‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 170 sur 180 · TOME Il · texte numérisé non relu

TOME Il

tombèrent que Genseric lui-même eût épargnés. Guidés par un instinct de hyène, les spoliateurs flairaient partout de l'argent ou de l'or enfouis, les tombeaux même devinrent l’objet de leur avidité. Bien des fois la jeune reine de Prusse, pour charmer les yeux d’un illustre guerrier, se vêtit des diamants et des perles dont une main sacrilége avait dépouillé la châsse magnifique de sainte Marie à Czenstochowa! Peut-on s’empêcher de citer ici la ruine superbe du château de Rawa, que Surowiecki appelle à juste titre le Colysée polonais! Ce château fort, construit par les évêques de Plock pour protéger le pays contre les invasions étrangères, fut destiné plus tard à recevoir les prisonniers d'État; et plusieurs princes du sang même, ennemis de la république, vinrent jusqu’à la fin de leurs jours y expier leur félonie. Les fondements sont jetés sur un pilotis au milieu d’un marais, dont les eaux emprisonnées par des digues servaient à inonder les fossés. Cette ruine eut le sort de tant d’autres : on fit jouer une mine sous les bases d’une tour gigantesque placée à l’un des saillants. Tout ce qu'on put obtenir de cet acte de vandalisme, fut de séparer les murailles sans pouvoir les faire crouler : et cette tour ainsi désunie, avec sa voûte conique au sommet, présente de loin laspect d’un bonnet épiscopal, souvenir de ses anciens fondateurs. Tel fut aussi le destin du château d'Uiazd dont nous reparlerons plus tard. Un ministre du grand-duché de Warsovie, visitant: un jour les environs de Brzeziny, observa qu’une mare d’eau qui lui barrait le passage venait une heure après de disparaître entièrement. Curieux de pénétrer la cause de ce phénomène, il fit creuser le terrain au même éndroit, et l’on ne tarda pas à découvrir de vastes catacombes ayant jadis servi, comme leur disposition semblait l'indiquer, à la sépulture des Ariens, secte jadis très-répandue en Pologne. Dans beaucoup d’endroits, au milieu des campagnes, la terre foulée par les pieds des chevaux rend un son creux et profond qui atteste infailliblement la présence de pareils souterrains ; souvent la charrue, en soulevant la première enveloppe du terrain, heurte des ossements sans linceul, ou des pièces d’armure qui devaient sans doute servir à une génération de géants. Dans des bourgs presque abandonnés, qui offrent à peine quelques masures inclinées, il y eut jadis des diètes, des assemblées, des cours plénières, où des augustes personnages trouvaient chez les

habitants asile et opulence. Beaucoup d'autres villes semblent avoir aussi dans la suite des âges passé d’un endroit à l’autre : comme Sandomir, Lublin, Gnèzne, Kruszwica, Wielun, Sieradz, Wiskitki, Szremkonin, Lomza, Wizny, Raygrod, Goniondz, Drohiczyn, Mielnik, et une foule d’autres dont les murs, les faubourgs, les monuments, ensevelis dans les jardins et les bruyères, forment ainsi une vaste ceinture de décombres. On pourrait appeler ce monde ancien, recouvert de la lave des siècles, la Pologne souterraine ; et notre nation, comme le Christ avant les jours du salut, est tout entière descendue dans les tombeaux.

Tel est le sentiment pénible qui saisissait les voyageurs étrangers depuis Regnard, William Cox, Schultes, etc., lorsqu'avant l'époque de notre régénération, ils s’avisaient de parcourir ce pays qu'ils appelaient un vaste désert, inania regnà | sans daigner songer aux convulsions terribles qu'il a dû traverser pour arriver à cet état d'épuisement. Mais si quelqu'un au monde devait s'abstenir de ces observations outrageantes, ce devaient être les voyageurs allemands : enfants de Cham, devaient-ils compter les brèches de nos murailles qui les avaient protégés pendant plus de cinq siècles? On serait tenté de s'écrier ici avec Crébillon : « Eh! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ? » Un guerrier, en revenant du combat, suspend aux murs de son château son armure tout en pièces, mais il ne l'insulte pas. Il y a lieu de s'étonner qu'après tant de désastres, la Pologne ait pu garder encore le peu d'industrie et de bien-être qu’elle possédait avant sa dernière transformation ; et il faut en convenir, ce pays doit avoir une force immense de reproduction et de vie pour n'être pas tout à fait devenu ce que les étrangers la font, un désert, et pour avoir toujours alimenté l'Europe affamée de ses produits engendrés sous le fer et les lois despotiques des spoliateurs. Queiquefois, en parcourant ce désert, on trouve un tronçon de colonne gisant sur le sol et couvert à demi de verdure, qui semble le dernier reste d’un manoir enseveli ; un rocher debout et isolé au milieu de la campagne, un cénotaphe peut-être ! énigme à jamais insoluble que le passé semble avoir léguée à l'avenir. Quelquelois aussi, et dans les contrées méridionales surtout, on voit de loin en loin un tertre pareil à celui de Vanda près de Krakovie : un kurhan (tertre) dont la verdure attire des troupeaux de chevaux

sauvages répandus sur les savanes, et dont les

fleurs portent éncore un parfum d’héroïsme et de grandeur. Ces collines, qui ont à peine un nom, sont les tombeaux d’un millier de braves ; tombeaux plus éloquents que les statues et les inscriptions, parce qu'ils nous révèlent d'un seul regard toute la destinée d’un grand peuple; ils nous rappellent que ces héros d'autrefois ont eu durant toute leur vie une même pensée, la pa: trie ; un même sort, les combats ; une même récompense, l'oubli. En beaucoup d’endroits, ces restes précieux sont confondus avec les os de leurs ennemis : Germains, Tatars, Moskovites, Suédois, Musulmans. Iei la Pologne semblerait un rivage plusieurs fois envahi par l'Océan des peuples, et sur lequel en se retirant ces Barbares n'auraient laissé que les restes d’un festin de cannibales. Ailleurs, c’est un rocher fréquemment frappé par la foudre, et que l’hirondelle des mers n'oserait plus choisir pour son gîte et son asile, Des champs, inondés jadis de moissons dorées, se couyraient de bruyères faute de mains pour les cultiver; les forêts, comme un linceul mortel, s’étendaient alors sur toute la surface du pays, et, dans leur marche envahissante, semblaient vouloir l’engloutir avec tout ce qu'il avait de splendeur, de richesses et de liberté. C'est là peut-être aussi le secret de ce patriotisme fervent de la jeunesse polonaise, digne des anciens âges, de ce feu sacré qui finira par dévorer ceux mêmes qui s'efforcent de l’éteindre. Un seul de ces mouvements est une histoire tout entière : il la remplit d’une indignation immense contre ceux qui ont fait couler tant de larmes et de sang sur le sol fertile de son pays. Peut-elle interroger un seul de ces débris sans que tout le passé ne se lève à ses yeux ? elle réchauffe avec son souffle généreux cette étincelle découverte sous les cendres, elle donne un corps à tous ces héroïques fantômes qui l’entourent, et l'idéal de grandeur et de vertu dès l'enfance apparu devant elle, est le but sublime vers lequel sa vie entière doit se précipiter, Je rêve qui doit l’accompagner au tombeau. C'est à leur aspect qu ’elle s'écrie : Exoriatur aliquis eæ ossibus ultor. Dans le bruit des vents qui gémissent à travers des portiques abandonnés, dans le murmure solennel et profond des forêts qui jadis furent des villes, elle croit entendre la voix des aïeux lui criant vengeance, ou la trompette de l'ange qui dit à tous ces illustres morts : « Levez-vous. » Voilà la source de l'enthousiasme chez le peuple

polonais, peuple de pasteurs établi sur les cendres des guerriers, qui grandit et se multiplie sous le fer; de cette propagande de liberté qui atteint par une inévitable contagion ceux mêmes qui venaient pour l’étouffer. C’est qu'il y a dans la grandeur de nos horizons, dans l’inculte fertilité de nos plaines, dans l'enivrante pureté de notre ciel, un élément de l'indépendance qui se communique à tous les êtres, qui fait battre plus vivement les cœurs les plus communs. Et je défie un étranger, quelque prévenu qu'il soit contre nous, de ne pas emporter, après un mois ou deux de séjour, quelque chose de polonais dans l'âme. C’est que dans ce pays on vit d’une existence plus rapide, tout nous porte irrésistiblement vers l'infini : les grandes pensées viennent sans effort, les dévouements sont plus faciles, et c’est comme une révolution intime de cette vie supérieure dont vivaient nos ancêtres, à laquelle tout homme semble appelé, dont il porte aussi le germe dans son sein.

En traçant le tableau des villes polonaises, nous ayons aussi fait celui d'Uiazd dans les diiférentes phases de sa prospérité. Son origine, de même que celle de toutes les villes sur la Piliça, comme Przedborz, Inowlodz, Suleiow, etc., se rattache au règne de Kasimir le Grand. Uiazd est situé dans l’ancien palatinat de Lenczyça, et Tomaszow, fondé en 1822 par Antoine-Rawicz Ostrowski, en est une dépendance. Cette ville, qu'il ne faut pas confondre avec un autre Uiazd construit par les Ossolinski au xvn® siècle dans le palatinat de Sandomir, fut d’abord la propriété des Dœnhoff, famille opulente ayant des ramifications étendues dans la Prusse polonaise, formant le littoral de la Baltique. C’est par une alliance de la maison des Dœnhoff avec celle des Ledochowski et des Ostrowski, que, sous Stanis. las-Auguste, Uiazd échut à ces derniers. Ville dénuée de commerce et d'industrie, elle ne doit son existence qu'à l'extrême fertilité des plaines qui l’environnent. Ces plaines, par la variété de leur végétation, présentent de loin l’aspect d’un plaid montagnard, étendu ayec ses milles couleurs sur la plage fleurie : partout on voit la campagne couverte de froment , comme d'une poussière d'or soulevée par un souffle invisible ; de seigle aux reflets argentés, et de sarrasin avec sa tendre et virginale rougeur. Ces carrés de blé sont traversés par intervalle d'une verte ceinture de merisiers ou de pommiers sauvages, avec un panache de peupliers balancé gracieuse-

ment par le vent, L'horizon est borné comme à l'ordinaire par d'immenses forêts précédées de quelques jeunes ormes ou sapins, sentinelles perdues d’un ennemi qui s'avance. La Piaseczna, rivière jadis considérable, aujourd’hui pouvant à peine se traîner vers la Piliça et rétrécie parmi des ruines comme les destinées de la Pologne, fait mouvoir quelques moulins délabrés. Les habitants de cette ville, jadis opulente, s'occupent en hiver de voiturage et de tannerie; en été, de la culture des terres. Le seul commerce qui se fasse remarquer dans les rues, les boutiques d’épicerie et d’étoffes sont entre les mains des Juifs. A quelque distance de la ville est une maison en bois un peu meilleure que les autres, demeure presque toujours veuve de son propriétaire, située dans lenclos d’un jardin somptueux jadis, aujourd’hui redescendu jusqu’au rang de simple potager. Les ruines informes du château des Dœnhoff complètent ce véridique tableau et dominent toute la contrée environnante. La destruction de ce château fort fut d’abord commencée par les Suédois sous le règne désastreux de Jean-Kasimir, lorsqu'abandonné par le roi, cerné par un ennemi dix fois plus nombreux, Czarniecki tint en échec les armées soi-disant victorieuses, et, par la rapidité de ses marches, se multiplia sur tous les points. Le château subit alors plusieurs attaques, et depuis ce temps il n’a pu être complétement restauré. Les toits couverts de plomb et les grillages des fenêtres suffirent seuls à défrayer tout le siége, et d’après ce détail on peut se faire une idée de son étendue. La blanche église d'Uiazd, construite par le primat du royaume André Olszowski, fut tout entière tirée de son sein, aussi plusieurs de ses pierres portent encore les cicatrices des boulets suédois. Les vieillards se rappellent encore de l’avoir vu dans toute son imposante grandeur, Douze salles d'armes, portant chacune les noms d’un des mois de l’année, soutenaient autant de voûtes en plein cintre, et les fenêtres, au nombre des trois cent soixante-cinq jours de l’année, formaient le pourtour des murailles. L'espoir d’y trouver des trésors enfouis, qui du reste pouvait être justifié par quelques traditions locales, provoqua, comme nous l'avons dit plus haut, la ruine complète de cet édifice, et après avoir démantelé les saillants, démoli pierre à pierre les -murailles, creusé jusqu'aux fondements, on ne trouva que des armares et des sabres à demi rongés par la rouille. Le peuple, dépositaire ordi-

naire des traditions, son histoire et sa poésie transmise, répétait à voix basse, pour se consoler de ce mécompte, qu'au moment des recherches le trésor avait été enlevé la nuit par le démon de l'endroit qui devait le rendre seulement à ses anciens propriétaires, aujourd'hui sur le rivage d’exil, et devant un jour revoir les tombeaux de leurs aïeux. On montrait en effet, et je l'ai vu moi-même, une échancrure carrée dans une muraille double, qui devait, disait-on, contenir le précieux dépôt. J'ignore jusqu'à quel point il faut ajouter foi à cette légende, mais il est certain que, pour le salut du château d’Uiazd, il aurait mieux valu qu'elle n’eût jamais existé, plutôt que de réveiller la rapace convoitise de nos ennemis. Peut-être aussi le sens caché de cette tradition voulait-il exprimer que cette ruine elle-même, empreinte d’un charme ineffable de vétusté, était le trésor des aïeux, le seul héritage d’un passé plein de gloire, que l'avenir devait respecter ; mais il n’entrait pas sans doute dans les vues des spoliateurs de l’interpréter de cette manière.

Non loin de là se trouvait une colline, pareille aux tertres de l'Ukraine et de la Podolie : c'était sans doute une tombe commune pour les guerriers qui avaient défendu le château ; mais on ne peut savoir rien de positif à cet égard, car des dieux slavons mutilés par le temps et retrouvés dans le voisinage auraient pu faire croire que cette colline était un autel destiné à recevoir le zn1içz ou le feu sacré des anciens païens du pays. Oh! ce manoir écroulé, cette colline tumulaire, sur le front de laquelle Le doute plane comme une ombre menaçante, ces plaines recouvrant les dépouilles des guerriers et dédaignant de produire des moissons pour les ennemis triomphants, cette rivière encombrée de débris ; n’est-ce pas là toute la destinée de la Pologne ? n’est-ce pas la trace désolante du torrent des peuples qui dans sa course impétueuse aurait entraîné jusqu'aux ruines ?

Voilà la Pologne dans le passé, voyons maintenant ce qu'elle deviendra dans l'avenir.

En quittant l'enceinte d’Uiazd du côté de l’est, le regard embrasse un des sites les plus délicieux en Pologne. Le terrain, à partir de ce point, s’élève insensiblement en pente douce, et à la distance d’une lieue et demie on distingue un castel d’une structure pittoresque avec une tourelle carrée à la base, octogone au sommet, et surmontée d'une coupole hémisphérique, Un drapeau rouge

et blanc, s’agitant comme une flamme vivante sur l’azur du ciel, annonce la présence du. -propriétaire.… Un drapeau funèbre l'a remplacé dépuis l’année 1831. Au milieu des plaines de sable qui l’environnent, cette éminence paraît une oasis suspendue dans les airs, avec ses dômes de forêts erses cascades argentées ; des constructions nouvelles brillent comme des points lumineux sur des masses profondes de verdure, et Tomaszow de loin présente l'aspect d'une ville construite comme par enchantement au milieu d’une forêt dont la hache n’aurait pas eu le temps ou l'audace de frapper-les sommets. À mesure qu'on approche de cette apparition LS mineuse, elle grandit et se développe aux regards; le terrain, légèrement ondulé comme une mer à l'approche de l'orage, se coupe en gorges profondes, en détroits sinueux, imitant le mouvement des vagues, et bientôt l’on découvre une nappe unie et briliante, un lac formé par la limpide Wolborka, aux roues hydrauliques des mines d’acier et des fabriques sans nombre qui composent cette colonie. Des maisons blanches. aux toits d’un rouge éclatant sont venues en foule se grouper : autour du bassin, et semblent fières de s’y mirer avec leur attrait de jeunesse et de beauté. Plus loin, une ville tout entière avec ses places spacieuses et ses rues bien alignées se des= sinent sur les touffes opaques du Gustek, qui forme à lui seul tout le fond du tableau. Le Gus= tek, cette forêt de chênes à laquelle nous avons dans les Nuits d’exil consacré quelques pages dictées par un sentiment réel et profond, ne pourrait être comparé, grâce à sa primitive et luxuriante végétation, qu'aux forêts diluviennes du Nouveau-Monde : elle est restée pour nous sans rivale pour la beauté et la variété de ses sites, comme elle le sera toujours pour les souvenirs d'enfance qui s’y rattachent. Ici la Wolborka se déroule dans toute la sauvage indépendance de ses allures. Tantôt elle semble assoupie au milieu des fleurs et trahit à peine le mouvement de ses ondes, étendue voluptueusement au soleil comme un serpent azuré; tantôt elle s'élance comme éveillée à l'approche d’un ennemi, se divise en mille filets d'argent, étreint de ses bras des îlots chargés de verdure et de nénuphar aux

fleurs jaunissantes, puis retombe en mille cas-

cades pour se réunir encore, et remplir tous ces rivages d'harmonie et de bruit. Elle semble ne quitter qu’à regret cette pelouse qu'elle ché rit comme une fille capricieuse rappelée par sa

mère, et par mille détours bizarres, mille coudes sinueux, elle diffère l'instant où elle doit se jeter dans les bras de la belle Piliça, qui la porte à son tour dans le sein du grand fleuve polonais, la majestueuse Wistule. Les chênes de cette forêt, ou plutôt de ce jardin naturel, respectés par Ja hache, ne tombaient souvent que sous le-poids des années ou déracinés par les orages. Quelquefois un chêne mort unissait les deux rives de la Wolborka, et, soutenu par ses arêtes comme par de solides arcs-boutants, il s’arrondissait en voûte harmonieuse au-dessus des flots. Des fleurs, des tronçons d'arbre, des lianes entraînés par le courant, venaient s'attacher à ses rameaux, et le pont couvert de mousse offrait un passage facile et sûr aux habitants des bois. Ces arbres arrivaient souvent à des dimensions énormes, et chaque siècle semble avoir apporté un attrait de plus à leur belle vétusté. Quelquefois ils se creusaient par la base ; l'édifice tout entier n'était soutenu que sur de frêles murailles, et menaçait ruine depuis des siècles : ces troncs ainsi excavés pouvaient contenir sans peine des familles tout entières. Lors du passage de la grande armée en 1811, lorsque la contrée environnante, envahie par des troupes sans frein et sans discipline, était livrée à toutes les horreurs du pillage, lorsque les colonnes sous les ordres du roi de Westphalie en étaient déjà venues à de sanglantes représailles envers les habitants d'Uiazd, le Gustek devint l'asile inaccessible de plusieurs familles composées de vieillards, de femmes et d'enfants, et les chênes, ces contemporains des Léchites, en ouvrantleur sein pour les recevoir, étendaient leur feuillage protecteur sur le front de ces pauvres réfugiés.

La Pilitça, rivière navigable, à son confluent avec la Wolborka, semble avoir épuisé toutes les richesses de ses eaux pour embellir ce Delta polonais. Des mines de fer, des carrières de pierre à bâtir, du calcaire excellent, se trouvent répandus avec profusion sur ses rivages. On y avait même remarqué des indices de houille, mais les dispendieuses recherches entreprises à ce sujet ont été interrompues par la révolution du 29 novembre 1830.

Les bois environnants de sapins, d’ormes, de chênes ou de mélèzes, offrent d'excellents matériaux de construction. On ne sera pas fâché d'apprendre comment les mines de fer furent découvertes par Thomas Ostrowski, l’ancien ministre du trésor sous la république de Pologne :

et ce conte, qui semblerait par son caractère merveilleux digne de figurer dans l’anthologie arabe, nousa été rapporté par un témoin oculaire.

Le château d'Uiazd fut toujours ouvert à l'indigence. Un pauvre voyageur frappé de paralysie vint un jour y demander asile et protection. Malgré l'opposition des gens, il fut accueilli, et bientôt il dut son rétablissement aux soins qui lui furent prodigués. Il profita de sa première excursion dans les bois environnants pour apporter au propriétaire un gros fragment de minerai, en affirmant que le fer, ce précieux métal qui assure la richesse et l'indépendance des nations, se trouve dansle terrain, et n'attend que la main de l’homme pour l'en faire sortir. On ne perdit pas de vue l'avertissement du pauvre artisan, des fouilles furent ordonnées malgré l'opposition de plusieurs experts appelés à cet effet, et bientôt l’on découvrit une mine abondante dont l’exploitation continue depuis plus d’un demi-siècle. Les Polonais ayant accepté comme un fait accompli la nationalité précaire et morcelée qui leur fut imposée en 1815, et amenés par les guerres de l'empire jusqu'au comble de l’épuisement, ne songèrent plus qu’à réparer leurs désastres et à améliorer leur existence. Ils feignaient de croire à la véracité des garanties politiques qu'on leur offrait, et à la stabilité de leurs relations commerciales avec la Russie. C’est dans cette période de quinze ans, comprise entre le congrès de Vienne et la révolution, que se sont opérés les prodiges dont nos yeux ont été les témoins. Les blessures de la Pologne se cicatrisaient peu à peu, et bientôt élle aurait pu rivaliser avec la France et la Belgique par le développement de son industrie et la beauté de ses produits. Tomaszow, favorisé par la nature elle-même, offrait le plus beau canevas pour réaliser les projets de régénération que son propriétaire Antoine Ostrowski, membre de la Chambre haute, et plus tard commandant de la garde nationale, avait conçus dès son jeune âge. Il ne s'agissait plus de relever Uiazd, où, avant de construire, il aurait fallu tout démolir, et défaire l’œuvre lente de la décomposition que plusieurs siècles avaient accomplie : Tomaszow donc devint le lieu de son choix.

Il suffira de rendre ici par un seul trait le rapide accroissement de cette colonie. En 1822, elle n'avait que ses usines et quelques masures infirmes pour loger les ouvriers; en 1850, elle était peu= plée de cinq mille àmes, et ses produits s’expor-

taient pour 5,000,000 à peu près(3,250,000 fr.), y compris ceux de ses dépendances. Mais malgré ses avantages de localité, Tomaszow n’aurait jamais pris un essor aussi prodigieux sans les lois libérales qui présidèrent à son établissement. Son fondateur voulut élever un monument durable en étayant son système sur les bases éternelles d'égalité, de justice et de propriété. Vivre en faisant vivre les autres fut désormais sa devise. Les ouvriers indigènes ou étrangers, conyentionnellement avec les maîtres, établissaient leurs salaires ; les corvées étaient presqu'abolies et remplacées, dans les alentours du moins, par un bail régulier, après six années gratuites. Ennemi constant de tout monopolisme, le fondateur ue rivalisa jamais avec les industriels, se contentant du loyer, de l’affermage de ses eaux et de ses autres revenus territoriaux. En un mot, ce fut une petite république, dont l’intérieur était digne d’être étudié par nos faiseurs de systèmes. Les tissus de Tomaszow étaient même réputés dans les marchés de la Chine, où l'inexorable stabilité des préjugés semble avoir stéréotypé l’industrie exclusive et la misère du peuple. Ils en sont encore où ils en étaient sous Fô-hi. Ils affectionnent surtout les nuances vives, jaune, écarlate et bleu de ciel. Des essais ont été faits à Tomaszow pour inspirer au peuple juif de l'attachement pour sa terre nourricière en lui prodiguant une large etlibérale protection. Ces efforts ont été couronnés d’un plein succès. Les spirales de cheveux s’échappant de dessous les calottes de cuir tombaient à l’envi sous le fer; les riches habits de soie, lissées par la malpropreté, faisaient place à l’habit à la française; les filles de Ruth se paraient à faire plaisir et rivalisaient de coquetterie avec les descendants de Jacob : c'était une chute de barbes universelle. Cet empressement de civilisation fut poussé au point que, lors des événements de 1850, plusieurs Juifs de Tomaszow prirent les armes pour ce qu'ils appelaient déjà leur patrie; mot qui jusqu'ici n’a eu d'application que pour le pays de Chanaan, tant il était communicatif, le sentiment d’expiation et de liberté qui se propageait dans toute la Pologne. Nous étions loin cependant de nous endormir sur la foi des traités de 1815, et de nous contenter de ces premiers succès arrachés avec peine au régime

Oppressif qui nous gouvernait à cette époque. Nous attendions avec une angoisse indéfinissable le vrai moment de la régénération, où, comme des flammes pareilles se cherchent et se confondent, nous pourrions réaliser la jonction tant désirée avec les provinces détachées de la république : Dantzig, Posen, Kiiow, Krakovie, Vilna, Kamieniec, Kowno, etc., persuadés qu'il n'y avait pour les nations de véritable bien que dans l'indépendance, de gloire que dans l'intégrité du territoire. Aussi ces sentiments, refoulés au fond des cœurs patriotes, eurent-ils une explosion terrible. L'insurrection de 1830 devait être le point de départ d’où la Pologne devait s'élever successivement bien plus haut qu’elle n'avait été sous les Boleslas et les Sigismond. Relever ses villes en ruine et faire refleurir ses campagnes abandonnées, ouvrir les chemins de l'Europe à l'Asie et devenir le terrain commun sur lequel les industries des deux mondes viendraient pratiquer leurs échanges, reprendre les grands travaux abandonnés par nos pères pour réunir d’un lien indissoluble la mer Noire à la Baltique,

et couvrir les deux mers de nos vaisseaux pour

porter aux deux pôles le fer de ses entrailles et l'or de ses moissons, unir sous les ailes de l'aigle sans tache toute la famille slave, aujourd’hui sans patrie et sans autels domestiques, pour la faire participer également au bienfait de ses lois protectrices, et, s’ille faut, pour la défendre con. tre l'agression des Mogols et des Parthes, qui depuis Genguiskan n'ont pas oublié les chemins de la Pologne ; enfin montrer à .quel prix, après quelles effusions de sang on obtient l'indépendance et la liberté, oui, telles étaient les espérances de la Pologne lorsqu'une poignée de jeunes héros avait délivré Warsovie de l'aspect odieux de son proconsul, S'il en fut autrement, il ne faut s'en prendre qu'à nos hommes d’État, hommes du lendemain, qui n'ont pas compris cette mission sacrée, et qui dès le début ont gâté notre insurrection. À quels hasards, à ciel, tiennent les destinées des empires !

Que devint Tomaszow quand le dernier escas dron polonais, ayant franchi la frontière prussienne, déposa les armes, aux lointaines acclamations du canon moskovite ?

J. Curisrin Osrrowskr.

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