‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 133 sur 180 · TOME fi · texte numérisé non relu

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trois ans, l'électeur garderait ce gage en pleine souveraineté. L’électeur ne prit possession de la starostie qu’en 4667, après la mort d'Etienne Potocki qui en avait l'usufruit.

Le roi de Danemark, ne pouvant pas résister à la Suède,demanda du secours à la Pologne et à la Prusse ; l'électeur fournit une partie des troupes, mais leur mauvaise volonté fut telle, que toute la besogne resta aux Polonais. C’est le célèbre

| Etienne Czarniecki qui commandait en 1658

l'expédition en Danemark, où les Suédois furent vaincus,

Après la mort de Charles-Gustaye, arrivée le 12 février 1660, les parties belligérantes réclamèrent ardemment la paix; c'est donc à cette occasion que S’ouvrit le congrès d'Oiiwa près de Dantzig, où les ministres plénipotentiaires les plus renommés de l'époque représentèrent huit puissances européennes de premier et de second ordre.

Enfin, le traité fut signé le 3 mai 1660. Le traité de Bromberg fut maintenu, et la souveraineté de l'électeur sur la Prusse fut reconnue. Le roi de Pologne renonça à ses droits sur la Suède, et les autres puissances convinrent entre elles de remettre les choses telles qu’elles avaient été avant la guerre.

Les États de la Prusse ducale se soumirent avec peine aux traités qui les séparaient de la Pologne ; de toutes parts il y eut des protestations; on disait hautement que le roi de Pologne n'avait pas le droit de disposer des peuples de la république ; mais ces protestations, toutes dictées par l'amour national, furent de peu de valeur en présence des événements. C'était trop d’avoir à lutter contre la faiblesse de Jean-Kasimir, contre l’insolence de l'aristocratie et contre les intrigues des Jésuites : les Jésuites, toujours fatals aux rois qui les ont écoutés et aux peuples qui les ont tolérés, eurent une funeste influence sur la Pologne.Parmi les bons citoyens

prussiens qui protestèrent vigoureusement con-

tre le traité qui séparait le duché de Prusse de la mère patrie, l’histoire a inscrit le nom de Rode ; mais, comme nous l'avons dit, la force matérielle eut le dessus; et quand le premier moment d'irritation fut calmé, Wydzga, évêque de Warmie, et Jean Leszczynski, vice-chancelier de la couronne, se rendirent à Kæœnigsberg (1663), pour traiter avec l'électeur des droits respectifs de la Prusse et de la Pologne.

Tandis que la Pologne guerroyaitavecles Turks

et les Tatars, l'électeur Frédéric-Guillaume combattait sur le Rhin contre les Français, et dans le nord de l'Allemagne contre les Suédois. À peine avait-il terminé la campagne, qu'il apprit que le général Horn était venu de la Livonie inonder la Prusse ayec seize mille Suédois. Aussitôt le général Goertz fut détaché avec trois mille hommes ; il arriva heureusementà Kœnigsberg, où il se joignit à Hohendorffet se tint dans l'inaction jusqu’à l’arrivée de l'électeur. En attendant, Memel, Tilsit et Insterbourg restaient au pouvoir des Suédois.

Le 10 janvier 1679 l'électeur quitte Berlin, se met à la tête de neuf mille hommes, passe la Wistule le 15; les Suédois s'épouvantent. Frédéric-Guillaume, se trouvant sur les bords du Frisch-Haff, avait fait préparer des traïneaux sur lesquels il mit toute son infanterie dans l’ordre où elles devaient combattre; la cavalerie, ferrée à crampons, suivait l'électeur, qui faisait de cette façon étrange et nouvelle sept milles d’Allemagne (12 lieues) par jour; on était surpris de voir cette course de traîneaux d’une armée sur Ja glace unie d’un golfe qui deux mois auparavant avait été couvert de vaisseaux de plusieurs nations que le commerce de la Prusse y attirait. L’électrice et toute sa cour étaient avec lui sur des traineaux. Cette troupe, gagnant la terre et s'étant unie à celles qui yétaient déjà, repoussa les Suédois jusqu'en Kourlande.

Frédéric-Guillaume mourut enfin le 29 avril 1688, et laissa ses Etats à son fils Frédéric HI, né à Kœnigsberg le 12 juillet 1657. Cet événement exigea le renouvellement des serments mutuels entre la Pologne et la Prusse, et la cérémonie qui avait eu lieu en l’année 1663 fut répétée en 1690 à Kœnigsberg, sous les auspices des ambassadeurs polonais Jérôme Lubomirski et Szczuka, référendaire de la couronne. C'était, depuis l’année 1595, le huitième et dernier hommage prêté par la Prusse à la Pologne (1). De nou-

(1) 1° 1525, Albert, à Krakoyie, sous Sigismond I°* ;

2° 1569, Albert Frédéric, à Lublin, sous Sigismond Il ;

3° 1578, Geoges Frédéric, à Warsovie, sous Etienno Batory ;

4° 1611, Jean Sigismond, à Warsoyie, saus Sigismond I];

5° 1620, Georges Guillaume, à Warsoyie, sous Sigismond II;

6° 641, Frédéric Guillaume, à Warsovie, sous Wladislas IV ;

7° 1663, Frédéric Guillaume, à Kœnigsberg, sous Jean Kasimir ;

8° 1690, Frédéric IE,

Nat. Kænigsberg, sous Jean HI S0ieski.

veaux changements suryinrent, et la Pologne fut encore victime.

Tous les malheurs de notre patrie NRA favoriser l'ambition des princes de l'Europe.Presqu'à l'époque où le prince d'Orange mit la couronne d'Angleterre sur sa tête, Ernest, duc de Hanovre, devint électeur, Auguste, électeur de Saxe, se fraya un chemin au trône de Pologne, et Frédéric II roulait déjà dans sa tête des projets de royauté.

Les intrigues politiques et religieuses de la cour de Rome en Pologne par la voie des Jésuites, sous les règnes de Sigismond-Auguste, d'Etienne Batory, de Sigismond III et de Jean-Kasimir, ne cessèrent point sous celui de Jean. Sobieski. Les Jésuites n'ayant pas réussi à faire catholiques les tzars de Moskovie,tournèrent leurs regards vers l'électeur Frédéric IL ; ils crurent qu'en lui offrant la royauté, ils le rendraient catholique. Les Jésuites se souciaient peu des résultats fâcheux que leurs intrigues en Moskovie, chez les Kosaks et en Prusse amèneraient pour les intérêts politiques de la Pologne ; aussi l’idée d'une royauté conçue par le Père Vota, Jésuite, s'acclimata avec une facilité prodigieuse dans l'esprit ambitieux et ostentateur de Frédéric I.

Ce projet était si difficile dans son exécution, qu'il parut chimérique au conseil de l'électeur, Ses ministres Dankelmann et Fuchs se récriaient

sur la frivolité de l'objet, sur les obstacles insur-

montables qu’ils prévoyaient à le faire réussir, sur le peu d'utilité qu’on devait s’en promettre, et sur la pesanteur du fardeau dont on se chargeait par une dignité onéreuse à soutenir qui, dans le fond, ne rapporterait que de vains honneurs ; mais toutes ces raisons ne purent rien sur l'esprit d’un prince amoureux de ses idées, jaleux de ses voisins, et avide de grandeur et de magnificence.

Dankelmann fut disgracié et envoyé à Spandau, et sa place fut occupée par un jeune courtisan qui n'avait pour mérite qu’une connaissance parfaite des goûts de son maître : c'était le baron de Colbe, depuis comte de Wurtenberg. Pour rendre la cour de Vienne favorable à ses projets, Frédéric IIT lui remitle cerele de Schwibus (20 décembre 1694), et se contenta de l'expectative qu'on lui donna sur la principauté de Friese et la baronie de Limbourg ; par les mêmes principes, les troupes brandebourgeoises servirent dans les armées impériales en Flandre, sur le Rhin, en Hongrie ; mais en revanche il acheta

à bon marché l’advocatie dé l’abbaye de Quedlinbourg et célle de Pétersberg de Halle, à Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, qui avait besoin d'argent comptant, pour corrompre la noblesse polonaise et arriver ainsi au trône de Pologne.

L'électeur profita des troubles de la Pologne (novembre 1698), et s’empara d'Elbing pour se rembourser d’une somme qu'il prétendait que les Polonais lui devaient : on moyenna un accommodement, par lequel les Polonais lui engagèrent une couronne et des bijoux moskovites qui se trouvaient à Warsovie depuis le temps de Sigismond IIL.

L'affaire avec l'Autriche fut plus difficile; mais l'électeur fit avec l’empereur un traité avantageux à ce dernier (16 novembre 1700). Rome criaet Warsovie Se tut ; l'ordre Teutonique, relégué en Allemagne, protesta contre cet acte et chercha à revendiquer la Prusse. Le roi d’Angleterre, qui soulévait aussi des ennemis à la France, les achetait à tout prix; il avait besoin dés sécours de l'électeur, dans la grande alliance, et il fut un des premiers à le reconnaître ; le Danemark, qui ne craignait et n’enviait que la Suède, S'y prêta facilement. Charles XII, qui soutenait une guerre difficile, ne crut pas qu'il lui convint de chicaner sur un titre pour augmenter le nombre de ses ennemis ; et l’Empire fut entraîné par l'empereur comme on l'avait prévu. Le roi de Pologne Auguste IT, qui affermissait sa couronne sur sa tête, y souscrivit ; toutefois Frédéric Ill signa, le 8 juin 1700, à Cologne sur la Sprée, desreversales portant que sa nouvelle dignité ne préjudicierait en rien aux droits de la république, sur la Prusse royale ou polonaise ; que ni lui ni ses successeurs n’en dériveraient aucuné prétention sur cette partie de la Prusse ; enfin, que les traités de Wehlau et de Bromberg, et nommément l'article 6, qui assurait à la Pologue la réversion de la Prusse ducale pour le cas de l'extinction des mâles issus de l'électeur Frédéric-Guillaume, resteraient dans leur force et vigueur.

Ainsi se termina cette affaire, à laquelle il fallut une complication de circonstances aussi extraordinaires pour qu’elle pût réussir. Le prince Eugène dit en Fapprenant « que l’empereur devrait faire pendre les ministres qui lui avaient donné un conseil aussi pérfide. »

L'électeur Frédéric III quitta Berlin et arriva à Kœnigsberg. Dans la cérémonie du Säcre il se mitlui-même. la couronne sur la tête, pritle nom

de Frédéric Ier, et créa en mémoire de cet événement l’ordre des chevaliers de l’Aigle-Noir (18 janvier 4701). IL était dans l'embarras pour se choisir un titre ; serait-il roi de BrandeLourg ? ou roi des Vandales? I1 sentit que le nom de Prusse, tout à fait étranger à l'Allemagne et par son origine et par sa langue, ne lui convenait pas ; enfin la dernière idée prévalut, mais avec timidité, car il ne prit que le titre de rot en Prusse, et ce n’est qu'en 1772 que Frédéric le Grand prit letitre de roi de Prusse. La con- Science du nouveau roi fut si inquiète vis-à-vis la Pologne et ses imprescriptibles droits, qu'il fit une nouvelle déclaration le 21 février 1704, par laquelie il s'engagea solennellement, lui et ses successeurs, à ne nuire jamais ni en aucun temps aux droits de la république.

Le bon sens du peuple se révoltait contre cette royauté; aussi la reine Sophie-Charlotte, femme supérieure, dit un jour à une de ses dames : « Je suis au désespoir d’aller jouer en Prusse le rôle d’une reine de théâtre vis-à-vis de mon Esope. » Puis elle écrivait à Leibnitz, président de l'Académie de Berlin: « Ne croyez pas que je préfère ces grandeurs et ces couronnes dont on fait icitant de cas, aux charmes des entretiens philosophiques que nous avons eus à Charlottenbourg. » Frédéric Ier s’abandonna, après son couronnement, au penchant qu'il avait aux cérémoniès et à la magnificence, sans plus y mettre de bornes; à son retour dans le Brandebourg, il fit une entrée superbe à Berlin.

La reine Sophie-Charlotte, si supérieure à son mari, mourut en 1705, et la cour porta le deuil. Avant sa mort on voulut introduire un ministre réformé dans son appartement : « Laissez-moi mourir, lui dit-elle, sans disputer. » Une dame d'honneur qu’elle aimait beaucoup fondait en larmes. « Ne me plaignez pas, reprit-elle, car je vais à présent satisfaire ma curiosité sur les principes des choses, que Leibnitz n'a jamais pu m'expliquer, sur l’espace, sur l'infini, sur l’être et sur le néant; et je prépare au roi mon époux le spectacle d’une pompe funèbre, où il aura une nouvelle occasion de déployer sa magnificence,» Sa curiosité voulait saisir les premiers principes des choses ; Leibnitz, qu’elle pressait un jour sur ce sujet, lui dit : « Madame, il n'y à pas moyen de vous contenter ; vous voulez savoir le pourquoi du pourquoi. »

Dans la guerre que la Russie, la Pologne et l'Allemagne eurent à soutenir contre le roi de

Suède Charles Xi, Frédéric Ier resta neutre ; mais le passage et le voisinage de tant d’armées avaient porté la contagion en Prusse; la disette augmenta la violencede la peste. Le roi abandonna le peuple à son infortune; et tandis que ses revenus et ses subsides ne suffisaient pas même à son luxe, il vit périr malheureusement plus de deux cent mille âmes qu'il aurait pu sativer par quelques libéralités. Le prince royal, révolté de la dureté que son père marquait aux Prussiens, le supplia d’en avoir pitié; mais ces remontrances furent repoussées. Enfin il mourut le 25 février 1713.

Frédéric-Guillaume Ier succéda à son père, et introduisit l’ordre et l’économie ; il n'aimait pas l’ostentation des cours; ilrepeupla la Prusse ducale que la peste avait dévastée. Il fit venir des colonies de la Suisse, de Ja Souabe et du Palatinat ; c'est depuis surtout que la langue et les mœurs allemandes se propagèrent dans ces contrées, et que la nationalité prusso-polonaise reçut de graves atteintes.

Sur ces entrefaites, Frédéric-Auguste Il, roi de Pologne, décéda à Warsovie (1733). Lorsque la mort le surprit, il était occupé de vastes et perfides desseins pour la politique polonaise. Il pensait à rendre la souveraineté héréditaire en Pologne ; afin de parvenir à ce but, il avait imaginé le partage de cette république, comme moyen d’apaiser la jalousie des puissances voisines. Il avait besoin de Frédéric- Guillaume Ier pour l'exécution de ce projet; il lui demanda le maréchal de Grumbkow, afin de s’en ouvrir à lui. Le roi de Pologne voulut pénétrer Grumbkow, et celui-ci voulut également le pénétrer. Le roi était un buveur de première force ; dans un repas il chercha à eniyrer le maréchal, et le maréchal chercha à l’enivrer : le roi succomba le premier, et le Prussien gagna une maladie dont il ne se releva jamais. Ce n’est donc pas sans raison que Voltaire a dit : Quand Auguste buvait, la Pologne était ivre. Cependant le roi Frédéric- Guillaume [er fit semblant d'entrer dansles vues d’Auguste ; mais en sentant trop bien les conséquences, il se concerta avec les cabinets de Vienne et de Pétersbourg, pour les contrecarrer; ils convinrent d’exclure la maison de Saxe du trône de Pologne, et d'y placer le prince Emmanuel de Portugal; mais la mort, qui détruisit l’homme et le projet, fit envisager les affaires de Pologne sous un autre point de vue,

Les deux principaux candidats au trône de Pologne furent Stanislas Leszezynski et Auguste IIT de Saxe; ce dernier eut le dessus à la suite des intrigues moskovites. Après une guerre provoquée par les événements, Stanislas se réfugia à Dantzig; mais, assiégé par les Moskovites, il se sauva à Kœnigsberg, à la faveur d’un déguisement, et Frédéric-Guillaume lui accorda sa protection.

Frédéric-Guillaume mourut. le 31 mai 1740, et laissa le trône à son fils, connu depuis sous le nom de Frédéric IL le Grand. Que les Brandebourgeois l’appellent Grand, on le conçoit; mais pour les Polonais, Frédéric-Guillaume a été un homme fatal et qui sera toujours en haine à la Pologne.

Depuis soixante ans les publicistes des différentes nations ont longuement discouru sur la part que chacun des cabinets de Berlin, de Pétershourg et de Vienne ont prise dans le partage de la Pologne. Les publicistes brandebourgeois défendaient Frédéric Il; les écrivains moskovites défendaient Catherine II, et ceux de l'Autriche ont voulu voiler les turpitudes de Marie- Thérèse; mais le fait est que tous ces cabinets sont coupables au même degré.

Cependant les publicistes de Berlin furent ceux qui relevèrent le plus la conduite de Frédéric, pour accuser Catherine, Marie-Thérèse et Kaunitz : ils ne savaient pas que Frédéric IT luimême leur porterait un démenti, quand ilécrivit dans ses mémoires à propos du premier partage : « L'élection de Stanislas-Auguste Poniatowski, » et les succès de Catherine en Turquie, chan- » gèrent tout le système politique de l'Europe ; > une nouvelle carrière venant à s'ouvrir, il fal- » lait être sans adresse, ou enseveli dans un en- » gourdissement stupide, pour ne point profiter » d’une occasion aussi avantageuse. J'avais lu la » belle allégorie de Bojardo; je saisis donc aux » cheveux l’occasion qui se présentait, et à force » de négocier, je parvins à indemniser notre » monarchie de ses pertes passées, en incorpo- » rant la Prusse polonaise dans mes anciennes » provinces. Cette acquisition était une des plus » importantes que nous pussions faire, parce » qu'elle joignait la Poméranie à la Prusse orien- » tale, et qu’en nous rendant maîtres de la Wis- >» tule, nous gagnions le double avantage de pou- » voir défendre ce royaume; et de tirer des péa- » ges considérables de la Wistule, tout le com- » merce de la Pologne se faisant par cette ri-

» vière.» Aussi, après avoir narré toutes les machinations qui accompagnèrent le partage, Frédéric eut la bonhomie de dire franchement : « Je » n'ai jamais trompé personne durant ma vie, » encore moins tromperai-je la postérité. » Est-ce clair ? k

Quant aux moyens que Frédéric II employa pour nuire à la Pologne, nous citerons la narration d’un ambassadeur anglais accrédité à la cour de Pétersbourg, et qui, passant par le Brandebourg, la Pologne et la Prusse, fut presque témoin oculaire des événements. « Tous les Polonais, dit Williams, ont reproché aux Prussiens de s'être comportés comme en pays ennemi, dès leur première entrée sur les terres de la république, et même d’avoir surpassé tout ce que les nations civilisées ont fait de plus cruel en temps de guerre : ne gardant aucune mesure, ils ne daignaient pas même cacher leurs vexations sous ces formes apparentes de justice, qui sont destinées à éblouir le vulgaire.

» On a compté que le roi de Prusse enleva, en 17714, de la province seule de la Grande-Pologne et des cantons voisins, plus de douze mille familles, qu'il envoya avec leurs biens dans les sables stériles et déserts de ses domaines héréditaires. Il publia la même année un édit qui ordonnait, sous les peines les plus sévères, et même de punition corporelle, de prendre pour le paiement du fourrage, des provisions, du blé et des chevaux, etc. , l’argent qui serait offert par ses soldats et ses commissaires. Les monnaies que donnaient ceux-ci étaient d'argent, portant l'empreinte de Pologne, et dont la valeur intrinsèque n’était que le tiers de leur valeur nominale, ou des ducats frappés en imitation des ducats de Hollande, mais qui valaient dix-sept pour cent de moins. On acheta avec ces mauvaises espècesassez de blé et de fourragepour nourrir l'armée prussienne pendant deux ans, et même pour remplir des magasins qu’on vendit ensuite aux habitants du pays : ceux-ci furent obligés de racheter du blé pour leur subsistance et de le payer en bon argent. Les commissaires de la cour de Berlin, par une injustice criante, refusaient les mêmes espèces qu'ils avaient obligé auparavant les Polonais à recevoir. Le roi de Prusse gagna sept millions de thalers (25,000,000 fr.) sur ce seul objet; car étant maître de la Wistule, il accapara tout le blé de Pologne destiné au*marché de Dantzig; et les blés étaient alors fort

chers en Allemagne et dans les pays voisins.

» Les contributions qu’il imposa furent d'abord excessives, et il finit par les doubler et les tripler : il imposa des gabelles dont on n'avait jamais entendu parler. Il exigea des sommes si considérables des abbayes, des couvents, des cathédrales et des nobles, que leurs habitants se sauvaient.

» Les jeunes gens capables de porter les armes étaient d’ailleurs enrôlés de force dans les armées prussiennes. Ce qui paraîtra incompréhensible, on obligea chaque ville et chaque village à fournir un certain nombre de filles propres au mariage ; les parents étaient obligés de leur donner en dot un lit de plume, quatre coussins, unc vache, deux cochons et trois ducats d’er. Ces malheureuses s’en allaient ensuite peupler les domaines de la maison de Brandebourg. Un bourg du palatinat de Poznanie, avec un district, fut taxé, par le général Belling, à cinquante filles propres au mariage avec leurs dots. Enfin on voyait alors tous les chemins remplis de cette nouvelle espèce de contribution. Ainsi les enfants étaient arrachés des bras paternels, et les femmes forcées d'abandonner leur pays, leur religion, leur langue, leurs amis, et toutes les liaisons les plus chères de la vie, pour aller dans des pays éloignés épouser des hommes qu'elles n'avaient jamais vus, et vivre dans un état de haine mutuelle avec un peuple dont elles n'entendaient pas le langage. »

Comme la Pologne ne voulait pointreconnaître officiellement la royauté prussienne, ce ne fut qu'à l’époque de l’interrègne, en 1764, que Frédéric IL arracha au primat Lubienski cette reconnaissance.

A la suite de la bataille de Iéna, Napoléon transporta le théâtre de la guerre dans la Prusse orientale. Alors les Polonais, qui firent tant de sacrifices, contribuèrent puissamment à arracher leurs anciennes possessions au roi de Prusse ; mais par la paix de Tilsit (9 juillet 4807), Napo= léon rendit à Frédéric-Guillaume III et la Prusse orientale et la Prusse occidentale, et ne forma qu’un petit duché de Warsovie.

Après la révolution du 29 novembre 1830, les habitants des deux Prusses assistèrent de leurs vœux aux succès des Polonais; mais jugeant mûrement ja conduite des chefs civils et militaires qui siégaient à Warsovie, et voyant qu'il n’y avait rien à espérer, ils ne secoururent pas les Polo-

näis, mais dans une supplique respectueuse, ils implorèrent la justice du roi contre les Russes. Cette noble démarche est due au sénat et aux magistrats de Kænigsberg.

La partialité avec laquelle le cabinet de Berlin émbrassait la cause de celui de Saint-Pétersbour£ devint ostensible dès que les Moskovites, désespérés, cherchèrent à transporter le théâtre de la guerre sur la rive gauche de la Wistule. Le généralissime des arméés polonaises adressa, le 19 juin 1851, une lettre au roi de Prusse, en lui dénonçant la conduite des autorités de la Prusse orientale et occidentale; il ne reçut point de réponse. Cette conduite révolta tellement les bons Prussiens, qu'en leur nom les magistrats de Kænigsberg firent au foi, en date du 4 juillet 4834, l'adresse suivante :

« Sire, le dessein dé préserver notre province du choléra-morbus à donné lieu à des restrictions bien sensibles pour notre commerce; ce n’est que du côté de la Pologne que le Commerce n’est pas interrompu, dans le seul but d’approvisionner l'armée russe. Une boulangerie a été établie à Kœnigsberg pour fournir du pain aux Russes ; dés bateaux russes naviguent sut la Wistule; ce sont là les seules causes des ravages que le choléra fait dans la ville dé Dantzig et dans Scs environs.

-» Bien plus, la commis$sion nommée par Votre Majesté pour nous préserver du chôléra vient de proposer au gouvernement d'ouvrir aux Russes le port de Pilau et toutes les communications avec là haute Wistule. La commission va jusqu'à demander que les nattes d'écorce d'arbre qui contiennent dé la farine pour les Russes puissent traverser notre province, bien que ces nattes soient du nombre des objets les’plus exposés à la contagion.

» Les bateaux russes peuvent sans aucune difficulté entrer en communication avec d’autres navires et avec les habitants de la côte. Bientôt notre ville, les bords du Prégel, empoisonnés par le choléra, seront évités par les navires étrangers, notre commerce sera nul. Que deviendront notre ville, notre province? De quelle utilité le commerce avec l’armée russe peut-il être pour nous, S'il nous prive de toute relation avec les autres parties de l'étranger? Mais ilne s’agit pas seulement du commerce; la vie de tous les habitants de là province est menacée par ces communications qu'on entretient avec les Rüssés.

» Sire, au nom de la ville, au nom de la pro-

vince, nous nous adressons à la grâce de Votre Majesté. Qu'elle ne nous considère pas encore comme entièrement perdus, qu'elle daigne sauver ce qui est encore à sauver; qu’elle défende ce commerce peérnicieux avec les pays occupés par l’armée russe, infectée par la terrible maladie; qu'elle daigne ordonner du moins que ce commerce ne puisse avoir lieu désormais que sur les routes déjà infectées!

» C'est avec respect, avec confiance, que nous adressons cette prière à Votre Majesté. Non, Sire, nous ne vous implorérons pas en vain; vous écouterez la prière de vos sujéts, qui ne cessent d'appeler sur vous la bénédiction de celui qui est placé plus haut que tous les rois. »

Le gouvernément national de Pologne publia de son côté, le 44 juillet, un manifeste contre la Prusse, et le 16 du même mois, il adressa une longue note officielle au cabinet de Berlin, où il résumait les faits et les griefs de la Pologne. Le gouvernement français fit remettre au comte de Flahaut, son ambassadeur à Berlin, une note en faveur des Polonais, dans laquelle on insinuait que l'Europe marchant vers la démocratie, il serait de l'intérêt de la Prusse d'aller au-devant de cet avenir, plutôt que de se laisser entrainer par le torrent. Le cabinet de Berlin fit la réponse suivante : « La Prusse déclare que, dans la question entre la Pologne et la Russie, elle n’est pas neutre, qu'elle ne l’a jamais été ; que les agents polonais à l'étranger avaient seuls essayé d’établir ce fait; que la Prusse désire que les Russes triomphent ; qu'elle emploiera tous les moyens quisont en son pouvoir pour y contribuer ; qu'elle se croit tout à fait en droit dé faire passer à l'armée russe des munitions de toute espèce, des vivres, etc.; et que la situation dans laquelle elle se trouve est l'inactivité, mais jamais la neutrahté; qu'elle ne considère les Polonais que comme des sujets révoltés contre leur souverain, et un souverain le bon et fidèle allié du roi de Prussé ;

que Si la Pologne reconquérait son indépen-

dance, elle voudrait reprendre le gfand-duché de Posen, Thorn et Dantzig ;'que d’ailleurs ce serait un gouvernement où prévaudrait la souveraineté du peuple, principe dangereux pour tous les voisins; qu'enfin il est possible que dans dix ans il n’y ait plus en Europe un seul gouverne ment qui ne soit basé sur la souveraineté du péuple; mais que ce n’est pas aux rois à faciliter ce

“changement. »

Tels sont les faits et les souvenirs historiques

qui se rattachent à ces contrées. Le passé et le présent répondront de l'avenir ; et lorsque toutes les parties de l’ancienne république polonaise se réuniront de nouveau, la patrie reconnaissante n'oubliera pas ceux qui lui furent dévoués aux jours de malheurs et de calamités!

Abordons maintenant la description de Îa capitale de la Prusse orientale.

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