‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 21 sur 180 · VE · texte numérisé non relu

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Les deux derniers rois de la race jagellonne

contribuèrent puissamment à l'union de la Litvanie et de la Pologne, mais la fusion ne fut com-

plète que vers la fin du xvi® siècle. La nationalité

polonaise ne pouvait s'établir qu'après le triomphe de la religion qui constituait sa base; la Litvanie, encore païenne, avait une crise difficile à subir, et cette crise devait cimenter l'union des deux peuples, La puissance litvanienne, avant sa jonction, s'était élevée au rang des grands États avec une rapidité inouïe, mais elle ne se soutenait que par la force conquérante. La capitale des grands-ducs était un amalgame d'éléments hétérogènes, et en devenant résidence royale, sa population s’accrut, mais son état politique resta le même. Au xvi® siècle, sa population s'élevait à cent mille âmes; les Litvaniens, les Polonais et les Russiens.en formaient le noyau principal, mais les Allemands et les Moskovites, attirés par le commerce, en composaient une partie considérable; ces derniers avaient même un hôtel particulier, qui était compté dans les édifices remarquables de la ville. À côté de ces spéculateurs, les Juifs, leurs rivaux, commen-

cèrent à prendre racine dans le pays. Puis venaient les Tatars, amenés jadis par Witold; ils étaient établis à quatre lieues de Wilna, sur la Waka, et vivaient sous la protection des priviléges qu'on leur avait accordés. Les écrivains de l'époque s'expriment ainsi en parlant de cette population composée de peuples divers : « Il n’y a pas une ville dans le monde où plus de cultes se trouvent réunis. Auprès de nos églises catholiques s'élèvent des synagogues, des minarets, et sans doute on pourrait découvrir quelques temples consacrés à Perkounas. Nous, chré- -tiens, nous célébrons le saint jour de dimanche, les Juifs leur sabbat, les disciples du prophète le vendredi, et les idolâtres aborigènes le jeudi.»

Mais les paiens et les infidèles n'étaient pas les plus redoutables ennemis du catholicisme polonais : le schisme grec lui était plus hostile, il luttait contre l'esprit civilisateur, et cette lutte, funeste aux sciences, aux arts, à la nationalité polonaise, dura plusieurs années. Ainsi, en regardant la ville, comme l'histoire hiéroglyphique du pays, on voit que les intérêts religieux absorbaient et concentraient l’activité des habitants ; les murs de chaque église, seuls monuments qui aient survécu à tous les événements, retracent le caractère des différentes époques.

La première moitié du xvi® siècle semble pourtant démentir notre observation, rien n’est resté de la splendeur du règne des Jagellons, pas une ruine, pour témoignage de cette grandeur passée! Les chroniques du temps sont la seule attestation que nous ayons, mais cette faible \ueur servira à compléter l'ensemble de notre ableau.

Après l'incendie de 1515, qui s’étendit jusqu'au château et à la citadelle, Sigismond Ier le Vieux fit restaurer ce qu'on appelait alors la Cité de la Croix, et il fit remplacer le château inférieur par un palais en briques; depuis lors le quartier qui s'étend jusqu'à la cathédrale prit un aspect plus régulier. Le feu, qui ravagea encore une fois la moitié de la ville et la cathédrale er 4530, détermina de nouvelles constructions; de cette époque date la renaissance de Wilna.

La Pologne touchait alors à l'apogée de sa puissance et de sa prospérité. La paix et le mouvement général des esprits favorisaient la littérature nationale. Les lumières et les arts de l'Europe civilisée apportaient leurs tributs à notre heureuse patrie, et tout ce que la Pologne

recevait dans son sein, elle le répandait en Litvanie. — Sigismond-Auguste, nommé grand-duc du vivant de son père, résidait à Wilna. Ce prince, doué de brillantes qualités, ami des lettres, passionné pour les arts, avait une prédilection particulière pour la ville : c’est là qu'il avait passé les jours de son heureuse enfance, c'était l'héritage de ses aïeux, c'était le berceau de ses plus chers souvenirs ; aussi Wilna devint plus belle et plus resplendissante sous son règne. Le château ducal reçut des embellissements et renferma des choses précieuses à la Litvanie ; c'est là que furent déposés les livres qui formèrent plus tard lenoyau dela bibliothèque de Wilna.

Sur les ruines de l’ancienne cathédrale s’éleva une cathédrale, d’après le plan et la direction de Bernard Zenobi, né à Gênes. Cet édifice, commencé en 1534, fut achevé en 1559. Les seigneurs qui habitaient Wilna contribuèrent aussi aux embellissements de la ville. L'hôtel des Radziwill se faisait remarquer entre tous; cet hôtel, qu'on pourrait appeler un palais, touche à l'encadrement du château ; il n’en était séparé que par la clôture du petit parc, et même on y avait pratiqué un guichet pour faciliter les come munications. Sigismond visitait volontiers ses sujets, c'est-à-dire les seigneurs de la cour, mais il avait une affection particulière pour la maison des Radziwill. Barbe Radziwill, veuve de Gastold, avait su toucher le cœur du monarque, et cet amour, si ardent et si pur, fut consacré par des liens légitimes ; mais des circonstances indépendantes de la volonté de Sigismond ne lui permirent pas de déclarer son mariage. Barbe était étrangère à toute pensée d’ambition, elle avait obéi aux sentiments de son cœur, il lui importait peu d'être reine : son bonheur, à elle, c'était l'amour de Sigismond. La solitude, une solitude à deux, c'est là qu’elle voulait vivre et mourir. Sigismond dut favoriser un penchant si bien d'accord avec ses devoirs de position.

A l’extrémité du faubourg d’Antokol, sur les bords de la Wilia, se trouve une ferme appelée Wirszupka, appartenant aux Radziwill; ce lieu fut choisi par les jeunes époux, ils y firent construire un petit palais qui devint l'asile de l’amour et du repos.

Sigismond voulait que la Litvanie et la Pologne ne formassent qu'une même nation. Tous ses efforts tendirent à ce grand résultat; mais ce furent les rois qui lui succédèrent qui accomplirent cette œuvre si grandement commencée, Le

duché de Litvanie forma le tout qui composait l'indivisible république polonaise.

Étienne Batory et sa femme Anne Jagellonne amenèrent une transformation remarquable dans la nationalité litvanienne, en fondant l’université de Wilna (1579), à l'instar de celle de Krakovie. Le germe de cette institution, si féconde en beaux résultats, fut d’abord confié aux soins ües Pères Jésuites, introduits quelques années auparavant, sous le règne de Sigismond III Auguste : à l’époque où la guerre de trente ans embrasait l'Europe, la religion se trouvait sur le premier plan dans tous les intérêts d'Etat. Cet ordre, célèbre par son activité et par les lumières qu'il possédait alors, prenait part aux affaires de la diplomatie et de la haute politique, ce qui lui valut une grande puissante et d'immenses richesses ; mais on doit dire, par amour de la vérité, que ces richesses furent utiles à l’enseignement public et à la capitale elle-même, qui reçut de cette rain divers embellissements.

Tout ce que Wilna possède de plus précieux en fait d'architecture est dù à un sentiment religieux. Parmi ces constructions, les églises et les cloîtres des Jésuites se font remarquer par le luxe et par la grandeur. La plus grande partie des monuments a été fondée, refaite ou achevée vers la fin du xvi® siècle ou dans la première moitié du xvie. De nos jours, cette même ville s'étonne en voyant une construction un peu spacieuse, et, cent ans auparavant, tout portait un cachet de grandeur ! L’imagination reste frappée en voyant la force des moyens imprimés au passé. Que de capitaux, que de bras pour accomplir ces travaux ! quelle activité dans le commerce !.. l'Italie, Venise, Florence, Rome et Naples nous prêtaient leurs talents et nous enrichissaient de leurs productions. Aussi le style d'architecture qui florissait alors au midi de l’Europe, s'est répandu en Litvanie, et a, pour ainsi dire, effacé le type ancien. Les églises qui appartenaient aux xive et xv° siècles, et au commencement du xvi, n'ont pas échappé à cette influence. Quelquesunes présentent à l'extérieur un caractère d'antiquité originaire ; mais l’intérieur, ou les parties qui ont eu besoin de réparation, portent les traces de la mode nouvelle, sans ‘égard pour l'harmonie et le respect qu'on devait au type primitif, entre autres les églises des Franciscains et des Bernardins. On remarque des églises dont l'entrée, le portail étroit, enfoncé, les vestibules, les corridors, les galeries où cireu-

lent la procession, témoignent de l'esprit religieux, sévère, ardent, qui dominait à cette époque; ces longues galeries sont arquées, sombres et exemptes de tout luxe mondain, mais l'extérieur est éclairé et orné de fresques, leurs voütes sont soutenues par des pilastres de l’ordre grec, et leurs dômes arrondis sont une preuve que l’art moderne y avait mis la dernière main. Telle est l’église des Dominicams ou du Saint- Esprit.

L'église de Sainte-Anne, construite en briques, est la seule qui ait conservé le style gothique dans toute sa pureté. Ce petit édifice reste comme un modèle tout plein de poésie et d'inspirations spiritualistes ; il fait contraste avec les productions élégantes et presque voluptueuses que l'Italie a fait surgir du monde païen.

À la fin de cette période, et si féconde et si caractéristique dans l’histoire de Wilna, appartiennent encore quelques monuments dus au noble orgueil des seigneurs litvaniens, mais ils portent les traces d'une influence étrangère, qui s’introduisit d’abord en Pologne et nécessairement en Litvanie.

Une tradition rapporte que trois seigneurs, Sapiéha, Sluszka et Massalski, prirent l’engagement de fonder trois palais, et chacun se promit de surpasser les autres en luxe et en magnificence. Ce défi donna à la Litvanie trois beaux édifices; mais le palais de Massalski disparut dans une des dernières crises du pays. Celui de Sluszka est situé sur les bords de da Wilia, près du chemin qui conduit du château royal à Wirszupka; l'architecte, qu’on avait fait venir d'Italie, a été inspiré par son beau ciel, il a ravi à Naples une deses villa pour la jeter dans notre sévère climat. Le palais de Sapiéha, situé près du faubourg d’Antokol, et nonloïndesanciennes sépultures des ducs de Litvanie, est couvert par une épaisse forêt; il porte dans son ensemble le type italien, mais on voit que le premier plan à été traversé par de nouvelles idées : destoursféodales, un jardin tracé d’après lesrègles d'un goût forcé et tout garni de statues mythologiques, appartiennent à la vieilleécole classique. A l'époque où cet édifice s'élevait, Marie-Louise de Gonzague, destinée à devenir successivement épouse de deux de nos rois, arrivait en Pologne; les relations avec la France devinrent alors plus fréquentes, et l'événement qui en fut la cause se refléta dans la ville, dans ses édifices, dans ses constructions, et apporta quelques changements

dans les ‘habitudes nationales; bientôt après s'ouvrit cette déplorable période de notre histoire, et qui se prolongea jusqu’à la moitié du xvie siècle. La Litvanie et sa capitale ne furent pas épargnées.

Les dissensions religieuses vinrent désoler notre patrie, après la guerre de trente ans. La révolte des Kosaks détermina les Moskovites à tenter une invasion. Le tzar Alexis Mikaïlovitsch pénétra au cœur de la Litvanie et s'empara de Wilna. Une bande de Kosaks, commandée par Zlotarenko (zlota renka, la main d’or), accompagnait le tzar. La ville fut pillée et incendiée ; les faubourgs, qui s’étendaient au delà des remparts, composés de maisons en bois, furent entièrement détruits, et la peste emporta les habitants que le fer et le feu avaient épargnés par miracle. Plus de trente mille personnes périrent à cette époque et pendant les guerres qui la suivirent. Ce fléau reparut à plusieurs reprises. Vers la fin de cette période désastreuse, arriva l'invasion des Suédois, commandés par Charles XII. Cette invasion a laissé des souvenirs d'horreurs à la génération actuelle : les églises catholiques furent ravagées par la soldatesque protestante, ils n'eurent ni pitié pour les hommes ni respect pour les choses révérées, tout périt, tout fut immolé à leur rage.

Après ces grandes -calamités, la nation tomba dans l’apathie : elle semblait épuisée par ses efforts et par ses luttes; l'amour du bien-être, de la jouissance, avait remplacé l’ardeur du bien général; les grandes villes surtout étaient atteintes de ce mal: on ne voyait plus de nouvelles constructions, les anciens édifices se détérioraient sans qu’on pensât à les réparer; les rues étaient dépavées, et sur les places on déposait d'immondes fumiers; partout des traces d’insouciance et d'égoïisme, et Wilna, si différente d'ellemême, comptait encore soixante mille habitants ; elle était riche, elle était opulente, elle était animée, commercialement parlant, mais le temps de son noble orgueil était passé. Les familles puissantes avaient presque toutes un parti : chaque parti était hostile à l’autre, et s’il arrivait que deux seigneurs ennemis se ren- -contrassent sur un chemin, il s'ensuivait presque toujours un combat. Quand ces rencontres

avaient lieu la nuit, cela offrait un spectacle presque beau et pittoresque; les rues n’étant pas encore éclairées la nuit, les piqueurs et les heyduks portaient des flambeaux, et pour ranimer les lumières quand elles étaient près de s’éteindre, ils frottaient leurs torches contre le mur des maisons ; les murailles étaient toutes couvertes de raies noires qu’on se souciait très-peu d'effacer. Quand un Radziwill, un Sapiéha, un Massalski, un Oginski, un Brzostowski, un Chodkiewicz , un Paç, sortait de son hôtel, le cortége touchait d’une extrémité de la ville à l’autre. Le luxe et l’insouciance allaient de pair; ce n’est que vers le milieu du xviu® siècle qu'une crise heureuse s’opéra dans l’état moral de la Pologne, et uñe nouvelle période s'ouvre dans Fhistoire de Wilna.

L'esprit national, en se relevant, amena des réformes politiques et fit renaître l'amour des sciences et de la littérature. Bientôt l’université de Wilna devint un des plus puissants foyers de lumière. L'ordre des Jésuites, aboli en 17753, avait laissé un riche héritage à la commission d'éducation publique, qui en fit un digne usage. L'ancienne Académie, sans rien perdre de sa gravité, reçut les changements exigés par sa nouvelle position. Les cabinets de minéralogie, de physique, l'observatoire et le jardin des plantes se formèrent ou se développèrent sous ses auspices. En même temps la ville prit un aspect plus régulier et reçut diverses améliorations : on déblaya et on élargit les places publiques, on répara et multiplia les canaux, les aqueducs et

les égouts ; des maisons nouvellement construites

bordèrent les rues mieux alignées et mieux payées. Parmi les constructions de cette époque, la cathédrale et l'hôtel de ville méritent une mention particulière.

L'ancienne cathédrale avait été détruite par un orage en 4769. L'’évêque Ignace Massalski résolut de la faire reconstruire en 1777; l'architecte Gucewicz dressa un plan qui fut approuvé et adopté. La tâche de l'artiste présentait de grandes difficultés, car il fallait conserver ce que l’orage avait épargné et donner de l'harmonie à l'ensemble ; Gucewicz déploya autant de goût que de talent. La chapelle en marbre de Saint-Kasimir, qui était restée debout au milieu

des ruines, trouva sa place dans la nouvelle construction : l'artiste sut créer et conserver avec un égal bonheur. Son œuvre est pour ainsi dire le modèle d'un genre inconnu qui se rapproche pourtant du type italien.

L'hôtel de ville, du même artiste, semble appartenir à Fordre grec; mais comme l'édifice est resté inachevé, il est impossible de l’apprécier à sa juste valeur. Le beau palais de Werki donne une idée plus complète du talent de Gucewicz.

En parlant de notre célèbre architecte, nous ne pouvons oublier deux hommes qui, comme lui, ont fait honneur aux arts : Simon Czechowicz et François Szmuglewicz. Le premier a enrichi de ses œuvres presque toutes les églises de Wilna, et l'autre a consacré son talent à la grande cathédrale.

En 1812, Napoléon passa et repassa par Wilna. Cette capitale se berçait de l'espoir d'anir son sort à celui de Warsovie et de Krakovie; mais cet espoir s'évanouit comme un songe, et les événements de 1813 changèrent encore une fois l'aspect de Wilna. La politique des tzars de Pétersbourg avait résolu la mort de notre nationalité ; mais c'était lentement qu'ils voulaient nous détruire. D'une main ils profanaient nos plus chers souvenirs, ils touchaient à nos monuments vénérables, et de l’autre ils prodiguaient aux villes des embellissements. Ainsi, Wilna vit s'élever de beaux boulevards garnis de peupliers; ses canaux, ses marchés, ses ponts prirent une forme élégante et régulière, et chaque quartier de la ville eut une compagnie de pompiers ; mais à côté de ces avantages, on faisait de nos églises des magasins, et des cloîtres on faisait des prisons politiques et des casernes; toutes les maisons remarquables devinrent la proie de vils spéculateurs ou la propriété du fisc. Le palais de Sluszka devint une brasserie, et celui de Sapiéha un hôpital militaire; un grand bâtiment carré, nommé Cardinalie, jadis résidence du cardinal Radziwill, fut transformé en basar; les beaux hôtels des Sapiéha dans la rue Saint-Jean et des Oginski près la porte du château, ainsi que le palais des évêques, furent occupés par les bureaux fiscaux,

La population, qui au xvi siècle s'élevait à cent mille âmes, et au milieu du xvin® à soixante mille, se réduisit à quarante mille sous le gouver-

nement moskovite, et la moitié se compose en partie de Juifs. Cette race, qui de préférence s'est arrêtée en Pologne, y a conservé ses lois, ses mœurs, son costume, et elle semble se propager en raison des calamités de ce pays. Quand le nouveau système commercial ruina les provinces envahies par les tzars, les Juifs seuls s’occupèrent du commerce et se placèrent à la tête du mouvement des fonds ; ils s'emparèrent plus ou moins directement de toutes les branches d'industrie. Il est donc difficile de vendre ou d’acheter à Wilna sans l'intermédiaire des Juifs. Quand on arrive aux portes de la ville, on trouve une multitude d'Israélites qui vous offrent des chambres garnies et leurs services personnels. Vous ne sauriez être logé, ni informé de rien, sans un cicerone en manteau noir. Les épiciers, les tailleurs, tous ceux qui débitent les choses de première nécessité, sont en général des Juifs; mais on doit dire qu’ils vendent ou confectionnent à meilleur marché, car leur escroquerie et leurs viles spéculations les mettent toujours à même de se rattraper. Au premier coup d'œil, la ville entière semble être peuplée par les descendants de Judas. La police a beau leur défendre l'entrée des principales rues, ils y reparaissent toujours. Le quartier central est à eux sans partage; trois rués entourent une cité purement israélite : la rue Grande ou du Château, l’Allemande et des Dominicains. Là, autour d'une synagogue vraiment étonnante par sa grandeur et par l'originalité de son architecture, dans un labyrinthe de ruelles et d’impasses sans nombre, dans une boue qui ne sèche jamais, dans une atmosphère infecte, fourmillent des milliers d'individus toujours actifs, toujours et uniquement préoccupés par la pensée du gain, et toujours rebutants par une malpropreté qui confond les plus riches et Les plus pauvres, car tous ont la même apparence de misère.

De ce repaire immonde s'écoule la population

juive. Les hommes sont habillés de noir et les

femmes de blanc. Les premiers ont des manteaux noirs et des chapeaux à larges bords ou des bonnets pointus. Les autres sont enveloppées d’une espèce de linceul blanc; elles portent des pantoufles à hauts talons : le bruit qu’elles font en marchant et leur jargon israélite interrompent le silence de Wilna.

Les quartiers chrétiens témoignent que Wilna était une ville de luxe et d’opulence; rien n’annonce le goût mercantile. Si on aperçoit çà et là

quelques grands magasins, ce sont des modes, des nouveautés, des vins fins, des sucreries qu'on y débite, en un mot tout ce qui sert à la consommation du riche. Chaque maison est occupée par un seul propriétaire; elles ont toutes des portes cochères et des cours spacieuses.

Wilna, qui compte quarante mille habitants, possède cinq cent quatre-vingt-cinq maisons en pierre et neuf cent soixante-sept en bois; total : quinze cent cinquante-deux.

L’arrangement des canaux souterrains, bien appropriés à la position de la ville, procure une grande abondance d’eau de fontaine. Cette eau, d’une qualité excellente, est répandue, au moyen des pompes, dans les quartiers les plus retirés de Wilna. Le vent see qui vient du côté de lorient entretient la propreté et la salubrité. Les épidémies sont rares, et leur apparition fait peu de ravage.

La culture des vergers étant la principale occupation des habitants des faubourgs, les places et les maisons particulières sont entourées d’arbrès; ce qui donne à la ville l'aspect le plus riant et le plus agréable. Wilna possède un grand nombre de jardins. Les plus remarquables sont ouverts au public; parmi eux nous citerons celui qu'on trouve près du palais de Sapiéha à Antokol. Ce jardin, dessiné dans le goût français, est une miniature des Tuileries. Les autres appartiennent au genre anglais. Le plus spacieux, situé autour d'un élégant palais, égale, quant à l'écendue, le parc de Versailles. L'art avait trèspeu à faire, la nature avait tout prodigué. Ce palais, dans une situation si pittoresque, appartenait aux Plater; aujourd’hui il est passé dans la famille Korwel. En parlant de ces beaux jardins, nous ne pouvons oublier celui de Srumillo, si remarquable par la culture des fruits et des légumes; mais ces parcs, ces jardins, ces produits de l'art et du goût ne sont rien quand on les compare aux campagnes qui entourent la ville.

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