TOME Il
oo
A4 vertes littéraires et savantes de plus. — Le clergé
même séculier se prêtait néanmoins, d'assez
bonne grâce à aider notre savant dans ses recherches de vieux livres et manuscrits. Le chapitre diocésain de Kuïavie, entre autres, le reçut, dans sa tournée, avec de grands honneurs dus à la haute renommée de cet homme extraordinaire. Il visita ainsi Dantzig, Posen, Gnèsne, Kalisz et autres villes de la Grande-Pologne.
Lorsque le duc de Richelieu, général gouverneur d'Odessa, depuis ministre en France, eut donné de Fimpulsion au commerce de la mer Noire, Czaçki, toujours en tête de chaque entreprise profitable au pays, forma une société commerciale avec Stanislas Soltyk, Joseph Drzewiecki et Michel Walicki, pour l'exploitation du commerce de blé et du bois avec la France et les pays riverains de la Méditerranée. Le 9 juillet 4805, un vaisseau marchand, du nom de Thadé Czaçki, appareïlla du port d’Odessa pour Trieste. Avant le départ, le duc de Richelieu fut fêté à bord au milieu des salves tirées des canons polonais.
En 1805, Alexandre confia à Czacki la direction de l'instruction publique dans les trois gouvernements de Wolhynie, de Podolie et de Kiiow, et le nomma visiteur des écoles dans ces provinces. Depuis cette époque, sa vie fut consacrée tout entière à l'éducation de la nouvelle génération du pays. L'instruction publique dans les trois provinces précitées était alors dans un état déplorable. Trois écoles de district en Wolhynie et en Podolie, et deux dans toute l’étendue de la vaste Ukraine, voilà tout ce qu'il y avait d'établissements pour l'éducation de la jeunesse. Czacki, dès qu'il fut placé à la tête de l’enseignement public du pays, sentit le besoin de créer un centre des lumières, un établissement de hautes études, une école qui püt former des jeunes gens d'un esprit assez cultivé pour répandre l'instruction à leur tour dans les points les plus proches de la circonférence. Une fois cette nécessité reconnue, il tourna tous ses efforts vers l’accomplissement de ce plan; et il mit autant d'énergie et de zèle dans l'exécution qu’il mettait de promptitude et de justesse dans la conception. Dans ce but, il chercha un endroit convenable pour établir un gymnase supérieur des sciences et des lettres, et après un examen approfondi de toutes les convenances qu'offraient sous ce rapport les différentes villes de la Wolbhynie, il fixa son choix sur Krzemieniec,
qu'il immortalisa par ia mémoire de son œuvre. Cette ville réunissait en effet la plupart des conditions qu’on pourrait exiger pour un établissement de ce genre, C'était un endroit salubre, un site romantique au milieu des montagnes, une petite ville de district qui, sans être un centre du mouvement commercial et militaire, étaitcependant située dans une position assez centrale, pour que les habitants des provinces méridionales polonaises y envoyassent leurs enfants. Si on considère que Czacki avait aussi en vue la Galicie autrichienne, qu'il n’oubliait pas être une partie de la commune patrie, et dont il voulait et est parvenu à tirer des élèves ; enfin, si à tout cela on ajoute les spacieux édifices de l’ancien collége des Jésuites et de l’ancien couvent des moines Basiliens, qui, avec quelques changements faits à propos, offraient un local convenable pour l’établissement d’une vaste école, on reconnaîtra que le choix du lieu à été fait avec on ne peut plus de discernement. Nous insistons à établir ce point, parce que dans la suite le gouvernement russe s’est servi plusieurs fois du prétexte d'un vice de position, pour vouloir transférer d'abord, et ensuite pour casser l’école de Krzemieniec. | Mais il ne suffisait pas d’avoir reconnu la nécessité d'une école supérieure et choisi son emplacement, il fallait encore trouver des fonds suffisants pour son établissement et son entretien. Czaçki savait bien qu'il ne pouvait que très-faiblement compter sur l'appui du gouvernement, il s’'adressa donc au patriotisme des habitants. Il fallait une autorisation du ministre de l'instruction publique de Saint-Pétersbourg pour recueillir les souscriptions. Le bonheur voulut que le poste du ministre fût occupé alors par Pierre Zawadowski, homme éclairé et issu de cette noblesse petit-russienne qui a conservé quelque peu de sang polonais dans ses veines. L'autorisation fut accordée, et Czaçki commença, avec l'appui de quelques concitoyens distingués, tels que Philippe Olizar, Michel Sobanski, Alexandre Chodkiewicz, Adam Rzewuski, Joseph Drzewiecki, etc., à réunir les dons volontaires pour l'érection d'un monument digne de la reconnaissance de la postérité. Il serait impossible d’énumérer toutesles sortes de démarches, d’insinuations, de prières, d’expédients de tous genres auxquels cet homme, tant adonné au bien public, eut à recourir pour surmonter les obstacles que des préjugés enracinés, la défiance du gouverne-
ment, l'envie de quelques individus lui opposaient sans relâche dans l’accomplissement de son noble projet. S'il était permis de descendre à une telle comparaison, je dirais que jamais commis voyageur, dans les pays mercantiles;'né déploya une si grande activité dans le placement de sx marchandise, que celle dont fit preuve cé grand seigneur revêtu des plus hautes fonctions, pour assurer la réussite de sa sublime entreprise: Il savait intéresser l’avare, convaincre l'obstiné, rassurer les scrupules du prêtre, fléchir Pavidité du marchand. Il faisait à ses frais de longs voyages, de fréquentes tournées, en persuadant, invitant, suppliant. — Nobles, prêtres, Juifs et même jusqu'aux fonctionnaires moskovites lés plus inflexibles entre tous, quand il s’agit de débourser de l'argent dans un but élevé, devenaient dociles à sa voix. Je ne craindrais pas d'avancer que pareil dévouement dans un homme de ce rang n'est pas à trouver dans la société cUBee de l'occident européen (1). À Grâce à ces efforts, à cette persistance dans la poursuite du but élevé qu'il s'était proposé, Czaçki se trouva à même de demander un diplô= me pour l'ouverture de l’école de Krzemienieç. Il s’adressa, pour l'obtenir, à l'intervention du prince Adam Czartoryski, alors en faveur auprès d'Alexandre, et curateur de l'Université de Wilna dans le ressort universitaire duquel se trouvait Krzemienieç. La lettre que Czaçki Jui À écrivit à cet égard est digne d’être rapportée : « Dans les mains de Votre Excellence, écrivit-il,! » sont déposés les sorts du bonheur ou de l'in » fortune. La bonne volonté, les sacrifices dés’ (1) Pour donner un échantillon des sacrifices auxquels Thadé Czaçki sut faire consentir les différentes classes d'habitants pour fonder l’école supérieure de En 1
je citerai quelques exemples pris au hasard :
Philippe Olizar donna une fois 84,000 florine.
Le docteur Lernet, médecin, 123,000
c'est-à-dire une grande partie de sa for-
tune, dont il légua ensuite le reste, près
de 400,000 florins, pour l’entretien perpé-
tuel de quatre pauvres étudiants. Il ne
laissa à son fils qu'à peu près 100,000 fl.
Les moines Carmélites, 1,000 Une confrérie de Juifs à Krzemienieg, 500 Korsak, abbé de Zydyczyn, 9,000 La princesse Sanguszko donna le vil-
lage de Grabowka.
Un valet de chambre, 150 Quatre pauvres gentilshommes, 250 Le magistrat (conseil municipal) de la
petite ville de Krzemienieg, 10,000 Madame Ouyaroff, femme d’un général
russe, etc., 1,000
La valeur réelle d’un florin de Pologne est de 60 cen= times, sa valeur relative égale 1 franc 50 centimes.
». patrimoines et de l'amour-propre sont portés sen hommage. Mais c'est à vous, prince, qu'ap- »,.partient la direction à donner à ce zèle ver- » tueux. Déjà la carte de l'histoire est toute » prête pour y inscrire votre nom. Ici, les na- » tions jugeront Auguste et Mecène. C'est le seul » moment d'éterniser, et la mémoire du prince ».€et,.le bonheur du pays par l'instruction de là » jeunesse. Car les générations passeront, et le » descendant de la race illustre des Jagellons ne >. sera pas toujours au gouvernail de l'éducation » publique...» Hélas! quelle prophétie ! l'Auguste du Nord fit place à un Tibère; Mécène est dans l'exil avec la jeunesse des écoles, et l'éducation de la nouvelle génération est dans Îles mains des popes !.….. Mais écartons ces tristes réflexions pour revenir à notre-sujet.
Le diplôme de l’école fut signé par Alexandre, le 49 décembre 1803. Le gymnase de Wolhynie fut ouvert le 4er octobre 1805, en présence d'un public composé de tout ce que la province comptait dans son sein de personnages marquants parmi les fonctionnaires électifs, le clergé et la noblesse. Ce jour-là, Czacki fit entendre sa voix éloquente; il se livrait à la satisfaction qu’éprouve un homme de bien et un citoyen dévoué à la gloire de son pays, après l'accomplissement d’ une œuvre grande et utile. L'espoir de fonder une institution durable remplissait ce noble cœur, d’un juste orgueil. Après le tribut de reconnaissance à la magnanimité du monarque, phrase de rigueur dans un gouvernement absolu qui ne l’a cependant en rien aidé, il traça d'une manière éclatante les bienfaits de l'instruction, et prédit qu’elle serait un jour l’instrument de la fraternité des Slaves d’abord, et des hommes de toute race par la suite, Le ministre Zawadowski, en lisant ce discours, écrivit à Czaçki, dansun moment d’extase, une lettre qu'il termine par ces mots : « À ceux qui soutiennent » l'opinion que la nature épuisée de produire » des grands hommes se repose, je vais indi- » quer le génie de Czacçki qui ressuscite les lettres » là où elles étaient piongées dans la léthargie ; » et c’est à lui, qui a accompli cette œuvre, que » servira l'inscription : Nomenque erit 1ndelebile » vesirum. »
L'organisation du gymnase de Wolhynie fut entièrement conforme aux idées de Czaçki. Cependant, avant de les mettre à exécution, il consulta quelques savants distingués, quelques professeurs expérimentés dans l'éducation publique.
Ignace Potocki, Hugues Kollontay, Jean Snia-
| decki, lui communiquèrent leurs observations
là-dessus, et ce n’est qu'après une müre réflexion qu'il s'arrêta au plan suivant :
Le gymnase fut divisé en deux grandes répartitions, en classes élémentaires et en cours de hautes études. Les classes étaient au nombre de quatre, chacune d’une année. On y enseignait la religion catholique du rite romain et grec, la géographie, l'arithmétique, les éléments de géométrie et d’algèbre, là morale, l'histoire ancienne et les langues grecque, latine, polonaise, française, allemande et russe ; il y avait une chaire de langue et de littérature anglaise, mais l'étude de cette langue ne fut pas obligatoire.
Les classes élémentaires terminées, l'élève passait au cours de hautes études. Ces cours avaient trois divisions, chacune de deux ans. Dans la première, les cours principaux étaient, en fait de mathématiques : la géométrie supérieure, l’arpentage, le dessin topographique, la trigonométrie plane, l'algèbre supérieure; en fait de sciences morales et politiques : l'Écriture
sainte, la logique et la philosophie morale, l'his-
toire universelle, ancienne et moderne, la géographie ancienne ; en fait de lettres, les littératures de toutes les langues enseignées dans les classes : c'était la première section.
La seconde division comprenait, en fait de sciences physiques et mathématiques : la physique expérimentale, la géographie astronomique, la trigonométrie sphérique, la géométrie descriptive, la théorie des machines, l’architecture civile, l’'agronomie, et comme supplément, l'art de vacciner, l'horticulture.
En fait de sciences morales et politiques : le droit naturel, le droit politique et le droit des gens, l'économie politique et la stalistique universelle.
- En fait de lettres, c'était la seconde section progressive des littératures précitées.
La troisième division, enfin, présentait, en fait de sciences physiques et mathématiques : la géométrie analytique, les calculs intégral et différentiel, la mécanique analytique, la chimie théorique et appliquée aux arts, la zoologie, la botanique, la minéralosie, et, comme supplément, l'hygiène.
En fait de sciences morales et politiques : les institutes du droit romain, le droit civil et pénal du pays, l'histoire du droit.
in fait de leltres, cette troisième division
comprenait, outre [a troisième section des littératures de toutes les langues étrangères énumérées, la grammaire universelle, la bibliographie et la bibliologie, les antiquités grecques et romaines, la critique littéraire.
En fait de beaux-arts, il y avait une chaire de dessin et de peinture, une de musique instrumentale et une de musique vocale.
Enfin les arts gymnastiques, c’est-à-dire l’escrime, la danse, l'équitation et la natation, complétaient le cadre de l’éducation qui embrassait en tout dix ans de temps.
On voit par ce tableau que le gymnase de Wolhynie donnait à ses élèves une espèce d’instruction encyclopédique éminemment utile, tant à ceux qui ensuite choisissaient une faculté spéciale dans l’Université où ils arrivaient également bien préparés pour chaque branche d’études, qu'à ceux surtout qui embrassaient en sortant une carrière civile ou militaire.
Un établissement si vaste exigeait un corps enseignant nombreux et distingué, et des riches établissements de collections, musées et autres secours scientifiques.
L'infatigable zèle de Czaçki pourvut à tous ces besoins. Des professeurs habiles furent engagés à Krakovie, à Wilna; on fit voyager à l'étranger des jeunes gens pleins de talent, pour occuper à leur retour des chaires confiées provisoirement à quelques vieux débris de l’ancien sys- ‘ème. L'école de Krzemienieç compta, pendant sa durée de vingt-cinq ans, un grand nombre d'hommes honorablement connus dans les sciences et la littérature en Pologne (1).
(1) De ce nombre sont Joseph Czech, auteur de quelques ouvrages en mathématiques, traducteur d’Euclide ;
Aloïse Felinski, traducteur de Delille, auteur de la meilleure tragédie classique en polonais ;
L'abbé Æloïse Osinski, auteur d’un dictionnaire phraséologique de la langue polonaise et de plusieurs autres ouvrages littéraires ;
Michel Chonski, auteur de plusieurs ouvrages estimés, en économie politique;
Joseph Korzeniowski, connu par ses poésies lyriques et ses Essais dramatiques ;
W. Besser, botaniste et entomologiste distingué, ami et correspondant de de Candolle à Genève, auteur d’une Flore de la Galicie autrichienne ;
M. Wiszniewski, aujourd’hui professeur à Krakovie, au- |
teur de plusieurs ouvrages philosophiques et historiques ; Jurkowski, savant helléniste, auteur d’un grand dictionnaire grec-polonais dont l’impression fut interrompue par la révolution de 1830'et la mort de l'auteur ; Uldynski, auteur d’une géographie ancienne appréciée par le savant Lelewel;
Jentz, jeune homme plein de talent, moft à Paris, en
Parmi les établissements et collections scientifiques dont le zèle de Czaçki dota l’école de KrzemienieG, il faut compter en premier lieu la bibliothèque, dont les principaux éléments furent 40 Ia bibliothèque privée du dernier roi de Pologne, Stanislas-Auguste, achetée après sa mort, par Czaçki, pour 7,500 ducats. en or (environ 90,000 fr.) ; elle renfermait quinze mille cinq cent quatre-vingts volumes, et dans ce nombre une précieuse collection d'ouvrages classiques dans toutes les langues, ainsi que plusieurs rare"
tés typographiques ; 20 les dons gratuits de là
princesse Théophile Sapieha, de Jean Potocki, de Mikoszewski, ete.; 3° les achats partiels faits ‘ à quelques savants et aux libraires. Avant la révolution de 4830, la bibliothèque de Krzemieniéé comptait près de quarante mille volumes. L’emplacement en était spacieux et décoré avec luxe. Le cabinet numismatique, acheté également pour Îa somme de 7,500 ducats en or, après Ja mort de Stanislas-Auguste, était une des plus remarquables collections de ce genre en Europe. ” Il comptait vingt et quelques mille pièces, dont È plusieurs d’une grande valeur scientifique.
Les appareils de physique et de chimie furént ! achetés en partie à Paris des sommes prove’ nant des dons volontaires ; d’autres étaient Offerts par quelques riches particuliers, tels que Stanislas Zamoyski, Michel Czaçki, etc. Parmi! les plus remarquables, on distinguait le système du monde de Kopernik, fait par Adams. Le mé:
canismedngénieux de cet appareil donnait un mouvement aux principales planètes en ivoire,
1829, pendant son voyage scientifique entrepris dans le but de se perfectionner dans les sciences physiques et surtout la chimie appliquée aux arts, et dont les restes re posent au cimetière du Père-Lachaise;
Zenowicz, chimiste connu du monde savant en Pologne, par sa nouvelle théorie de la formation des corps, basée sur l'électricité ; |
Jarkowski, bibliologue, cité avec éloge dans les livres bibliographiques de Lelewel ;
Joseph Jaroszewicz, et ten ape Mickiewicz, jurisconsultes distingués ; 1
Fryczynski, agronome savant, élève du célèbre Thaer à Berlin (Moégselin) ; ,
Pitschmann, peintre d’histoire, membre de l’Académié des Beaux-Arts à Vienne: il a formé plusieurs élèves qui font honneur au pays ;
Kaczkowski, auteur d’un voyage en Crimée; pendant la révolution de 1830, médecin en chef de l’armée nationale.
Enfin, nous ajouterons ici quelesayant Joachim Lelewel a débuté dans sa carrière littéraire comme adjoint à la bibliothèque de Krzemieniec et Spies du cabinet des : médailles.
Gerlache de Gomierp: ancien émigré, Ofdicr de l'armée de Condé, ensecignait la littérature française d’après
: La Harpe,
proportionné à celui qu’elles subissent dans la nature.Au-dessus du cabinet de physique, Czaçki fit monter un petit observatoire astronomique et le pourvut d'instruments indispensables pour les observations tant astronomiques que météorologiques.
Ayant toujours en vue une application réelle et immédiate des sciences, il fonda une école pratique dé mécaniciens attachée au Gymnase.
[la pourvut d’une collection des modèles et lui donna des professeurs habiles. Cette école fut. d’une grande utilité pour le pays.
Le cabinet de minéralogie fut formé en grande partie des dons des particuliers. À la prière de Czacki, le prince Joseph Poniatowski donna au Gymnase de Wolhynie la belle collection de minéraux qu'il hérita de son frère le prince primat. Elle fut ensuite augmentée par les offres du chambellan Sosnowski, de Frédéric Moszynski, Walicki, Kolontay, et d'uu riche marchand de Saint- Pétersbourg, nommé Sitnikoff, qui fut pénétré d’une vraie admiration pour Czaçki, tant cet homme extraordinaire agissait sur les esprits même les moins bien disposés pour ses efforts patriotiques. Le cabinet minéralogique fut depuis augmenté par des achats considérables, au point de former une des plus belles collections de ce genre.
Parmi tant de riches établissements Scientifiques, le jardin botanique occupait une des premières places. Excepté le manque d'eau vive, c'était le plus beau jardin des plantes connu en Pologne. Iloccupait un espace fort étendu, et les serres contenaient plus de cinq mille espèces de plantes exotiques les plus rares. Il fut établi par l'Anglais Mickler, sous la direction de Françcois Scheidt, professeur de botanique.
Tels étaient les établissements que les sciences devaient à la munificence des habitants et aux soins de limmortel Czacki. Que sont-ils devenus? On les a confisqués, transportés, éparpillés; quelquesuns, comme le cabinet de médailles, sont allés grossir la collection privée du tzar à Pétersbourg ! 11
Depuis l'établissement de l'école de Krzemieniec, Czacki ne vécut que pour elle, ainsi que pour la propagation des lumières dans les provinces dont il dirigeait l'instruction publique. Il n’a pas pucependant se reposer un instant sur ses lauriers, l'œilinquiet du gouvernement soupçonneux suivait tous ses mouvements. Le gouvernement russe voyait avec mécontentement qu'une institution de ce genre se trouvât dans une province
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polonaise ; mais, suivant les bonnes traditions gouvernementales, on laissait faire jusqu'à ce que tout fût complétement achevé, pour ensuite s'approprier le toutet acquérirainsi sans peine le fruit des efforts et des sacrifices des Polonais.
Effectivement, trois ans après la fondation du Gymnase à Krzemienieç, on prétexta que la ville était mal située pour une école centrale, et on était sur le point de décréter sa translation dans le fond de la Moskovie. Czacki fut frappé de cette nouvelle comme d’un coup de foudre. Il s’adressa au ministre Zawadowski, en lui peignant toute l'horreur d’une pareille conduite. Cet homme, qui avait un penchant pour Czacki, fit si bien auprès de l’empereur, que l’école fut maintenue à son lieu et place, et parvint même plus tard à obténir la donation des biens-fonds de la starostie de Krzemienieç au profit de l’école. Mais ce n'était que lé prélude des persécutions qu'on allait diriger contre l'auteur, dont on n'avait pu tout d’un coup anéantir l'œuvre.
Le 26 janvier 1807, lorsque Napoléon, après la bataille d’éna, entra dans le duché de Warsovie, Czacki fut accusé de connivence avec les compatriotes de la Vistule pour rejeter la domination étrangère, ce qui était assez probable. Mais pour avoir un prétexte de persécution, on prétendit avoir saisi de lui un propos qu'il était certain de n'avoir pas tenu. Sur cette banale accusation, lé général Kutuzoff, gouverneur général de Kiow, le fit partir pour Kherkoff, où il resta sous la surveillance de la police. Fatigué d'être éloigné de sa famille et de l'objet de ses soins, l’école qu'il venait de fonder, ilécrivit une lettre à l'empereuren demandant un jugement enrègle, En réponse à cette démarche, on le fit amener sous escorte à Saint-Pétersbourg. Là, un comité fut formé du comte Kotschoubey, ministre de l’intérieur, du prince Lopoukhine, ministre de la justice, et de Nicolas Novosiltzoff, conseiller intime, pour examiner la conduite de Czaçki. Le dernier des trois membres qui plus tard sé fit connaître à la Pologne comme persécuteur de la jeunesse, et dont le nom est en exécration dans toutes les provinces polonaises, fut le plus actif accusateur de notre grand citoyen. Celui-ci s’expliquait avec calme, mais avec dignité ; il énuméra tout ce qu'il avait tâché de faire pour le bien du pays, et confondit ses accusateurs par une dénégation ferme et absolue. Voyant qu'on n'avait pas de charges suffisantes même aux yeux des fonctionnaires russes, pour le perdre dans l'esprit de l’empe-
reur, Czacki écrivit à Alexandre une lettre terminée par ces mots : j
« C’est sur la même page que sont inscrits nos » devoirs enversle prince, que nous lisons Paveu » du monarque que notre honneur, notre liberté » et nos biens sont sous sa sauvegarde. »
Alexandre, qui, dans cette période de sa vie, se piquait de libéralisme, lui répondit en termes flatteurs que ce procès, qui l'avait vivement affligé et qui résultait des circonstances du moment, restait annulé, Il l’assura en même temps de sa reconnaissance impériale pour le bien qu'il avait opéré.
Peu de temps après, le prince Adam Czartoryski ayant entrepris un voyage en Courlande, Czaçki le remplaça comme curateur de l'Université de Wilna, et pendant le court intervalle que dura ce remplacement, il montra ce que l'instruction publique en Litvanie auraitgagné s'il eût été maintenu à ce poste éminent, car, à toutes les bonnes intentions de Czartoryski, il joignait une grande activité dont ce dernier était tout à fait dépourvu. Le gouvernement moskovite, pourl'indemniser, pour ainsi dire, des vexations dont il avait été l’objet, voulut le faire monter en grade (quoiqu'il fût déjà conseiller intime, grade correspondant au rang de lieutenant général) et le décorer de plusieurs ordres. «J’airefusé toutes ces » faveurs, dit-il dans une proclamation adressée » au Gymnase de Wolhynie ; je crois avoir mérité » par là un droit plus fort à l'estime des profes- » seurs et desélèves. » Certes, il nesetrompait pas.
Revenu auprès de sa chère école, il fut reçu avec transport par les professeurs et la jeunesse chérie pleine de dévouement pour les sciences et la vertu, car c’est ainsi qu'il avait l'habitude de s'exprimer sur son compte. Son retour fut signalé par l'établissement d'une école spéciale dépendante du Gymnase et d’une haute utilité pour un pays vaste, mais où les propriétés étaient mal délimitées. Cette école, c’est celle de géomètres arpenteurs, qui fut approuvée par Alexandre, ie 27 juillet 4807. Vers la fin de la même année, il présenta au gouvernement le projet de la création des deux commissions destinées à rechercher les sommes appartenant au fonds de l'éducation publique, et à juger les différends entre les particuliers qui en étaient débiteurs et le fisc. Cette double magistrature était nécessaire pour sauver les fonds appartenant autrefois à l’ordre des Jésuités, et qui, après l'abolition de cet ordre, furent donnés, par la diète polonaise de 1775, au
profit de l'éducation publique. Le désordre qui régnait dans la hiérarchie judiciaire en Russie. laissait dépérir cette partie de la propriété publique; il fallait donc avoir recours à des commissions extraordinaires. Les motifs développés par Czaçki furent agréés par l’empereur Alexanure, qui,par, un oukaze du 21 décembre 1807, institua deux, commissions intitulées : Commission judiciaire des fonds de l'éducation publique, dont une à Wilna pour les gouvernements litvaniens ; une. autre à Krzemienieç pour les goubernies méridios nales de Wolhynie, Podolie et Kiow. Czacki fut nommé président de cette dernière, dont les, membres furent quelques nobles de mérite. Le poste de greffier fut confié par Czaçki à un homme. capable et patriote, François Skarbek Rudzki, qui rendit en même temps de grands services au.
Gymnase par le classement des médailles du ca-.
binet numismatique. La commission des fonds de,
l'éducation revendiqua dans les premières an
nées une somme de 2,350,000 florins polonais, dont profitèrent les établissements de l'instrugtion publique. me Un des plus beaux titres de Czacki à F4 re connaissance publique, ce fut l’organisation des. écoles primaires. Il sut intéresser le clergé ca. tholique à la création de ses écoles. Le clergé. de Loutsk s’engagea à établir une école primaire. auprès de chaque église paroissiale; celui du, diocèse de Kamienieç en l'odolie, y consacra de. dixième du revenu des curés. C'est de celte ma nière que le clergé se rend vraiment uule au, pays, et jamais l'instruction du peuple ne mar-, che avec plus de succès et plus de célérité que. quand le clergé éclairé s'en charge. Le curé de-. vrait être toujours, et partout, le directeur resr. ponsable de l'école primaire de la paroisse.
Czaçki sentit cette vérité, aussi ne laissait- sil, échapper aucune occasion ie communiquer avec le clergé catholique ; il tâchait, et il parvint en. partie à le gagner à la grande cause de l'éducation populaire. Le plus grand empêchement à Ja, diffusion des lumières dans le peuple des pro=. vinces méridionales de la Pologne, c’est Le clergé: ignorant, brutal et pauvre de l’Église gréco-. russe. Ceci explique clairement pourquoi le gouvernement d'aujourd'hui tâche de supplanter… le catholicisme de ces provinces par le schisme.… Czaçki reçut des donations pour la création de quatre-vingt-cinq nouvelles écoles paroissiales . en Wolhynie, de vingt-six en Podolie etde quinze. en Kiiovie, La noblesse de cette dernière pro:
vince vota, à sa suggestion, un subside d'un rouble en assignat (4 franc) par âme mâle, ce qui produisit la somme de 492,000 roubles au profit des écoles de cette province.
Malgré cette longue série de services éminents rendus à la cause de l'instruction du pays, il fut dans sa destinée, comme dans celle de tous les hommes supérieurs, d’être calomnié par des médiocrités méchantes. Une basse dénonciation fut dirigée contre ce grand citoyen, en conséquence de laquelle une commission fut instituée à Zytoierz, chef-lieu du gouvernement de la Wolhynie, pour rechercher si les revenus de l'école ne manquaient pas leur but, si le mode d’enseignement était conforme aux besoins, etenfin si Krzemieniec était un endroit convenable pour des institutions dans le genre de celles qu’il renfermait dans son sein. Ce dernier reproche fut, comme nous voyons, méchamment reproduit à chaque occasion par les ennemis acharnés de la propagation dés lumières en Pologne. Czaçki fut péniblement affecté de toutes ces bassesses ; il expliqua tout avec dignité, éclaircit tout, même ce qui ne lui fut pas demandé : « Je ne demande pas, dit-il »dans son explication, qui a parlé au nom de » més concitoyens ? qu’il se cache. Je ne tirerai » pas le voile derrière lequel il se réfugie, je sens » au Contraire plus vivement le devoir de penser » à l'éducation publique pour que de pareils exem- » ples ne se renouvellent point. I! y a une com- » mission instituée, qu'elle juge!» La commission, en effet, composée de quelques membres honorables de Ja noblesse du pays, au lieu d’un arrét de condamnation, après une sévère investigation de tousles détails, ne trouva que des éloges à donner aux grands services et au dévouement sans bornes de cet homme qu'on est fier de nommer son compatriote.
Cet éclatant témoignage des hauts mérites de Czaçki fut suivi d'un autre plus éclatant encore. Les habitants de la province de Wolhynie demandèrent, en 4805, à Alexandre, la permission d'ériger un buste en marbre de Czaçki dans la salle de la bibliothèque de Krzemieniec, et de frapper une médaille en or pour en éterniser la mémoire.
Cette permission fut accordée; la médaille qu’on frappa porte d’un côté une composition allégori-
que : Minerve éveillant d’un coup de baguette le ge-'
me des sciences assoupi; de l'autre, l'effigie de Czaçki avec l’exergue : Grati cives Volhyniæ in memoriam sempiternam : « Les citoyens reconnaissants de la Wolhynie, en mémoire éternelle, »
Un des derniers actes de sa vie, fut l'ouverture du Gymnase à Kiiow. Le discours qu'il prononça en recevant des mains du général gouverneur Miloradovitch le diplôme du monarque, renferme des pensées élevées, et qu'il exprima avec une grande adresse pour ne pas blesser la susceptibilité du Russe. Le corps du prince Constantin Ostrogski, célèbre général polonais au xvi* siècle, et celui du comte Roumianzoff Zadounayski, un des meilleurs généraux russes dans la guerre contre les Turks vers la fin du xvine siècle, reposent à Kiiow. Czaçki se prévalut de cette circonstance pour dire ces sublimes paroles : « Dans l’espace des siècles, les grands » hommes gardent entre eux une sorte de frater- » nité. Ils comparaissent devant le trône du Très- » Haut, qui est le père de tous les peuples.
» Chaque brave défenseur, chaque vertueux et » intelligent conseiller de sa patrie à le même mérite devant sa justice éternelle. La nature, » ajouta-t-il, efface les longues files des tertres » tumulaires qui témoignent de fâcheuses dissensions entre les peuples, l'instruction devra les effacer dans les cœurs des hommes. Les inimitiés des Slaves devraient être sacrifiées sur l’autel de l'intelligence. » C'était pressentir la révolution de 1830, qui mitsurses drapeaux qu’elle transmeltait aux Russes, l'inscription : Pour notre liberté et la vôtre.
La malheureuse issue de la guerre de 4812, dans laquelle Czaçki mettait quelques espérances du rétablissement de la Pologne, agit d’une manière très-fâcheuse sur sa santé affaiblie par tant de travaux et tant de chagrins. Dans le commencement de l’année 1815, se trouvant à Zytomierz, ayant appris l'arrivée du prince Adam Czartoryski à Krzemienieg, il s’yrendait en toute hâte; mais arrivé à Dubno, une violente fièvre nerveuse ne lui permit pas de continuer sa route. Après quelques jours de maladie, il expira le 8 février, en recommandant au prince Czartoryski, présent à son chevet, l'avenir de la nouvelle génération et son école de Krzemieniec. Conformément à sa dernière volonté, il fut enterré à Poryck dans le tombeau de ses pères
mais son cœur fut conservé à l'église de l’école de Krzemienieç, déposé dans une urne avec cette inscription tirée de l’Écriture sainte : Ubi thesaurus tuus, ai el cor tuum : « Où est ton trésor, là est aussi ton cœur.»
La cérémonie funèbre à l'honneur de Czacki fut célébrée à Krzemienieç avec une grandepompe
et un profond chagrin, et chaque année ensuite, le 30 juin, jour de la fermeture des cours, le même service funèbre précédait la distribution aux élèves des prix consistant en médaiHes d’or et d'argent.
Après la mort de son illustre fondateur, l'école de Krzemieniec dura encore dix-huit ans: en 1815, ses statuts, rédigés par Czacki, furent approuvés par Alexandre ; en 1821, elle reçut le titre de lycée de Wolhynie. Quelques ans après, lorsque Novosilizoff, devenu curateur de l’uni-
versité de Wilna, exerça ses persécutions contre la jeunesse de cette université, Krzemienieç en ressentit le contre-coup ; une police tracassière fut imposée à l'école, et chaque manifestation de patriotisme fut sévèrement réprimée. Enfin, lorsque ia révolution de 1850 éclata à Warsovie, l'école fut d’abord licenciée, et un an après complétement abolie par Nicolas, qui fit placer dans ses murailles des moines du rite grec.
Henri-Edouard Cnonsxr.
UIAZD ET TOMASZOW EN MAZOVIE.
( Prononcez : Oviasn et Tomascuor.)
« Des siècles pour grandir : pour déchoir, des instants ! Tels furent ses destins : sa longue décadence
D'une lutte sans fin n’a point lassé le temps :
Un peuple a tout perdu s’il perd l’indépendance ! »
DELAVIGNE, à Venise.
« Pologne! nom magique qui prête aux choses en apparence les
plus froides tout l’intérêt de la poésie. »