CHAPITRE Y
li GEHMABIlSMt
Le germanisme est l'adversaire le plus perfide et le plus dangereux de la race slave. Depuis des siècles, sous toutes les formes, pendant la guerre et pendant la paix, au milieu des révolutions et des soulèvements de peuples, le germanisme, se servant tour à tour du despotisme des souverains et
des tendances libérales des populations, est parvenu à dominer et môme à germaniser plusieurs États, contrées et villes slaves. Tous les moyens lui sont bons pour y arriver. Le commerce, l'industrie, la colonisation, tous les principes de gouvernement, tous les ressorts de la diplomatie la plus cauteleuse et la plus perfidement raffinée ont été et sont encore aujourd'hui mis en usage pour exploiter et , gouverner les peuples slaves.
Dans l'origine, les Etats et les villes allemandes, en déversant le trop plein de leurs populations dans les pays slaves, faisaient germer au milieu d'elles les premières notions d'ordre, d'économie et d'industrie. Les gens de guerre, les commerçants, les ouvriers habiles, les pionniers hardis, les aventuriers de toute condition trouvaient dans les pays slaves limitrophes un sol fertile, un peuple hospitalier, laborieux et docile. Ils les instruisaient, adoucissant leurs mœurs; mais ne se mêlaient jamais à la population qu'ils traitaient
avec arrogance et sans la moindre sympathie.
Les Allemands formaient partout, dans les villes comme dans les campagnes, une société dans la société, en conservant leurs mœurs, leurs habitudes et leur caractère particulier. C'est ainsi que se sont organisées au sein des pays slaves et notamment en Bohême, Moravie, Silésie, Posen, etc., etc.; des castes, des coteries, des familles puis-
santés, des colonies nombreuses qui entretiennent entre les deux races, habitantle même pays, quelquefois la môme ville ou le môme village, une animositc traditionnelle qu'aucun changement politique ni bouleversement social n'ont pu faire disparaître.
Deux ordres militaires allemands, l'ordre Teutonique et l'ordre des Chevaliers porte-glaives, tous les deux sortis des croisades, s'étant emparés des pays riverains de la Baltique, ont exercé une immense influence sur les destinées des peuples slaves du nord et de L'est de l'Europe.
L'ordre des Chevaliers teutoniques ayant embrasse le protestantisme et pris possession de la Prusse, devint un État essentiellement germanique et entama une lutte acharnée contre les populations delà race slave.
Les Polonais lui ont opposé une résistance vigoureuse et lui ont voué une haine implacable, surtout depuis l'époque où la Prusse se fit, la première de tous les États européens, complice du système politique des czars en Europe, et leur suggéra l'idée du partage de la Pologne. Ce partage, qui donna à la Prusse les provinces les plus commerçantes, les plus industrieuses de la Pologne, a augmenté enfin linfluence du germanisme sur les peuples de la race slave. Dès lors les cabinets de Saint-Pétersbourg el de Berlin ont agi toujours ensemble à L'égard de la Pologne. Encouragée parlaKussie, la Prussemit une persévérance machiavélique à germaniser ses provinces polonaises, et alla jusqu'à vouloir extirper du sein du pays toutes les traditions nationales. Elle
fit changer les noms des villes, bourgs, hameaux, afin que rien ne rappelât aux générations nouvelles la grandeur de leur patrie. La Prusse, au surplus, se déclarant partisan dévoué du czarisme, favorisa son influence en Allemagne et approuva sa politique et ses excès.
L'empire d'Allemagne, autrefois le Saint-Empire, traita pendant longtemps avec justice et générosité les États slaves sous sa dépendance et leur laissa
leurs lois, leur langue et leur religion. Au surplus, les Slaves, qui ont pour les Allemands une antipathie innée, plus prononcée que celle qui existait autrefois entre les Saxons et les Gaulois, ne se donnèrent jamais à l'Allemagne, mais aux empereurs du Saint-Empire, et s'opposèrent toujours à l'introduction de l'élément germanique dans leurs
pays.
Les provinces les plus rapprochées de Vienne, comme la Moravie et la Bohême, sont les premières sur lesquelles l'action de l'élément germanique s'est
fait sentir. Des familles allemandes s'y sont établies et, avec l'aide et l'appui de la cour de Vienne, elles ont formé une aristocratie territoriale qui exerçait une suprématie civile et politique sur ces provinces slaves, les plus avancées vers l'occident de l'Europe.
Un système tout contraire a été adopté à l'égard delà Silésie et delà Gallicie, anciennes provinces polonaises où une bureaucratie allemande fortement organisée a pris sous sa protection apparente les intérêts des paysans et a poussé le zèle jusqu'à les soulever contre leurs anciens seigneurs, chez lesquels l'amour de la patrie et de l'indépendance a survécu à tous les efforts du gouvernement. Ailleurs, comme en Croatie et dans les provinces limitrophes de l'empire ottoman, l'Autriche établissait des colonies militaires et un svstème d'administration relevant directement de Vienne.
C'est surtout à l'égard de la Hongrie, qui tenait sous sa domination la majeure partie des Etats
slaves, que je germanisme a déployé toutes ses ruses et ses séductions. Les plus puissants parmi les Magyares ont été appelés à la cour, chargés de titres et d'honneurs, et employés dans la diplomatie, dans l'état-major de l'armée et dans les hautes sphères administratives. Protégé, encouragé, le germanisme se répandit dans le pays, surtout dans les villes, et devint l'âme du mouvement industriel et commercial. Il forma la classe intelligente et active et travailla aussitôt à semer la division entre les populations hongroise et slave qui jusqu'alors vivaient dans la meilleure harmonie.
Le cabinet de Vienne poussait, d'un côté, les Hongrois à forcer les Slaves à s'instruire dans la langue magyare, tandis que, d'un autre côté, il introduisait dans les enseignements supérieurs la langue allemande, qui devenait la langue officielle et gouvernementale. Les Allemands voulaient ainsi par degrés dénationaliser les populations slaves.
Mais celte métamorphose, qui devait être l'œuvre
du temps, fut brusquement interrompue après 18*9 et donna la mesure du sentiment qui anime ces trois races, parmi lesquelles la race allemande reste et sera toujours isolée.
A cette époque, l'Autriche est parvenue à imposer à la Hongrie et aux Etats slaves son système de bureaucratie. La plupart des fonctionnaires furent Allemands; l'armée elle-même, tout en conservant son organisation, fut composée en grande partie d'officiers allemands. C'est contre cet état de choses que la Hongrie aujourd'hui tout entière oppose cette résistance passive contre laquelle tous les subterfuges d'une politique cauteleuse et d'une liberté trompeuse ne sauront prévaloir.
En Russie, le germanisme a eu une tout autre origine et a pris un tout autre caractère que chez les Slaves de l'ouest et du midi de l'Europe. L'ordre des Chevaliers porte-glaives s'étant séparé de l'ordre Teutonique, s'est établi au nord delà Baltique ; mais, n'ayant pu former un Etat indépendant ,
il s'est mis sous la protection de la Pologne, à l'exception de quelques villes qui ont reconnu la domination de la Suède. Les guerres qu'alluma cet état de choses entre les deux puissances alors rivales, la Pologne et la Suède, tournèrent au profit de la Russie, qui s'est rendue maîtresse de tout le.pays occupé par les chevaliers porte-glaives et l'incorpora dans ses États. Ces chevaliers fiers et belliqueux sont devenus les patriciens de l'empire de Russie, les maîtres du palais des Czars, et on sait que plusieurs d'entre eux ont tristement figuré dans les drames sanglants qui ont fait monter sur le trône Catherine II et son petit-fils Alexandre 1 er . Le commandement des armées, les postes les plus élevés à la cour, dans la diplomatie et dans l'administration, sont héréditaires dans ces familles. Le germanisme, avec cet appui, prit une grande importance, et d'échelons en échelons descendit dans toutes les classes et toutes les catégories de fonctionnaires. C'est ainsi que les provinces ri-
veraines de la Baltique, la Courlande, l'Esthonie, la Livonie, ont fourni au czarisme ses satellites les plus dévoués, ses défenseurs les plus décidés et ses plus fidèles partisans.
Les Russes, depuis longtemps jaloux de cette suprématie, n'ont cessé de manifester leur inimitié contre ces puissants intrus , adversaires nés et invétérés de l'élément slave. On ne leur épargnait point les quolibets et les humiliations, même à la cour, sous les yeux de l'empereur. Mais la haine des Russes s'épuisait en vains efforts contre une association puissante et qui liait tous les membres entre eux par des intérêts réciproques.
Les Allemands forment aujourd'hui encore en Russie comme une seule famille. Un cadet noble qui entre dans un régiment, un jeune étudiant sorti des écoles, sont certains, rien qu'en déclinant leurs noms, de trouver de puissants protecteurs dans leurs chefs allemands et de faire une prompte car-
rièreà ParméG, comme dans toutes les branches de l'administration.
On raconte qu'un général russe qui avait su s'attirer une bienveillance toute particulière de la part de l'empereur Alexandre 1 er , lorsque ce souverain lui demanda quelle récompense il désirait obtenir : a Sire, répondit-il, je vous demande de me faire « Allemand. »
C'est un trait de mœurs qui fait voir quel était l'état des esprits en Russie, il y a déjà près d'un demi-siècle.
Le germanisme s'étant fait, en Russie, l'instrument et l'introducteur des czars dans les affaires d'Europe, a beaucoup contribué à organiser, à propager ce système tartare de conquêtes et de spoliation. Aussi, dans toute l'étendue de l'empire, en Russie comme en Pologne, la haine du czarisme et du germanisme unissent dans le même sentiment tous ceux qui ont quelque notion de liberté, d'amour de la patrie et de dignité humaine.
Ce sont là, en Russie et en Pologne, les deux ennemis de tout progrès, et qui ont maintenu la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg dans une voie menaçante pour le repos et l'équilibre européen. *
Les patriotes russes ont formé , à différentes époques, des complots et des associations secrètes
ayant pour but le changement de la dynastie des
Romanoff devenue allemande par son alliance avec la famille de Iloîstein-Gottorp. Plusieurs czars ont même payé de leur vie la faute d'avoir affiché trop ostensiblement leurs sentiments allemands.
Les Polonais n'ont point dans l'histoire cette tache sanglante d'avoir attenté aux jours de leurs souverains. Aucun d'eux n'a jamais porté une main vengeresse sur un prince quelconque des trois familles de Romanoff, de Habsbourg et de Brandebourg, spoliatrices de leur pays et qui ont peuplé la Sibérie et les prisons de tant de victimes inno-
rentes. Les Polonais ont toujours agi au grand jour; leurs révolutions, leurs conspirations ressemblent a leurs anciennes confédérations qui étaient un moyen légal d'opposition contre les actes de leur gouvernement national.
Aujourd'hui, hautement, en face de l'Europe, et bravant leurs spoliateurs, ils protestent contre le partage de leur pays, pleins de confiance que le développement de la civilisation amènera la résurrection de leur patrie. Aussi, se sont-ils faits les apôtres et les partisans déclarés des libertés, des institutions et de tous les progrès politiques et moraux des États civilisés de l'Europe.