‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 125 sur 180 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Hedwige, après les événements que j'ai décrits précédemment, devint pieuse, ou plutôt sa piété devint plus active et plus fervente. Elle priait, elle demandait à Dieu les consolations, le repos qu’elle n'espérait plus dece monde.Tous les matins elleallaitentendrela première messe à la basilique Saïnt- Jean. Un jour qu’elle était agenouillée dans la chapelle de la Vierge, elle vit un jeune homme qui paraissait absorbé dans une profonde méditation; un rayon de lumière éclairait son visage, etdonnait àses traits une expression angélique; il était beau comme un inspiré ! le ciel et ses joies, et son amour sans bornes,semblaient s’êtreemparésde sonâme! Hedwige le contemplait avec extase : elle avait reconnu le bienfaiteur de la pauvre femme malade ! Au moment où il allait quitter la chapelle, il aperçut Hedwige, et la regarda avec l’impression céleste qu'il avait en priant ; il l'avait demandée au Ciel, il la retrouvait près de lui.Saintes récompenses de sa foi et de ses croyances!

Il ne parla pas à Hedwige, il aimait trop pour parler: la parole eût terni ses sublimes émotions; la parole ne dit pas les choses de l'âme.

Quand il fut parti, Hedwige voulut prier encore, pour demander à Dieu ia force et la volonté de l'oublier! Elle trouva des larmes! PEN demande-t-il une autre prière !

L'idéal amour, dont le type était dans son Ë ; s'était réalisé ; toutes ces émotions mensongères, tous ces sentiments de tête, toutes ces illusions que le monde appelle le bonheur, étaient effa= cés, purifiés par un amour vrai ; elle allait aimer, son âme avait trouvé de l'écho dans une autre âme. On ne peut aimer seul, les émotions solitaires sont incomplètes. « Les transports de l’amour sont les feuilles de la même fleur et les couleurs du même rayon. »

Wanda ne tarda pas à s'apercevoir du trouble de son amie, après la rencontre dans l'église ; mais elle n’osa l’interroger. |

Hedwige visitait souvent la pauvre malade, mais celui qu'elle attendait ny était pas; il semblait l’éviter, et Mariette disait en voyant Hedwige: «Le monsieurest venu ce matin de bonne heure, il n’est resté qu'un instant. Ah! madame, qu'il est bon! il est aussi bon que vous; aussi je prie Dieu pour vous deux.

— C'est fini, disait Hedwige, je ne le reverrai

plus, il ne va plus à l'église aux mêmes heures que moi, ses fenêtres sont toujours soigneusement fermées: il veut que je l'oublie; cette musique si douce, je ne l’entends plus, je ne l’entendrai plus. »

Le temps et l’espace n'avaient point diminué

la passion de Léon, il écrivait sans cesse à Hed-.

wige: «Je ne pense qu'à vous, lui disait-il, j'embeilis votre demeure, je veux que tout ce qui vous entoure plaise à vos yeux, je voudrais inventer un bonheur pour vous,le donner, je voudrais créer un ciel pour vous. » Ces lettres déchiraient le cœur d'Hedwige. Wanda suivait pas à pas la douleur de son amie; elle avait tout compris, tout deviné, et elle cherchait à la distraire, ne pouvant la consoler. Sous divers prétextes, elle la forçait d'aller dans le monde, dans les promenades et au spectacle. Elle comptait encore sur la légèreté d'Hedwige, comme si l'amour ne donnait pas une autre vie, comme si l'amour vrai, l'amour immaculé ne créait pas une âme nouvelle! Lors de l'exposition des beaux-arts, Wanda y conduisit son amie. Jamais il n’y avait eu plus d'émulation parmi les artistes nationaux. La Pologne, si renommée par sa gloire militaire, voulait montrer à l'Europe qu'elle aussi avait ses artistes. Hedwige, qui aimait tant son pays, n'avait pas la force d'admirer, elle restait froide en présence de ces chefs-d'œuvre..... Mais un tableau de genre fixe ses regards, elle pousse un cri, elle reste en extase! Le tableau représente l'intérieur d’une chaumière ; au fond d’une chambre on aperçoit une femme alitée; près d'elle sont deux jeunes femmes et un enfant, à qui l’une d'elles donne un bouquet de roses. Ce groupe était ravissant, ce petit tableau était un poëme. Wanda et Hedwige ne proférèrent pas une parole. Hedwige avait les larmes aux yeux. Elle ne cachait point ses larmes à son amie, c'était tout luidire. Wanda luiserra la mainetelles partirent,. Quand le soir fut venu, les sons de la flûte se firent entendre, ils exprimaient le bonheur et la mélancolie.

Le lendemain de ce jour si plein d'émotions et de souvenirs, Hedwige était dans le salon avec Wanda, attendant quelques personnes qui devaient venir passer la soirée. Elles parlaient du tableau qu’elles avaient vu la veille, de tous ces événements enveloppés de mystère. « Je m'y perds, disait Hedwige; pourquoi se cache-t-il ? pourquoi redoute-t-il ma présence? peut-être il me trouve indigne de lui! Mais non, tout ce qu'il

fait est empreint de mon souvenir; quand j'entends les accents de sa flûte, il me parle, il m'envoie ses pensées. Son premier regard a été la récompense d’un bienfait, et la seconde fois que je le vis, c'était à l'église. Dis-moi, Wanda, estce un avertissement du Ciel! — Pauvre amie, répondit Wanda, Dieu t'éprouve et te commande la résignation. Ta vie est tracée, ta es promise à Léon, et si tu sens qu'il n’y a de bonheur que dans l'amour, plus tard tu sentiras qu'il n’y a de repos que dans l’accomplissement de ses devoirs. Le malheur vous rapproche du Ciel, tu te consoleras par la prière et par des actes de bienfaisance. »

Tout à coup on ouvre la porte du salon, et le père d'Hedwige entre en tenant par la main le jeune homme inconnu. Le père d'Hedwige, grand amateur de peinture, avait admiré le tableau qui retraçait la bienfaisance de sa fille; sans pénétrer plus avant dans la pensée de l'artiste, son amour-propre et sa tendresse de père avaient été flattés.

«Je v'amène monsieur, dit-il à Hedwige, pour que tu lui exprimes ta reconnaissance.Après avoir vu son charmant tableau, j'ai eu le désir de le connaître et je te l'amène, car la grâce d’une femme saura mieux le remercier que moi. »

Hedwige devint pâle et tremblante ; mais les hommes, qui comprennent à peine les paroles des femmes, devinent encore moins leurs émotions intimes : son père ne vit point son trouble et continua à exprimer son enthousiasme et son admiration, dans les termes les plus vifs. « Quel prix mettez-vous à ce tableau, monsieur ? dit-il.

— Je m'offenserais si vous me connaissiez davantage, et je ne vous demande que la permission de vous l’offrir. » L'offre fut agréée, car Adam L. avait tant de dignité qu’il commandait la déférence et le respect. Il fallait le traiter en égal pour être à sa hauteur.

Hedwige, en femme du monde, renferma ses émotions, et dit au jeune artiste des choses gracieuses et polies; puis, en souriant, elle ajouta : « Je pourrais vous en vouloir d’avoir dévoilé ma bienfaisance aux yeux de tous, puisqu'on appelle bienfaisance un mouvement involontaire ; je pourrais vous en vouloir, car l’amour-propre ne récompense pas : le cœur, la conscience veulent d’autres récompenses ! »

Adam rougit et s’expliqua par un regard.

Une conversation générale s’engagea. Adam montra une instruction profonde et un esprit

plein de charmes, un esprit tout paré, tout rayonnant de ce qui vient du cœur, Il apprit à Hedwige qu'il n’était point artiste, mais que ses voyages en Italie lui avaient donné l'amour des arts. « Je mets la dernière main, dit-il, à des tableaux que j'ai commencés à Rome, et quand mon travail sera terminé, j'irai rejoindre ma mère qui est à la campagne. »

Le soir, Adam joua de la flûte. Hedwige l’écouta d’abord. Que de choses il lui faisait comprendre, que de choses il lui disait ainsi! Mais bientôt saisie de remords, elle se jeta aux pieds de son crucifix, et demanda la force de ne pas trahir Léon... Pauvres femmes, en priant elles s'occupent encore de l'amour !

Adam, comme on le pense, profita de l'invitation du père d'Hedwige, et vint presque tous les jours sous un prétexte, ou sous un autre. Wanda était toujours en tiers dans la conversation. Cette fois, elle ne redoutait pas l'imagination de son amie, elle redoutait son cœur; car ce n’était plus ces semblants d'amour, ces mouvements de coquetterie que les femmes décorent pompeusement du nom d'amour. Hedwige ne s’abusait plus, ne se trompait plus elle-même : elle aimait, la fatalité lui révélait les délices de l’amour, au moment qu'il ne lui était plus permis de le goùter. «Hedwige, lui disait Wanda, offre ton sacrifice à Dieu, tourne toutes tes espérances vers le Ciel. Mon amie, laisse-moi m’enivrer de ce bonheur passager; laisse-moi ma vie d’un jour.

Dieu pardonnera à ma douleur et à mes larmes. »

Léon écrivit à Hedwige que sa mère étaitdangereusement malade, etqueson retour était retardé. Elle fut heureuse la pauvre enfant. Quand on vit d'émotions, la vie se résume dans un moment.

Depuis lors, Adam semblait moins triste, moins douloureusement préoccupé, et ses visites furent encore plus fréquentes. Comme Adam savait parfaitement l'italien, il proposa à Hedwige de lui donner des leçons. Ils traduisirent ensemble Alfiéri et Pétrarque; Adam s’enflammait en rendant les beautés fortes ou suaves de ces deux poëtes. La langue italienne, qui esttout amour, acquérait un nouveau charme en passant par Ja bouche d'Adam; il n’osait encore parler de lui, mais il se faisait comprendre, il expliquait tout par les inflexions de sa voix.

Un jour qu'il traduisait un poëte plus brûlant, plus passionné que Pétrarque, mais aussi tendre que lui, une larme mouilla ses yeux, et avec une parole tremblante d'émotion, il dit à Hed-

wige : «Et moi aussije souffre!... Eh ! pardonnezmoi si je pleure; pardonnez-moi, vous ne savez pas les malheurs de ma vie! Ma mère m'a fait une destinée; ma mère, que j'adore, touten déplorant sa sévérité, veut m'imposer une affection; c’est elle qui à choisi la femme à qui je dois m’unir, et cette femme me repousse, ne plait ni à mon cœur, ni à mes yeux. J'ai juré à ma mère que je lui obéirais; je vivais sans affection, sans désirs, sans espérance, il n’y avait pour moi ni passé ni avenir; mais que peut la volonté ! J'aime! j'aime! depuis un an un ange m'est apparu, il m'a demandé mon âme! j'aime d'un amour profond, insurmontable, j'aime plus que les martyrs aimaient leur Dieu ; car moi, je n’espère pas. Elle a reçu l'anneau nupuial, elle est enchaïînée comme moi..., il faudra done mourir ! » Cette entrevue fut la dernière. Léon revint plus amoureux que jamais, et Adam ne reparut pas chez Hedwige,.

L'hiver est venu, le ciel est triste et brumeux, toute la nature est en deuil, et l’église de Saint- Jean, avec ses voûtes si hautes et noircies par le temps, est toute resplendissante de lumières, Mille cierges brülent sur ses autels, l'église est toute parée de fleurs, une foule immense attend à la porte, les pauvres se pressent, et les grands de ce monde ont pénétré dans le temple.

Une jeune fille, vêtue de blanc, les cheveux ornés d'une branche de myrte, s'agenouille au pied du maître-autel; elle est pâle comme un linceul, ses yeux sont éteints par les larmes, ses mains sont tremblantes ;'à côté d'elle, se trouve un jeune homme beau et rayonnant de bonheur.

C'est Léon, c'est Hedwige; c'est le désespoir, c’est l'espérance !

Le prêtre unit leurs mains. Léon pronônce le serment éternel, avec une voix ferme et hardie ! Ah! lui il peut promettre son cœur et sa vie ! mais Hedwige elle prononce un ow à peine articulé, puis elle retombe à genoux et demande à Dieu le courage de vivre... Après cette prière, elle aperçoit tout à coup l'ombre d’un homme enveloppé dans un large manteau... Hedwige pousse un cri déchirant et tombe évanouie dans les bras de Wanda.

Cet événement n’interrompt pas le cours de cette joyeuse journée! Une riche héritière est mariée, le monde réclame des fêtes ; à minuit le bal commence après un repas splendide, On

danse, les femmes sont éblouissantes de parure. Que lui importent à cette foule frivole, que lui importent la douleur et le désespoir! Hedwige est le prétexte de la fête : le but, c'est le plaisir et l'oubli de soi-même.

Hedwige se rapproche sans cesse de Wanda ; cette femme, qui fait l'envie de toutes les femmes, est seule au milieu de la foule, un seul être la plaint... «Wanda, lui dit-elle, je me sens mourir; ce bruit, ces rires, cette musique sont un contraste affreux...» Wanda veut lui répondre, mais un air de walse se fait entendre, et le tourbillon l'emporte. Hedwige sent qu’elle va s’évanouir, elle quitte le salon et vient dans son appartement. Elle étouffe, les battements de son cœur brisent sa poitrine. Elle ouvre sa croisée et pose sa tête brûlante sur les barres de fer du balcon. Les sons de la flûte arrivent à son oreille, c'était un chant de mort, c'était le dernier souffle, la dernière pensée d’une âme qui ne vivait que pour elle... Une pierre tumulaire a recou- “vert deux cœurs à la fois.

Hedwige avait espéré que Wanda l’accompagnerait en Ukraine; mais cette consolation lui fat refusée, La mère de Wanda, convalescente d'une longue maladie, avait besoin des soins et de la tendresse si active de sa fille. La séparation des deux amies fut déchirante : elles sentaient qu’elles ne se reverraient plus. En se quittant, elles dirent ensemble : « Au revoir dans une vie meilleure ! »

Léon emmena sa femme en Ukraine. Deux jours après les noces, ils partirent, Il était heureux. Les hommes ont la faculté de s’absorber dans leur propre bonheur : ils n’ont pas comme nous le besoin d’un retour complet. Est-ce amour-propre, est-ce excès de passion? Ils se croient la puissance de faire naître l'amour où il n’est pas! « Je l’aimerai tant, se disait-il, qu’elle finira par m'aimer. »

Hedwige habitait avec son mari un des plus magnifiques châteaux de l'Ukraine. Une existence de luxe au milieu de la plus belle nature ne pouvait la ranimer; les soins si tendres, si ingénieux de Léon, son enthousiasme si vrai, sa passion si profonde, ne pouvaient rendre la vie à son cœur. Une résignation pleine de dou-

ceur, une reconnaissance raisonnée, étaient les-

seuls sentiments qu'elle püt donner à son mari, Hedwige n'était bien que seule : il ya si peu TOME 1,

d'êtres devant lesquels on ose souffrir ! Elle se promenait dans la forêt, ou elle parcourait les bords enchanteurs du Borysthène. Le soir, quand elle se revirait dans son appartement, elle écrivait à Wanda. Ces lettres exhalaient la souffrance. « Je suis ici, lui disait-elle, comme une pauvre plante qui n’est plus soutenue par le chêne où elle était enlacée. Loin du sol, elle meurt; pour vivre, il lui faut la fraîche rosée de ses climats... La fleur se dépouille, et moi je m'en vais. L'amitié aurait pu me soutenir ; mais, loin de toi, qui peut me comprendre et me plaindre ? Ne pleure pas sur moi, mon amie: l'amitié et l'amour n’ontils pas jeté sur moi leurs rayons célestes! Ne pleure pas; après quelques instants que les pauvres humains appellent des années, nous nous reverrons pour ne plus nous quitter. Je me résigne ; ma douleur est sans remords. Je me suis sacrifiée ; j'ai obéi à ma mère ; j'ai été fidèle à ma promesse, et je sens que cette douleur sans remords porte en soi-même une mélancolie qui a pour elle des larmes qui ne sont point sans volupté. »

Par une chaude matinée de juillet, sous un ciel embrasé par l'orage, une femme, vêtue de blanc, parcourait les ravins escarpés, franchissait les roches qui se dressent autour du Dniéper.. Elle marchait précipitamment; ses pieds délicats ne sentaient point les ronces qui les déchiraient : à la voir, on eùt pensé qu’elle fuyait un danger. Ses lèvres étaient sèches et brülantes ; ses yeux étaient fixes. Elle faisait pitié, la pauvre femme ! — La veille, Hedwige avait supporté les reproches délirants de Léon, aujourd'hui elle est insensible aux bouleversements de la nature. Un pas de plus, et elle va tomber dans un précipice sans fond; tout à coup un éclair déchire les nues, la foudre tombe, et les éclats de rocher s’engloutissent dans le fleuve.

Hedwige est renversée.

Quelques gouttes de pluielaraniment ; elle ouvre les yeux. Elle est étendue sur un banc de mousse, et sa tête repose sur la poitrine d’un homme... O surprise! à bonheur plein de larmes et d’angoisses! c’est Adam, c’est lui qu’elle revoit. L’orage grondait toujours, le ciel était en feu; ils n'avaient peut-être plus qu'un instant à vivre ; leurs lèvres s'unissent. leur vie de douleur eût racheté le monde ; une éternité de délices est à eux, ils ont vécu... Mais bientôt des cris, des voix confuses,

e bruit des chevaux se font entendre... « Fuis, fuis, » dit Hedwige; et Adam disparaît derrière des touffes d'arbres.

Quand Léon approcha, il trouva Hedwige étendue par terre et sans mouvement : il l'embrasse, il lui parle, il pose sa main sur son cœur... Hélas! l'éternité ayait commencé pour elle!

Un monument funéraire s'élève sur une plaine de l'Ukraine, et tout près de à on voit un tertre.

La vie avait séparé Hedwige et Adam, et la mort les réunit.

Le désespoir de Léon fut violent, emporté comme l'avait été sa passion. Après la mort d'Hedwige, il entreprit un long voyage, et se rapprocha de Wanda pour parler de celle qu'il avait aimée. Leur douleur sentie à deux, pleurée à deux, fut moins amère, mais ne fut point consolée.

OzLymre Copzko.

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