‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 27 sur 180 · TRADITION POPULAIRE DU XV° SIÈCLE · texte numérisé non relu

TRADITION POPULAIRE DU XV° SIÈCLE

(Imite du polonais.)

Nos lecteurs connaissent déjà le château de lazlowiec (t. I, p. #41), dont les ruines imposantes dominent encore les sinuosités karpathiennes traversées par le Dniéster. Nous avons parlé de la fondation du château, et, en explorant cette contrée, nous devions décrire aussi le château des [azlowiecki, car il appartient à l'histoire; il fait partie de ces pieuses stations où nous venons recueillir nos souvenirs nationaux. Nous l'avons d’abord envisagé historiquement; aujourd'hui nous allons rapporter une tradition populaire qui s’y rattache. Les traditions redites d'âge en âge par le peuple rendent la vie et le Mouvement à tout ce qui n’est plus. Ces traditions, pleines de poésie, mystiques et merveilleuses à la fois, sont à la terre polonaise ce que le parfum est à la fleur, elles en sont inséparables ; si les événements sont en quelque sorte l'histoire morale d'un peuple, les traditions retracent son histoire intellectuelle. En Pologne, l'amour de la patrie veut tout conserver : les mêmes jeux se répètent, les mêmes chansons se redisent ; le passé est une religion, on l'invoque dans ses joies comme dans ses douleurs.

Au retour du printemps, le premier dimanche |

après la pleine lune, les jeunes filles s’assem-

blent, elles sont parées de leurs plus beaux. atours ; chacune se dit : « Je serai la plus belle ;» | les tresses de leurs cheveux tombent sur leurs :

épaules, et leur taille bien prise dans un corset est encore pleine de souplesse et de grâce ; elles sont ravissantes à Voir, tout animées de leur naif espoir et de leur coquetterie d'instinet. Quand elles sont toutes réunies, elles se prenvent par la main et forment un rond ou une tbaîne; une d'elles se place au milieu, et aussitôt es autres défont les tresses de sa chevelure; tle se soumet à tout ce que veulent ses comjignes, puis d’une voix plaintive elle chante :

« Par-dessus les monts le vautour fend les

airs ; sa mère le suit, et tous deux errants ils demandent la chaumière où reposait leur nid. »

Toutes les jeunes filles répondent en chœur :

« Les rameaux du hêtre frémissent sur les monts et dans la plaine, et le saule se balance tristement. Apporte tes douleurs à ta famille, À tu trouveras des plaintes, là tu trouveras des consolations; ne compte que sur elle, car le crime est dans le cœur des puissants de la terre.»

En entendant ces paroles, la pauvre fille prend ses cheveux et s'en couvre le visage, puis elle s'adresse à ses compagnes et leur demande des conseils et des inspirations; celles-ci lui vantent ce qu'elles possèdent, et plus encore ce qu’elles espérent..….. « Non, reprend la jeune fille, je ne demande pas la richesse; ce que je demande, c'est la liberté et l'amour.

— Viens avec nous sur la montagne, nous apercevons là haut un enfant innocent : il vient pour nous annoncer la fin de notre esclavage et le commencement du bonheur. »

La jeune fille, après avoir entendu cette promesse, Ôte les fleurs qui ornent sa tête, regarde

| le ciel et s’écrie :

« Là, dans les ruages, un ange lumineux nous berce d'espoir ; accepte nos fleurs, ange bienaimé, mais exauce la prière de notre âme. »

Elle jette en l'air ses fleurs, et le chœur répond :

« Un vieux château, un nuage noir sont suspendus au-dessus de Iasloviétz ; la rose se fanera et le myrte ne guérira plus les blessures! Sur Iasloyiétz un nuage noir, pour le peuple la douleur ; les hommes se choisissent une destinée ; les filles, hélas! sont vouées à l'esclavage. ».

Wanda la belle, qui est regardée comme l'oracle de la contrée, frappe dans ses mains ; à ce signal les chants cessent, la prophétesse va parler, on écoute dans le recueillement :

« La colombe et l’épervier, dit-elle, ne s’ac-

cordent jamais, quoiqu'ils vivent dans l'air; la foi réprouve une foi contraire, le péché n’absout pas le péché. La colombe est libre, et elle meurt étouffée par l’épervier. L'âme la plus pure doit prier et se repentir. »

Les jeunes filles, en entendant ces tristes paroles, posent la main gauche sur la tête de leurs compagnes, et la main droite, elles la mettent sur leurs cœurs, puis elles regardent le ciel et chantent plaintivement :

« Défais les tresses de ma chevelure, mon âme pleure et nos mères soupirent en vain.

Nous mourrons jeunes, car l'esclavage pèse sur notre patrie, et nos frères abandonneront les

champs. » La prophétesse ne partage pas le décourage-

ment de ses compagnes; elle chante d'une voix assurée :

« Le pré est vert; mais le sapin est plus vert encore : en hiver et en été il est toujours vert, il domine les bois et les forêts. »

Les jeunes filles répondent :

« Le ruisseau prend sa source d’en haut et se répand dans la plaine ; le bonheur luit un moment et s'éteint comme la flamme. »

Wanpa : « Le ruisseau vient se joindre au courant de la rivière, et la rivière s’unit au fleuve. Celui qui prie, celui qui porte en son âme la foi et l’espérance, est heureux. »

Les rizes : « Le bonheur du ciel est ici-bas, mais il faut le chercher dans la résignation et le sacrifice ; le cœur abandonné à lui-même, le cœur qui n’a pas compris l'esprit de Dieu, meurt de désespérance. Celui qui a embrouillé la pelote ne la débrouillera pas. »

Wanpa : « Le cœur humble et soumis ne vit que d'espoir. »

Les ris : «Ah! l'espoir dans la douleur, et dans la douleur l'espoir. En Ukraine il y a des steppes, et sur ces steppes l'herbe parasite croît en abondance. »

Wanna : « En Ukraine, le soleil réchauffe la |

nature ; le temps ne s'y perd pas en vain ; aime Dieu, aime ton frère, et tes douleurs passeront. »

La prophétesse, après avoir prononcé ces mots, se met à genoux, et les jeunes filles recommencent à chanter :

« La foudre gronde, les éclairs traversent des nuages noirs : un maître cruel et dur avait outragé son serviteur; le serviteur quitta la maison, l'âme désolée. La vengeance divine s'appesantit sur Ja famille du riche ; un enfant innocent mou-

rut : il erre au-dessus de Iasloviétz, comme errent les fantômes dans les nuages. »

Wanda se lève et reprend :

« Avec du fer on fait des faux et des serpes ; l'enfant est puni des crimes de son père; mais si l'hiver est triste, l’été nous sourit; le pauvre enfant a souffert, mais il prie pour nous.

Les jeunes filles répondent en chœur :

« Oh! daus le ciel comme dans les Karpates, l'orage a grondé, l'enfant s’est envolé dans les nuages. Le Dniéster en courroux a franchi les rocs, en emportant les bois et les moulins.

Ainsi, l’enfant nous apporte du haut des cieux l'espoir et l'abondance. »

Les jeunes garçons de la contrée s'étaient tenus à l'écart, et n'avaient rien perdu de la scène que nous avons décrite; mais tout à coup ils se présentent en chantant :

« La source bouillonne sous terre et bondit en gerbes limpides; la source donne la verdure et la fertilité aux champs. Heureux celui qui presse la main de sa fiancée! »

Les jeunes garçons veulent séparer les groupes, ils veulent embrasser Wanda la belle; elle se sauve, et toutes ses compagnes se rapprochent les unes des autres en se tenant par la main. Wanda chante encore : |

« La lune projette sa douce lumière, le soleil darde ses feux, le bonheur plane au-dessus de Iasloviétz. » |

Le chœur répond :

« La lune est triste, le soleil s’obscurcit, le vent ne chasse plus les nuages ; mais tu nous promets le bonheur et nous te bénissons, d Wanda!»

Les jeunes filles s'embrassent, l’épanchement et la joie terminent cette fête champêtre; elles se quittent en se promettant de se réunir le premier dimanche du printemps prochain : celles qui n'auront pas trouvé un mari reviendront apporter leurs vœux et leur tristesse, et les autres ne se mêleront plus à leurs jeux mélancoliqnes.

Voici l'explication de cette tradition.

Dans la seconde moitié du x siècle, lorsque Léon Daniélowitsch gouvernait la Russie- Rouge, les Arméniens (Ormianié) vinrent occuper cette contrée dévastée par des guerres entre les Tatars et les Litvaniens. Ils s'établirent d'abord dans la ville de Kuty; maïs, sous le règne de Kasimir-le-Graud, ils se répandirent dans toute la province de Pokutie. L'industrie et le commerce des Arméniens rendirent la fertilité au pays, tout prit un nouvel aspect, et plusieurs

villes, à l'exemple de cette province, arrivèrent à un bien-être inconnu jusqu'alors. La ville de lasloviétz fut du nombre. L'activité des Arméniens, leurs richesses, la sévérité de leurs mœurs et l'anion qui régnait entre eux, firent dire qu'ils

se tenaient par une chaîne indissoluble. Ils n’ai-

maient pas les chefs qui les commandaient, mais,

profondément attachés à la religion chrétienne,

ils reconnaissaient un supérieur dans la nersonne

de leur évêque (Wladyka).

Les incursions des Walaques dans la Pokutie obligèrent les principaux Arméniens et leur évêque à se transporter à Iasloviétz. Leur présence donna la richesse et la prospérité à cette ville; mais à mesure qüe le bien-être croissait, l'avidité des Iazlowiecki se développait, et les Arméniens eurent à subir chaque jour de nouvelles vexations ; enfin, l'avarice du maître n'ayant plus de bornes, il les obligea à payer leursentrées dans leur propre église ; ils se résignèrent encore cette fois, leurs relations commerciales les y forçaient ! Comment quitter une ville qui était le point central de leurs entreprises industrielles? Leur soumission, qui devait adoucir leur maitre ou plutôt leur tyran, leur soumission lui donna plus d’audace ; influencé par les jésuites, il voulut forcer les Arméniens à se soumettre à la cour de Rome. Ah! pour cette fois, il trouva de la résistance; mais toujours calmes et mesurés dans leurs actions, les Arméniens, l'évêque à leur tête, se rendirent au château de Iasloviétz, pour faire au maitre de respectueuses remontrances.

Le maître, malgré la modération de ces hommes, osa porter [a main sur la personne vénérable de l'évêque... La stupeur, le désespoir saisirent tout à coup les Arméniens; mais, en sachant se posséder, ils prirent la résolution de se venger d’une vengeance caline, réfléchie, en dehors de toutes les vengeances de ce monde. Ils prononcèrent ces mots avant de se retirer :

« Seigneur lazlowiecki, vous ne direz pas dans” l'avenir que vous avez gardé nos cendres.» En effet, tous les Arméniens quittèrent Iasloviétz, et prirent là route de Léopol; à mi-chemin de la ville, ils s’arrêtèrent pour jeter leur anathème, non sur l'infâme qui à insulté l'évêque, car Dieu frappe ses élus par la main des méchants, non sur l1 terre, non sur la ville qui les avait reçus, mais ils maudirent les Arméniens qui oseraient encore rester dans Jasloviétz, là où ils avaient

été vexés et opprimés ; ils maudirent ceux même

qui voudraient conserver des relations avec les habitants. L'évêque termina son exorde par ces mots : « Ici ton amour fraternel se changera en » avarice, ta vertu en crime, ta foi en blasphème ; » ton séjour sera un enfer, et la discorde et la » douleur mineront ta vie. » Et les assistants répondirent : « Ainsi soit-il! que l'herbe croisse > Sur tout chemin, et que tous ceux qui se sépa- » reront de nous oublient la langue de leurs » pères !» C'était un cruel anathème pour ces

hommes qui se livraient exclusivement au com-

merce.

Les Arméniens se fixèrent à Léopol, et la ville devint riche. Ils élevèrent à leurs frais un temple qui existe encore, et dont la beauté est proverbiale. Dieu bénissait les travaux des Arméniens, et la peste, la misère, désolaient lasloviétz. Les bazars, construits par des mains laborieuses, étaient déserts, le hibou y faisait son nid en poussant des cris de désolation ; les voyageurs détournaient leurs pas en approchant de cette ville, et l'herbe croissait sur les chemins. Jazlowiecki s’accusait intérieurement de tout ce mal; mais, pour faire taire le remords, il buvait avec excès, et tombait dans un état d’abrutissement complet. La colère de Dieu est lente, mais certaine ; le coupable fut puni dans sa plus chère affection : son fils, le dernier rejeton de cette antique famille, était un jour assis sur le balcon du château, avec sa gouvernante. Tout à coup la foudre fend les nuages et vient frapper le malheureux enfant, son corps roule dans les fossés, et la gouvernante, redoutant la colère du père, se précipite dans le fossé et meurt à côté de l'enfant. Quant à Iazlowiecki, il termina ses jours dans une partie de chasse ; sa veuve, après tous ces malheurs, entra dans un couvent et fit pénitence pour trois générations.

Depuis ces événements, le peuple dit qu'il voit au-dessus des ruines du château un enfant à la chevelure blonde ; une ceinture d’or entoure sa taille, il porte sur sa tête une couronne, dans sa main droite il tient une croix, et dans sa gauche un bouquet de fleurs. Les jeunes filles se rassemblent et célèbrent leurs jeux en l'honneur de cette sainte créature; mais tout en honorant sa mémoire, elles lui demandent des prières. On ne dit pas si le saint enfant leur envoya de bons maris et des amants fidèles. —

| De cette histoire vraie dans le fond, le peuple a

fait une tradition mystique.

OLymre Cnopzko

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