‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 124 sur 180 · TOME H · texte numérisé non relu

TOME H

trop tard, ct elle s’empressa de la faire porter dans sa voiture pour la faire reconduire chez elle.

Wanda ne quitta plus son amie, et ses soins la ramenèrent à la vie; mais la fièvre et le délire suivirent l’évanouissement. Les yeux d'Hedwige étaient fixes, ses joues étaient enflammées. Dans son délire,elleappelait Ludwik: «Ils mentent tous, disait-elle, Ludwik n’est pas à Warsovie; s’il y était, je l'aurais vu... Vous voulez donc que je meure ? Non, il ne m’a pas trahie. »» Wanda cherchait à la calmer, mais Hedwige n’entendait plus sa Voix,

On appela en consultation les premiers médecins de Warsovie, qui ordonnèrent une saignée pour diminuer l’inflammation du cerveau. Pendant trois mois, Hedwige fut entre la vie et la mort ; ses crises étaient affreuses, et quand survenait un moment de calme, elle se retournait vers Wanda et semblait lui dire : Tes soins sont inutiles. Cependant la jeunesse triompha du mal : peu à peu la pauvre enfant se ranima, et quand vint le mois de mai, on la transporta dans le jardin pour lui faire respirer l'air. Wanda ne l'avait pas quittée pendant sa maladie et ne la quittait pas pendant sa convalescence. La nature s'épanouissait; les fleurs répandaient leurs parfums; mais ce spectacle, si doux, si délicieux, si enivrant pour une âme calme et heureuse, attristait Hedwige, comme une ironie, comme un contraste cruel. Il ne faut pas croire qu'Hedwige aimait profondément Ludwik; non certes, elle ne l’aimait pas profondément, mais sa vanité de femme avait reçu un coup mortel. La vanité prend toutes les formes, ses tortures ressemblent aux douleurs d’une passion vraie; mais Ludwik, il faut le dire, n’était point capable d’inspirer un autre sentiment. Ce sont les élus, les âmes privilégiées qui ressentent et qui appellent l'amour. Ludwik, froid, égoïste, pouvait séduire, car l'esprit sans le cœur est encore une séduction; mais il ne pouvait ni toucher, ni émouvoir.….….

Hedwige avait perdu sa gaieté, son enjouement et cette certitude de plaire qui rend si jolie, elle commençait à comprendre la vie, elle commençait à craindre, à se défier, à douter. Mon Dieu ! que la douleur donne d'expérience ! Mais celte impression de tristesse avait son charme, et Hedwige étâit toujours entourée d’une foule d’adorateurs ; parmi eux on remarquait le

beau Léon. Elevé dans les steppes de l'Ukraine, ilavait conservé de l’étrangeté dans ses manières. Sa physionomie portait l'empreinte des nuances variées de son caractère ; il était grand, son attitude était noble et fière; ses yeux, d’un noir brillant, avaient le regard audacieux de l'aigle ; ilavait cet aspect qui impose à la multitude et commande le respect à chacun. Mais ce regard siintelligent, si incisif, si dominateur, pouvait se voiler de tristesse, et son sourire, tout plein de dédain et d'ironie, devenait naïf comme celui d’un enfant, quand il s’adressait à une femme. On ne pouvait voir Léon sans le remarquer, et quand on l'avait vu, on gardait son souvenir ; c'était un de ces êtres d'exception qu'on ne peut confondre, un de ces êtres qui indiquent les mystères d'une âme forte, un de ces êtres qui possèdent le don de vouloir.

Léon n'avait point reçu une éducation fashionable, comme on dit aujourd'hui : il ne se connaissait ni en peinture, ui en musique; monter un cheval fougueux, atteindre le faucon d’un plomb meurtrier, tels étaient ses distractions, ses plaisirs; et, tout en aimant la chasse avec passion, une larme mouillait ses yeux quand une biche tombait sous ses coups. l

Léon ne connuissait point le séjour des villes ;

il lui fallait l'air libre des forêts : aussi, quand son cousin vint le prier de l'accompagner à Warsovie pour voir sa sœur qui y était en pension, il partit, mais à regret; il partit, car il ne savait pas refuser un témoignage d'amitié ou de dévouement à ses amis.

ÿ Cependant la nouveauté a un charme auquel personne n’est insensible, et peu à peu il s’habitua à nos rires sans gaieté, à nos plaisirs sans abandon, à toutes nos joies factices, à nos clinquants, à nos femmes si belles le soir, si belles de parures, si séduisantes de coquetterie! II fit plus que s’y habituer, il y prit goût, et Hedwige opéra ce miracle : sa beauté,’ d'un genre si différent de celui des femmes de l'Ukraine, le frappa d'abord et ensuite l’enchaïna.

Léon aima avec la force et la vivacité des premières impressions ; cette âme neuve à l'amour, cette âme que le contact du monde n'avait pas encore flétrie, répandit sur Hedwige son immense faculté d'aimer ; mais à un premier amour il faut un premier amour, il faut ces belles et saintes illusions que la passion enfante; il faut ces joies, ces ravissements que les anges pourraient envier...

Hedwige n'était plus jeune : on n’est plus jeune quand on a souffert! Elle aurait pu aimer encore, mais sans foi et sans ferveur... Pauvre Léon!

Après des malheurs qu'on croit irréparables, après des déceptions qui vous font douter de tout, on sent le besoin des affections douces. Hedwige ne comprit pas d'abord la passion de Léon ; elle rêva une amitié d'homme à femme, et elle fut gracieuse et” bienveillante pour lui. L'amitié d'homme à femme est le sentiment le plus rare et le plus parfait qui soit au monde ; mais ce sentiment ne peut exister que chez des natures supérieures : les femmes médiocres n'inspirent pas d'amitié : elles ‘inspirent des désirs, ou elles repoussent.

Léon voyait tous les jours Hedwige. La conversation du jeune Ukrainien avait un charme infini : il parlait de son pays avec un enthousiasme communicatif ; il décrivait ces contrées que le Daiéper arrose et vivifie ; il décrivait cette admirable nâture avec un amour qui le rendait poëte.

«a Mon Dieu! lui dit un jour Hedwige après l'avoir écouté, qu’on doit être heureux dans votre patrie! Vous ne connaissez ni la fausseté, ni la calomnie; vous ne connaissez pas toutes les douleurs qui tuent notre existence! je serais tranquille si j'avais vécu dans vos heureux climats! » et en exprimant ce sentiment, son pâle visage se ranimait. Léon se méprit sur l'émotion d'Hedwige : l’homme le plus simple et le moins fat donne toujours une acception favorable à nos paroles, à nos regards; et cependant Hedwige ne sentait qu'une froide amitié : Léon était pour elle une distraction aimable, un repos dans ses moments de découragement, mais rien de plus. Le passé lui avait laissé des traces profondes, et c'était Wanda qu’elle préférait à tout; car en elle seule elleavait confiance, et la confiance ou l’épanchement, quand elles ont souffert, est la seconde vie des femmes.

Les deux amies allaient s'asseoir sous l'antique platane, ou se plaçaient sur un balcon qui dominait un faubourg solitaire; là, elle parlait du passé à Wanda avec son ingénieuse bonté, trouvait des consolations pour un amour-propre blessé, comme elle en eût trouvé pour,une peine de l'âme... ilexiste des êtres sympathiques dont le cœur recèle dans ses profondeurs des échos pour tous les accents, pour toutes les vibrations ; ils souffrent avec vous, vos joies les font tressaillir, vos terreurs passent en eux; ils sé font vous,

tout en restant eux-mêmes. Heureux qui rencontre un de ces êtres pour ami! la vie se double et s'agrandit de toute une seconde âme.

Un soir, leur causerie fut interrompue par les sons d’une flûte qui arrivaient jusqu’à elles : les sons étaient doux, harmonieux : on aurait dit la | voix humaine inspirée par la mélancolie. « D'où nous vient cette musique enchanteresse ? » dit Hedwige. Les deux jeunes filles regardèrent et n’aperçurent personne. Le lendemain à la même heure Ja flûte se fitencore entendre. « Cette mélodie me berce, me caresse, me rappelle des Souvenirs; ces mêmes sons, je les ai entendus autrefois ; je les ai entendus quand Ludwik était auprès de moi; je croyais entendre le chœur des anges chantant le.divin amour; je pensais au Ciel, et, dans le délire de la fièvre, tu te le rappelles, Wanda, dit Hedwige, je croyais entendre les sons qui m'avaient charmée autrefois : ils me promettaient du bonheur pour l'avenir, de l'amour pour toute la vie... Tous mes rêves sont nouis; je ne crois plus, je n’espère plus; et cependant, en écoutant cette douce musique, je | soupire, j'éprouve le regret du bonheur ; je sens que la puissance d’aimer n’est pas morte en moi. Sais-tu quel est l'être mystérieux qui me ravit ?

— J'ai cherché à le savoir, mais je n’ai obtenu que des renseignements vagues : on dit que c’est un jeune homme qui vit retirédu monde, qui adore les arts et qui les cultive; mais je ne sais ni son nom, ni quelles sont ses relations. |

— Il doit être bon et sensible : la musique est un langage. Que de belles choses il nous a dites !

— Allons, te voilà amoureuse de notreinconnu.

— Ah! ne crains rien; j’ai de la raison main- | tenant; j'en ai acquis à mes dépens! »

Le moment approchait où Léon devait repartir pour l'Ukraine ; mais il ne pouvait plus se séparer d'Hedwige; il ne vivait plus en lui-même, elle était sa vie. Un amour violent et profond s’était emparé de son âme : partir sans elle était désormais: impossible, et cependant il n’osait lui déclarer ses sentiments; il gardait son secret comme un parfum dans son vase, comme Dieu dans son tabernacle : il craignait que celle même qui avait inspiré le saint amour ne le profanât par un doute.

Un jour il trouva Hedwige seule dans le jardin. Les femmes, en général, agissent bien plus par la disposition du moment que par une volonté préméditée. Le grand art, avec elles, c’est de Savoir saisir l’à-propos ; aussi ce ne sont pas les

hommes qui aiment le mieux qui réussissent : ce sont ceux qui ont le plus de tact et le plus d'expérience. Ce que je dis ici n’atteint pas les natures d'exception.

Hedwige était ce jour-là dans une disposition plus aimable... presque tendre. Léon se sentit encouragé par ses regards, et il allait lui parler quand ils entendirent les sons d’une flûte... Hedwige écouta, et üne expression céleste ‘se répandit sur ses traits ; elle devint pensive et recueillie comme au moment de la prière. Léon perdit courage, et son secret resta dans son cœur.

Cependant le moment de son départ approchait : il fallait sortir de son incertitude, et il s’adressa directement aux parents d'Hedwige. Sa demande fut agréée, et Hedwige se soumit sans résistance. Léon ne savait point s’il était aimé, mais il croyait, lui, jeune, sans expérience, que l'amour s’obtenait par l'amour !

Wauda fut heureuse en apprenant le prochain mariage d'Hedwige. « L'amitié dans le mariage vaut mieux que l’amour, lui disait-elle ; peu à peu ses belles qualités te le rendront cher; et, s’il n’a pas su te séduire, il saura t'attacher, je n’en doute pas.[lt’aime passionnément:comment n’estu pas touchée ? comment se fait-il que tu restes froide ? Tu regrettes Warsovie, les succès du monde, ces hommages qui avaient faussé ton esprit et qui auraient fini par gâter ton cœur !

— Non, chère Wanda, je ne regretie pas les plaisirs ; je regrette mes illusions, je déplore la mort de mon âme. Je n'aime point Léon; et, en m'unissant à lui, je m'immole à la volonté de mes parents, et j'expie les chagrins que ma légèreté leur a causés. Si Léon m'aime véritablement, ses soins me consoleront de mes sacrifices ; s’il cesse de m'aimer, il me restera l’attachement de mes parents... et toi, ma bonne Wanda, qui m'es toujours fidèle dans le malheur. »

Wanda ne croyait pas au découragement d'Hedwige ; elle se fiait à la mobilité de son caractère, et les deux amies firent leurs projets pour l'avenir. Il fut décidé que Wanda passerait avec Hedwige la première année de son mariage.

Léon était indépendant par sa position et par sa fortune; mais comme il avait une extrême déférence pour sa mère, il voulut se rendre près d’elle avant de fixer l’époque de son mariage.

Qu'il fut cruel le moment où il vint annoncer son départ à Hedwige ! Il partait avec la certitude de l'obtenir, car il avait sa promesse ; mais se donnait-elle, mais la posséderait-il jamais !

Une froide amitié, c'était le seul sentiment qu'elle lui eût montré jusqu'alors. « Hedwige, lui dit-il, je vais vous quitter ; par grâce, ditesmoi que vous désirez mon retour, que vous attachez quelque prix à ma tendresse si vraie et si dévouée, dites que vous voulez être à moi comme je suis à vous. Oh! moi, j'ai besoin de me sentir uni à vous par tous les liens qui enchaïnent la destinée des hommes ; j'ai besoin de vous proclamer mienne aux yeux de tous. L’amour enthousiaste, profond, est une Providence qui protége ; vous vous appuierez sur moi, et vous trouverez le repos de toutes vos douleurs. Le mariage est un pacte divin : aprèsles premiers transports de l'amour, il vous donne encore des joies et des délices : c’est le ciel après les’enivrements de ce monde.

— Je serai à vous, répondit Hedwige, je l'ai juré à ma mère.

— Ce n’est point assez, mais je vous mériterai à force d'amour. Je crois à l'attraction des âmes, vous m'aimerez si le Ciel est juste! Tenez, Hedwige, prenez cet anneau, portez-le en souvenir de moi.

— Non, je ne veux point cet anneau, j'ai peur des serments, et ces gages donnés et reçus dans un moment de tendresse sont trop souvent menteurs, ils vous accusent, ils sont le témoignage vivant d’un parjure.

— Ne me confondez pas, je purifierai votre âme en lui rendant ses croyances. »

Hedwige renouvela à Léon sa promesse d’être |

à lui, et cette fois elle fut presque entrainée, car elle sentait qu'il y a du bonheur à être aimée même sans aimer... Hélas! ce n’est point le cœur qui lui parlait ainsi. Le bonheur, c’est une âme à deux, ce sont deux intelligences confondues dans les mêmes émotions, des facultés produites par les mêmes désirs, par les mêmes sensations de bonheur, c’est une existence double.

Léon était parti, et Hedwige disait à Wanda : « J'épouse Léon parce qu'il le faut, parce que ma vie désenchantée a besoin d’un appui, et il m'aime, c’est doux d’être aimée. Mais sais-tu bien, Wanda, que lui aussi pourrait changer ? — Moi je ne le crois pas, répondait son amie ; Léon est plein de loyauté, et dans le cas où sa passion s'affaiblirait, on pourrait encore compter sur ses sentiments d'honneur; le monde ne l'a point gâté, il a encore quelque respect pour les promesses qu'on adresse à une femme, — Oui, ma

chère, on peut compter sur ses sentiments d'honnête homme ; mais quand ce caractère violent et emporté ne sera plus dompté par l'amour, que sera ma vie? Sa passion, quoique je ne la partage pas, le poétise à mes yeux, prête du charme à sa parole, pare son esprit... Mais Léon, sans amour, ne serait plus qu'un homme vulgaire !

— Non, tu es injuste, il n’a pas des qualités aimables, mais il a de grandes et nobles vertus ; Léon est une nature à part. Puis, crôismoi, il t’aimera d'autant plus que tu l'aimés moins : en cela, il ressemble à tous les hommes. — Les hommes préfèrent les femmes tendres aux femmes passionnées : la passion est pour eux, ils en veulent le domaine exclusif avec ses témpêtes et ses tourments : ils ne permettent aux femmes que la tendresse suivie de son cortége de douceur et d’attrayante faiblesse. Si elles luttent avec eux d'énergie dans leurs sentiments, elles l’'emporteront, mais elles seront punies tôt ou tard de cette fatale supériorité ; si les hommes obtiennent plus d'amour qu'ils n’en ont demandé, s'ils inspirent autant et plus qu'ils ne peuvent sentir, s'ils se voient dépassés, ils se lassent et s'arrêtent.

— Ilne faut pas les forcer d’être ingrats. Tu seras bonne pour lui, et cela lui suffira ; et toi tu seras heureuse du bonheur que tu lui donneras.

— Ne parle pas de bonheur, tu me fais mal; je pressens ma destinée, mais je me résigne, car je sais que je n'ai pas longtemps à souffrir. Ne pleure pas, ma Wanda, nous nous reverrons dans un monde meilleur!

Après le départ de Léon, Hedwige vécut dans la retraite. Elle passait ses journées avec Wanda'; elles lisaient ensemble, elles faisaient de la musique ou elles faisaient des promenades dans les environs de Warsovie.

Un soir, elles allèrent faire une course à Natolin; elles étaient dans une calèche trainée par deux beaux chevaux que Léon avait laissés à Hedwige. Les chevaux fendaient l'air, Hedwige était heureuse de se sentir emportée ainsi. Tout à coup le cocher arrête brusquement, Hedwige regarde et aperçoit à terre une petite fille plutôt cffrayée que blessée par les chevaux; elle saute à bas de la voiture, s’approche de l'enfant et la caresse pour la consoler,

« Laissez-moi, madame, dit l'enfant, je veux

mon argent qui est tombé sous les pieds des chevaux.

— N'approche pas, chère petite, tu m’effraies, dit Hedwige.

— Mais vous ne savez pas, madame, que cet argent est pour ma pauvre mère, et que c’est notre bon ange qui me l’a donné ?

— Je te donnerai plus que tout ce que tu as perdu ; mais dis-moi où demeure ta mère, je te ramènerai chez elle.

= Oh! ma mère demeure bien loin, bien loin, dans la rue de Czerniakow. »

Hedwige fit monter l’enfant dans la calèche, et se fit conduire rue de Czerniakow. Chemin faisant, elle questionna la petite fille, qui lui dit que sa mère était veuve, et qu'elle était si pauvre que le propriétaire l'avait chassée de la maison en gardant ses meubles parce qu'elle ne pouvait pas payer son loyer. « Depuis six mois, ajouta-t-elle, nous sommes dans une petite chambre; ma mère brodait nuit et jour pour nous donner du pain, mais elle est tombée malade, et elle serait morte sans le secours d'un beau monsieur ; c’est lui que j'appelle notre bon ange, il soigne ma mère, il lui a sauvé la vie, et il nous donne de l'argent pour acheter tout ce dont nous avons besoin. Quand vous m'avez rencontrée, je revenais de chez le monsieur, il était sorti, mais il avait laissé l'argent qu’il nous destine. Si vous saviez, madame, les belles peintures qu'il y a chez le monsieur. Oui, il sait peindre, et puis il joue de la flûte, mais si bien, si bien, que je ne me lasse pas de l'entendre. »

Wanda et Hedwige se regardèrent, elles crurent reconnaître leur inconnu.

Nous voici arrivées, » dit l'enfant, etlacalèche s'arrêta devant une pauvre chaumière délabrée.

La petite fille fit entrer Hedwige et Wanda dans une chambre où la misère était empreinte. Deux chaises de paille, une table vermoulue, un métier à broder, composaient tout l'ameublement ; et dans un lit affaissé gisait la malade. Près d’elle était un jeune homme d’une mise élégante, qui lui donnait une tasse de tisane.

€ Maman, maman, s’écria la petite fille en entrant, je t'amène une belle dame qui nous donnera bien plus d'argent que ce que j'ai perdu, et pourtant j'en avais beaucoup. »

Le jeune homme se retourna pour voir les deux belles personnes qui entraient, et tout à coup une expression de bonheur se refléta sur son visage,

Hedwige, après avoir salué le jeune homme, s’'approcha de la malade et lui raconta l'aventure de la petite fille. La pauvre mère, tout attendrie, embrassa la tête de son enfant, et dit : « Pourquoi vas-tu au milieu du chemin? je te l'avais défendu. — Maman, c'est que j'étais bien pressée, je te croyais seule, le monsieur avait dit qu’il ne viendrait pas aujourd’hui,

— En effet, je ne devais pas venir, mais j'ai trouvé un moment et j'en ai profité. » Et après avoir salué profondément, il sortit. En passant devant Hedwige, il lui jeta un regard suppliant ; ce regard semblait dire : « Ne cherchez point à savoir qui je suis.» Mais Hedwige n’eut rien de plus pressé que de demander quel était ce jeune homme, car il possédait ce genre de beauté qui révèle l’âme et la pensée; ses yeux bleus et humides*exprimaient la bonté, la tendresse, toutes les émotions, tous les sentiments du cœur, et son front développé annonçait une vaste intel: ligence ; mais tous les traits de son visage portaient l'empreinte des passions fortes, et du courage qui ennoblit l’homme.

Hedwige, comme je l'ai dit, questionna Ia malade, et celle-ci répondit : « Je ne puis vous dire le nom de ce jeune homme; ce que je sais, c’est que c’est la main de Dieu qui l’a envoyé près de moi. Il y a quelques mois, il vit Marietté,la pauvre petite que vous m'avez ramenée : il vit Mariette qui pleurait; il lui demanda ce qu’elle avait, et l'enfant lui raconta que j'étais au lit bien malade, et que je n'avais pas de pain à lui donner. Il vint ici, madame, il amena un médecin, et lui-même il me garda; il passa les nuits auprès de moi tout le temps que je fus en danger. Vous n’imaginez rien de pareil à ses soins, c’est plus que de Ja pitié, c’est la bonté des anges. Quand il ne peut venir, il veut que Mariette aille chez lui, et il lui donne quelques florins. Ses bienfaits, madame, ont un prix inestimable, car iln’est pas riche, à ce que je crois; il fait des portraits pour vivre, m'a-t-on-dit, et le peu qu'il gagne, il le partage avec les malheureux. » |

Hedwige, pour cacher ses larmes, caressait Mariette pendant que la malade parlait; puis elle lui demanda où demeurait son bienfaiteur.

« Dans la rue où vous m'avez trouvée, tout près de la place des Trois-Croix-d’Or, dans une jolie maison dont les volets sont peints en vert ; il y a vis-à-vis une grande maison qui à un balcon garni de fleurs. » |

Hedwige prit la main deWanda, et lui dit tout

femme que toutes les femmes, crut aimer bien

bas : « Ne L'avais-je pas dit, que cette douce mu- | des fois... Elle aimera, et nous la plaindrons !

sique devait être inspirée par une belle âme : »

Hedwige, en partant, donna sa bourse à la malade ; et à Mariette elle laissa pour souvenir une branche de rose qui ornait son chapeau.

« Une autre fois, lui dit-elle en l'embrassant, je vous apporterai une robe et un joli bonnet, »

La petite fille était heureuse, elle sautait, elle dansait, elle baïsait les mains d'Hedwige ; elle la regardait de ce regard d'enfant qui dit si bien un bonheur sans mélange... Tout à coup elle s’écrie : « Je sais bien ce que je ferai de ces belles roses, je les donnerai au monsieur : il a été si bon pour nous, ce sera sa récompense. »

Hedwige embrassa encore Mariette, mais avec une autre émotion que la joie d'une bonne action.

Les deux amies quittèrent la chaumière en promettant à la malade de ne pas l'oublier.

En revenant de cette course, Hedwige se retira dans son appartement, elle éprouvait le besoin de la solitude, le besoin de penser, de se recueillir dans ces éternels souvenirs d’un moment. Bientôt une musique suave et douce comme un soupir d'amour arrive à son oreille: c'était lui, c’étaient les accents mélodieux de sa flûte ; et la pauvre enfant, si découragée, si résignée à une vie sans amour, retrouve les désirs du cœur ; elle oublie toute sa vie passée. L'’amour supplée aux longs souvenirs par une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du passé. L'amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous entoure; il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir vécu durant des années avec un être quinaguêre nous était étranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et néanmoins il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours qu'il n'existait pas; bientôt il n’existera plus; mais tant qu'il existe, il répand sa clarté sur l’époque qui l'a précédée comme sur celle qui doit le suivre. »

N’allez point dire qu'Hedwige est un portrait de fantaisie, non, Hedwige est une réalité. L'imagination des femmes les abuse; et elles trompent moins en général qu'elles ne se trompent elles-mêmes. Le besoin d'échapper à la monotonie de leur existence leur fait agréer des soins qui ne charment point leur cœur, mais qui excitent leur imagination. Les femmes vivent d'émotion, elles en veulent à tout prix, de cœur ou de tête; elles en veulent,,. Hedwige, plus

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