donner à la barbarie les armes de la civilisation.
Le czarisme a atteint son apogée sous le règne de Nicolas. Ce dernier a renchéri sur ses prédécesseurs, et pour rendre plus terrible, plus expéditif ce despotisme omnipotent, il créa un pouvoir occulte qui tenait dans une alerte continuelle toutes les classes de la société, et pouvait frapper indistinctement le seigneur le plus puissant comme le
dernier serf. Ce pouvoir monstrueux, c'était la police secrète organisée, formant un ministère spécial, dont la direction était ordinairement confiée aux hommes qui jouissaient de l'intimité du souverain. Le ministre de police, véritable inquisiteur général, avait sous ses ordres le corps de gendarmerie, pouvait requérir les troupes actives dans toute l'étendue de l'empire, et ne rendait compte de ses actes qu'à l'Empereur seul, dont, tour à tour, flattant les passions et effrayant l'imagination, il dirigeait la conscience. Tout individu dans l'empire, quels que fussent son âge, sa position, son rang, sa fortune, pouvait être dénoncé, arrêté, jugé, condamné, fustigé, martyrisé, exécuté en dehors de toute justice du pays, et à l'insu de sa propre famille !
Le czarisme aujourd'hui existe encore dans toute sa force primitive : les Empereurs de Russie sont, h Saint-Pétersbourg, comme les Sultans à Constantinoplc, à la fois pontifes, chefs militaires
et juges suprêmes de tous les peuples soumis à leur sceptre. Ils disposent à leur gré, selon leurs volontés, leur caprice, de toutes les forces vitales de l'Etat ; ils sont seuls législateurs et seuls administrateurs. Ils établissent les impôts arbitrairement, frappent le pays de réquisitions, de corvées, de monopoles ; ils sont même les seuls cabaretiers de cet empire, où régnent souverainement l'ivrognerie et la fraude.
L'Empereur Alexandre II semble montrer de la mansuétude, de la tolérance et du penchant pour des réformes libérales ; mais ces qualités no tiennent qu'à son caractère personnel, aux nécessités de la politique du moment, et ne changent en rien lo principe de son gouvernement. Le czarisme se fait jour à travers ses intentions civilisatrices, hautement manifestées. La Pologne en a été l'exemple tout récent. Forte de son droit, elle a osé réclamer les institutions qui lui ont été garanties par des trai-
tés solennels, et elle a été victime d'une répression sauvage et cruelle.
La réforme du czarisme, c'est-à-dire de l'autocratie des empereurs de Russie, serait la première de toutes qu'il faudrait opérer, pour arriver à quelque résultat réel dans l'état politique et social de la Russie.
L'émancipation des serfs, ce grand événement qui préoccupe les hommes politiques et les économistes en Europe, est en effet une mesure de la plus grande importance au point de vue de la civilisation et de l'humanité, et peut exercer une immense influence sur les destinées de l'empire russe, dont le czarisme et le servage sont les deux principaux éléments de force et de puissance.
En effet, en proclamant l'émancipation des serfs, Alexandre II a inauguré une véritable révolution sociale ; mais pourra-t-il éviter la révolution politique, et est-il également disposé à changer son système de gouvernement, première source et ori-
gine du servage? Cette émancipation tardive, faite dans un moment de crise politique , financière et sociale du pays, cause une agitation et un mécontentement général dans toutes les classes de la société. Les propriétaires demandent des indemnités pour la liberté de leurs serfs qui, employés comme domestiques, ouvriers, fabricants, etc. , faisaient leur richesse et souvent leur seul moyen d'existence; ils réclament, en outre, la libre disposition des terres. Mais ces terres, depuis des siècles, sont administrées par la commune, qui les possède de fait, et les distribue sans contrôle, entre tous les cultivateurs.
Les serfs, qui jamais n'ont protesté contre les actes les plus arbitraires commis sur leurs personnes, ne veulent accepter aucun arrangement, et faire aucune restitution des terres qu'ils tiennent de la commune. Ils répondent invariablement à toutes les ordonnances et à tous les règlements du gouvernement : « Nous appartenons aux seigneurs, mais la terre nous appartient. » Aussi, le premier
résultai de cette émancipation a amené déjà de
sanglants conflits.
Des milliers de serfs ont été massacrés, martyrisés, transportés en Sibérie, sans qu'on ait pu changer les dispositions des masses, plus que ja mais convaincues que la terre leur appartient, et que la commune seule a le droit d'en disposer.
Le droit de propriété, tel qu'on l'entend en Europe, n'existe nulle part en Russie ; l'autocrate, se mettant au-dessus de la loi, agit selon ses intérêts du moment, ses passions ou ses caprices; il séquestre, confisque les propriétés de ses sujets selon son bon plaisir. 11 les garde pour lui, les distribue aux membres de sa famille ou à ses serviteurs. La commune, à son exemple, dispose arbitrairement de toutes les propriétés comprises dans le ressort de sa gestion. Responsable des impôts et des redevances exigées par l'État et les seigneurs, elle fait le partage des terres tous les trois, quatre, ou souvent tous les dix ans, selon les loca-
lités, de manière qu'aucun hommeni aucune famille ne sont sûrs de posséder et de transmettre à leurs héritiers la moindre portion de terre. L'émancipation ne change rien au droit de la propriété, le droit sera toujours à la merci de l'autorité communale qui pourra toujours donner ou ôter les terres aux paysans, h son gré ; seulement cette autorité, aujourd'hui élective et dépendante des seigneurs, pourra bien à l'avenir émaner directement du czarisme et devenir l'instrument aveugle et soumis de son pouvoir autocratique.
Une classe nombreuse de propriétaires sans serfs et sans terre va réclamer de l'État des compensations proportionnées h ses sacrifices, ses aptitudes et ses prétentions. Comment le czarisme saura-t-il satisfaire cette masse de nobles, prolétaires avides, ambitieux et turbulents ? Les cadres de l'armée regorgent déjà d'officiers sans emploi ; l'industrie est dans l'enfance et entre les mains des étrangers ; point de professions libérales, aucun
espoir de conquêtes au dehors. Par quels moyens le czarisme pourra-t-il aussi métamorphoser tous ces phalanstères communistes, en fabriques, usines, ou fermes productives, lorsque ceux qui en sont les possesseurs de droit, n'ont ni capitaux, ni bâtiments d'exploitation, ni hommes, ni bestiaux pour les cultiver?
Voilà des problèmes que le czarisme aura h résoudre dans un avenir peu éloigné, et qui donneront à l'Europe la mesure du système politique et social, qui régit cet immense empire.
Les puissances occidentales qui, avec une dédaigneuse et coupable indifférence, laissaient s'implanter en Europe la politique asiatique des Czars, seront bientôt peut-être édifiées sur les conséquences fâcheuses pour leurs populations de ce gouvernement qui, sous des apparences d'ordre et de conservation, cache les principes les plus subversifs de tout principe social, comme de toute organisation politique.
La Pologne à l'apogée de sa puissance, comme au fond de l'abîme où l'ont précipitée la perfidie moscovite et la trahison allemande, est restée toujours ennemie implacable du czarisme, basé sur le servage, triste produit du système asiatique sorti de l'abjecte domination des Tartarés. Elle a commis, il est vrai, des fautes politiques ; mais jamais elle ne portait atteinte aux droits internationaux de ses voisins, ni à la sainteté des traités. Elle avait des oligarques oppresseurs , des propriétaires avides et injustes ; mais jamais l'esclavage ni le communisme servile, n'ont été introduits dans ses Etats. Son démembrement a été une iniquité sans précédent dans les fastes de l'histoire ; sa reconstitution est une nécessité aussi indispensable à l'équilibre européen qu'au maintien des véritables principes d'ordresocial.
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