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la fameuse expédition de Vienne, le prince de Lorraine fit observer à Sobieski un régiment polonais, remarquable par la pauvreté de son équipement: « Ce régiment, dit le roi en souriant, a l'habitude de s'habiller aux frais de l'ennemi. » Effectivement il se distingua dans la bataille, et reparut couvert des dépouilles turques. — Ce fut sous Etienne Batory qu'on vit paraître pour la première fois, en 4578, la loi qui ordonnait aux villes, bourgs et villages royaux, de fournir des fantassins, à raison du nombre d’arpents. On forma un corps d'infanterie, composée de nobles, qui, rivalisant avec les Hongrois, fit des prodiges de valeur pendant la campagne de Moskovie. La plus grande partie de cette infanterie n'avait pas encore vu le feu, et beaucoup de citoyens de marque, comme l’atteste Karamsine, se mirent au rang de simples soldats. L'histoire ne fait plus mention de pareilles recrues.
Les rois tenaient à leur solde des soldats étrangers, dont le nombre n'a jamais surpassé quatre mille, et se composait pour la plupart des Allemands et des Bohémiens. — Dans les temps
‘les plus florissants de la république, la garde
royale ne montait qu'à seize cents cavaliers; et le roi Wladislas IV fut obligé de promettre à la noblesse qu'il n’augmenterait pas sès gardes, dont l'effectif ne pourrait aller au delà de douze cents hommes. — Cependant les Jagellons sentaient déjà la nécessité d’une armée permanente. Sigismond [er et son fils Auguste avaient même obtenu de la Diète que la quatrième partie des revenus des domaines royaux ou des starosties serait consacrée à l'entretien d’une armée régulière, qui prendrait le nom de l'armée du quart. — Mais l'administration de ces domaines était si mauvaise, ou plutôt les starostes avaient poussé si loin leur ärbitraire, qu'un manuscrit de Ia Diète de 1632 atteste que de la quatrième partie du revenu des domaines royaux on ne saurait entretenir plus de mille hommes de troupes régulières ou du quart. — Sigismond ir, suivant les avis d'Ostafi-Daszkiéwi, simple paysan des domaines de Constantin d'Ostrog, mais homme d'un esprit pénétrant, et naturellement porté aux exploits héroïques, chercha à organiser les Kosaks de Zaporog, pour assurer ses frontières du midi contre les invasions des Turks et des Tatars. Batory les divisa en corps de troupes réglées, et se concilia leur dévouement par de nombreux priviléges. Les violences de l’aristo-
cratie polonaise détruisirent ces mésures salutai-
res, et firent tourner contre la Pologne les armes de ce peuple belliqueux,accoutumé à la défendre. La charge de grand-général, organisée sous le règne de Sigismond Ier, ne devait s'exercer que durant la guerre : Batory consentit à confier le commandement de l'armée à un général perpétuel, et dépendant immédiatement de la Diète. La noblesse polonaise, instruite dans l’école de l'adversité, reconnut elle-même le besoin d'adopter les réformes administratives et militaires, que les États voisins avaient déjà depuis longtemps développées chez eux; mais il était trop tard, la politique étrangère épiait les moindres mouvements de cette noblesse, et tandis qu’elle paralysait ses efforts pour la formation d’une armée nationale, Pierre Ier envoyait trente mille Moskovites au roi saxon, pour les discipliner en Pologne. Enfin, lorsque les constitutions de 1747 pourvurent à l'entretien d’une armée régulière, les agents moskovites firent en sorte que toute la solde fût mise en officiers à brevet, et qu’il n’existât pas six mille soldats sous les drapeaux. Les protecteurs de Ja Pologne en avaient six fois autant dans ses provinces.
Cependant la noblesse augmentait ses exigences, à mesure des concessions qu’elle obtenait, et désarmait l'autorité royale en lui ôtant ses plus belles prérogatives, celles de nommer Le généralissime des armées et de faire. rendre la justice au peuple ; chaque noble polonais possédait en outre le droit périlleux d'entretenir des troupes à ses frais, et d'élever des forteresses. Ces troupes se nommaient troupes de famille, et se réunissaient, en temps de guerre, aux armées de la couronne; souvent aussi elles servaient à satisfaire les vues personnelles des seigneurs, leur donnaient les moyens de fomenter la guerre civile, et attiraient sur le pays les malheurs d’une guerre inutile et sanglante. C’est ainsi que Démétrius Wisniowiecki, cherchant à s'emparer de la Walaquie pour son compte, facilita à la Turquie les moyens d'établir sa domination dans cette province ; c’est ainsi que l'ambition démesurée de Georges Mniszech entraîna la Pologne dans une guerre sanglante, en voulant placer sur le trône de Moskovie le faux Démétrius et sa fille Marine ; c’est ainsi, enfin, que Georges Lubomirski, oubliant ses devoirs de citoyen et de dignitaire de la couronne, leva l’étendard de Ia rébellion contre son propre souverain, et vint aggraver les calamités du règne de Jean-Kasimir par une lutte fratrieide.
Sans doute les rois Jagellons eussent assuré le bonheur et la gloire de la Pologne, sans cette vpposition constante de l'intérêt particulier à l'intérêt national; mais tous les efforts des diétines et des diètes tendaient plutôt à perpétuer les malheurs qu’à leur porter un remède salutaire. Il s'était introduit dans ces assemblées un esprit de licence et de faction qui les faisait dégénérer en guerres civiles. La différence des religions vint y jeter d’autres germes de discorde. — Les choses en vinrent à ce point que la Diète, assemblée à Warsovie pour le choix du successeur de Wladislas IV, était sur le point de s'enfuir devant un parti de Tatars et de Kosaks, lorsqu'une dispute élevée entre eux, sur le partage du butin, obligea leur chef à faire sa retraite. Ce fut sous ces malheureux auspices que Jean-Kasimir changea son bonnet de Jésuite et son chapeau de cardinai contre la couronne vacante de son frère. Une guerre désastreuse fut suivie d’un décret politique, peut-être encore plus funeste à l’indépendance nationale: c’est le liberum veto accordé à chaque membre, en sorte qu’un seul des nonces ou députés eut le pouvoir de faire rejeter d'un seul mot toute loi et toute mesure proposées; et qu’en ajoutant à ce fatal veto les deux mots sisto activitatem, chacun put disperser l'assemblée générale, et, ce qui paraît incroyable, anéantir toute décision prise dans la même Diète, avec la plus calme et la plus parfaite unanimité.
Ce droit, qu’il faut bien distinguer du veto des tribuns de la république romaine, puisque celuici n'était ni aussi étendu ni aussi désorganisateur, ce droit unique dans la législation des peuples, fut quelquefois utile aux rois et au sénat, pour arrêter les délibérations d’une Diète turbulente. Mais son effet ordinaire fut de neutraliser les efforts que des esprits sages faisaient pour améliorer la constitution ; et souvent il organisa l'anarchie au premier mot d’un séditieux. Quelquefois on vit celui qui voulait contrarier la volonté générale, payer de sa vie l'usage de ce privilége, comme ce gentilhomme litvanien qui fut tué à coups de sabre dans lélection de Miche! Koribut Wisniowiecki; et alors son suffrage étant réduit à rien, on avait encore l'unanimité. Hors ce moyen violent, il n’y avait d’autre parti à prendre que de convoquer une autre Diète, ou
de former une confédération, qui ne devenait lé-
gitime que par la réunion des autres, et l’approbation de ses actes par le sénat, mais qui amenait souvent une espèce de guerre civile,
parce qu'il s’en formait de semblables dans les partis contraires.
L'acte de la confédération devait être déposé au greffe du district où il avait été rédigé ::cet acte, signé par les divers confédérés, était rendu public, et on le présentait à la signature de tous les palatinats. Les confédérés nommaient un maréchal, délibéraient, formaient des diètes, et enfin représentaient en petit l’image de la république. Le plus grand avantage des confédérations, C'est qu'elles ne reconnaissaient pas le droit du liberum veto. Tout s’y traitait à la pluralité des suffrages, comme dans les anciennes Diètes, et personne n'avait le droit de dissoudre ces assemblées. La noblesse polonaise, en se confédérant, semblait sacrifier son indépendance aux nécessités urgentes de la patrie ; elle se soumettait, pour la durée de la crise, aux contributions, au service personnel, aux règlements de police qu’établissait alors le conseil général de confédération.Ce conseil partageait l’autoritéavec le maréchal général, qui exerçait une espèce de dictature; recevait les ambassadeurs, donnait des ordres aux tribunaux, disposait des biens des particuliers, des revenus des évêques, et même du roi; levait des troupes, commandait les armées, exerçait même le droit de vie et de mort jusqu’à ce que l'Etat fût délivré du danger dont il avait été menacé. s
On ne doit pas confondre une confédération avec la conjuration nommée Rokosz, par un em- prunt fait aux Hongrois qui appelaient ainsi leurs confédérations, étant tenus, quand le royaume était en danger, de se réunir dans la plaine de Rokosz, près de Pesth, sous peine de mort. Le Rokosz polonais était une insurrection ouverte contre le roi, soit que l'armée voulût simplement se soustraire à son autorité, soit qu'il ne püt la payer ou la faire subsister; alors les nobles, devenus maîtres absolus de leurs soldats et d’euxmêmes, s'organisaient à leur gré, vivaient à discrétion chez les habitants du pays. Un désordre effréné, des brigandages sans exemple, étaient la suite ordinaire de ces conjurations ; mais hors Je cas où le roi violait ouvertement le traité de son couronnement, le rokosz paraissait abomi-
mable, même aux yeux des Polonais les plus en-
têtés d’une indépendance absolue.
« C’est ainsi que la Pologne, comme l’observe
M. Thiessé, a demandé et obtenu tous les dangers d’un système électif, et toute la gloire d’une législation républicaine. Mais de la liberté sans
bornes naît l'anarchie, et de l'anarchie l’anéantissement de la puissance publique. Dans une situation aussi funeste, qu'un voisin ambitieux se présente, et il faut périr. » — C’est ce qui arriva à la Pologne. — La confédération de Tyszowice sauvale trône de Jean-Kasimir et l’indépendance polonaise; la confédération de Bar ne fit qu’ajouter une page brillante aux annales héroïques de ka Pologne; enfin le complot de Targowiça, décoré du nom de confédération, transmit à l'indignation de la postérité le dernier acte d'une aristocratie dégénérée et corrompue. — Nous ne pouvons mieux terminer cet article qu'en citant les paroles de l’auteur des Chants historiques polonais : « L’anarchie put bien momentanément assoupir l'esprit belliqueux des Polonais ; elle put enraciner l'habitude de désœuvrement, le dégoût d’une activité constante, le désir invincible des jouissances ; mais, tout en leur imprimant ces défauts, elle a conservé, dans toute leur plénitude, la hardiesse, le noble dévouement pour le pays, et, si je puis m’exprimer ainsi, cette volonté de fer d’être une nation. Que d'exemples de ces vertus ne nous offrent pas les fastes de notre histoire ! Ces grands même qui à la légère se déchargèrent des obligations et des impôts publics, toutes les fois que le pays se trouvait dans le besoin, amenaient pour sa défense des milliers de guerriers. À la Diète de
Piotrkow, en 1562, Sigismond-Auguste ayant
déclaré à la face dela nation que, par suite de la dissipation de ses pères, les domaines et les revenus de la couronne étaient tellement dilapidés que le roi n’était plus en état d'opposer une armée aux Tatars ni aux Moskovites, le sénat et les nonces s’approchèrent l’un après l’autre du trône, déchirant leurs priviléges, et restituant à la couronne les propriétés de la couronne.
Dans les derniers temps, on a vu avec quel en: thousiasme notre jeunesse courait aux armes ! avec quelle bonne volonté le peuple villageois saisissait les instruments agricoles pour repousser l'ennemi ! avec quelle tendre libéralité la vieillesse déposait ses épargnes sur l'autel de la patrie expirante! le beau sexe, ses précieux ornements ! Ils aimaient toujours la patrie, les Polonais nos ancêtres, parce que c'était une terre qui. leur avait procuré les bienfaits de la liberté ; et nous autres, nous l’aimons davantage peutêtre, parce que nous l'avons vue si mjustement accablée, si malheureuse !
XAVIER GODEBSKI.
LA POLOGNE. a
GÉOGRAPHIE, STATISTIQUE
NOTICE GÉOGRAPHIQUE, STATISTIQUE ET HISTORIQUE SUR LES TERRES RUSSIENNES