‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 22 sur 180 · ENVIRONS DE WILNA · texte numérisé non relu

ENVIRONS DE WILNA

Depuis nombre d'années les remparts qui ceignaient la capitale étaient tombés en ruines, et, par suite de cette dégradation, les faubourgs se confondaient avec la ville. Sur huit portes il n’en reste plus que deux : celle du Château et celle d'Ostra-Brama. La première reste intacte, grâce

au bâtiment des archives, car il était impossible d’abattre la porte sans endommager le vaste bâtiment qui l’avoisine. La seconde fut protégée, contre la bande noire moskovite, par la chapelle miraculeuse de la sainte Vierge, placée sous sa voûte. Cinq barrières, avec des corps de garde, ferment à présent la ville, qui se compose de vingt-deux rues et dix-neuf ruelles; toutes ces issues, coupées en tous sens, aboutissent à des voies praticables pour les piétons et même pour les petites voitures.

En suivant en ligne droite une large chaussée bordée de trottoirs et ombragée par deux rangées d'arbres, on arrive au beau faubourg de Pohulanka; toutes les maisons sont neuves, élégantes, et ont de jolis jardins. La porte de la barrière qui conduit à ce faubourg est surmontée par deux cavaliers aux armes de Litvanie. De ce point on découvre une plaine sablonneuse, bordée à l'horizon par la chaîne bleuâtre des hauteurs dont le sommet est marqué à l'occident par un petit bâtiment de pierres blanches : c’est une chapelle toujours ouverte pour recevoir la prière du voyageur. Jadis on n’abordait ce lieu qu'avec terreur, Car il servait de retraite aux bandits. Les toits de quelques cabanes rustiques s’enfoncent dans les buissons et se confondent avec le coloris grisâtre des landes. Un seul objet contraste avec l'harmonie générale; un monument funéraire, peint en blanc et noir, attire les regards à droite du grand chemin : Repnine, ministre moskovite, connu en Pologne par son insolence, a déposé là, sur notre terre sacrée, la dépouille mortelle de sa femme! le repos de la mort dans un sol subjugué! Personne ne déposera sur cette tombe une prière, un soupir; les oisifs, en passant, gravent sur cette pierre une épigramme ! Un peu plus loin, à droite, s'étend une forêt de pins. Les soins du gouvernement ont oublié, grâce au ciel, d'y tracer des allées, des chemins, une règle à la main. L'art n’a pas profané cet admirable ouvrage de la nature; le prêtre, en traversant la forêt de Pohulanka, pourrait s’écrier : « Ah! le beau sermon! » Le pas hasardeux des voyageurs à pied, la promenade à cheval ou en calèche, ont tracé une multitude de sentiers qui conduisent sur les bords de la Wilia. La rivière, encaissée entre les flancs des coteaux, roule impétueusement sur des cailloux, etjette son écume contre des blocs de granit, qui, de distance en distance, en percent la surface. D'un côté, des pins majestueux se pen-

chent sur ces bords escarpés; de l’autre, des buissons touffus, sur l’amphithéâtre deshauteurs ; tout contribue à augmenter la profondeur et l'ombre des ravins, et l'eau réfléchit leur image et prend une teinte brune en harmonie avec ce site plein de tristesse. Quelques petites îles, couvertes de verdure et jonchées de roses sauvages, s'offrent comme un ravissant contraste et semblent apportées par le fleuve comme un bouquet de fleurs. En suivant le cours de la Wilia, on arrive à une clairière, et on aperçoit, à traversles arbres, des murs, des clôtures; ils font partie d’un grand bâtiment qui a plusieurs étages et un nombre infini de croisées. Ce bâtiment, d’une forme grandiose, ressemble à un palais enchanté; c’est le cloître de Zakret. Il doit sa fondation aux Jésuites, qui avaient formé là l’établissement de leur noviciat. Plus tard, après le démembrement de la Po- Jogne. le général moskovite Benningsen, gouverneur de la province, en prit possession, et l'orgie et la débauche remplacèrent l'étude et la méditation. Mais Benningsen n’y resta pas longtemps; en 4815, le gouvernement russe en fit un hôpital militaire, et plus tard un magasin pour les munitions de bouche.

Pour éprouver des impressions tout à fait contraires, il faut visiter la contrée orientale de Wilna. On y arrive par deux faubourgs, celui de Rossa et celui de Poplawy. Le premier objet qui se présente à la vue est le cimetière ; mais la nature est là si jeune, si belle, si verdoyante, que les tombeaux perdent de leur tristesse. La Wilenka arrose la contrée, toute coupée par des collines et des prairies émaillées de fleurs. Les mouvements de terrain varient à l'infini; tantôt il dessine des hauteurs bizarres, tantôt des vallons rafraîchis par des fontaines et ombragés par des bocages. Cette contrée est une idylle pleine de grâce et de charme.

Le nord-est, sur la rive droite de la Wilia, a un caractère tout particulier. Au delà d'une plaine aride, où l’on voit les restes du faubourg Snipiszki, s'étend une chaîne de montagnes qui forme en demi-cercle la vallée de Wilna. Les collines, couvertes de pins, n’ont pas la douce sérénité de Poplawy, ni la gravité mélancolique de Zakret. L'aspect de ces collines est animé par le beau palais de Werki et par les églises de Calvaria et de Trinopol. Trente et quelques petites chapelles, dispersées çà et là et jointes par un tabyrinthe de sentiers, composent le Mont-

Calvaire.Chaque chanelle a une forme différente, |

et contient une partie de la passion du Sauveur.

En parcourant les environs de Wilna, on rencontre à chaque pas des positions élevées qui vous permettent de découvrir toute la ville. Notre capitale impose aux yeux du voyageur qui la contemple; elle impose par la splendeur de son aspect, par ses dômes, ses magnifiques églises, dont vingt-six sont encore ouvertes au culte catholique. Les maisons sont blanches ou peintes en couleur, et leurs toits sont rouges. Les montagnes qui s'élèvent au cœur même de Ja ville et les ruines qui couronnent leurs sommets produisent les illusions d’un panorama. Une atmosphère vaporeuse enveloppe toute la ville, et des nuages condensés s’échappent du quartier juif et s'étendent comme un manteau noir sur Wilna.

Au travers de ces vapeurs noirâtres s'élève une tour, ou plutôt un clocher, qui domine encore, quoiqu'il soit placé dans la partie basse de la ville : c’est le clocher de Saint-Jean; il surmonte les murs de cette université qui était la vie morale, la vie intelligente de la capitale de la Litvanie. L'université de Wilna a donné à la Pologne des illustrations, et au ciel des martyrs. En 1831, les élèves montrèrent tout ce que l’amour de la patrie peut donner de courage et de dévouement. La vengeance, qui ne put atteindre ces héroïques jeunes gens, cachés dans la tombe ou protégés par la sympathie des pays lointains, se déchaïna contre le sanctuaire de leur éducation. L'université de Wilna n’est plus! ses murs de granit sont dévastés, et sa bibliothèque deviendra tôt ou tard une caserne.

Sur l'emplacement des anciens châteaux des rois de Pologne s'élève aujourd’hui une forteresse!

Un canal conduit de la Wilenka à la Wilia:; il

| passe près des murs de Ja cathédrale, et marque

la limite de ces ouvrages qui embrassent la Montagne du château et la Montagne chauve.

Les ruines de la citadelle octogone qui ont vu naître et grandir la cité de Gédymin et la montagne de trois croix, où ont souffert, où sont morts pour la foi les premiers apôtres chrétiens, sur ce même emplacement on voit aujourd'hui des canons!

O Gédymin! ton rêve n’était-il donc qu'un présage de douleur et d’éternelles désolations! O Lisdeyko! tes prophéties, qui annonçaient à Wilna la gloire et la force, seront-elles à jamais démenties! i

Féurx WROTNOWSKI.

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