STANISLAS LE PÉCHEUR
{ Événsments de 1809. )
Après la bataille de Raszyn (19 avril 1809), où huit mille Polonais commandés par le prince Poniatowski combattirent avec succès contre quarante mille Autrichiens, Ferdinand, archiduc d'Autriche, proposa une convention où il fut décidé que les Polonais évacueraient la capitale, et qu’elle garderait une parfaite neutralité à la sortie des troupes.
L'armée polonaise, réduite à six mille braves, se retira avec les munitions, emportant seulement avec elle ce qui pouvait lui être nécessaire durant la guerre qui venait de s’allumer. Les sénateurs s’assemblèrent, ils résolurent avec les ministres, le conseil d'État et les autorités nationales de se joindre aux soldats, afin de partager leur sort en les aidant à sauver la patrie du danger qui la menaçait. Déjà la cavalerie et l'artillerie saxonnes s'éloignaient de la Pologne pour retourner dans leur pays, et cet abandon imprévu, loin de décourager les Polonais, semblait accroître leur ardeur.
Le 21 avril 1809, le soupçonneux Ferdinand fit son entrée à Warsovie, accompagné de son état-major. Le quartier général autrichien fut entouré de canons et de postes innombrables, qui se relevaient fréquemment. Cet appareil de défense confirma la méfiance qu’il avait toujours
manifestée contre les citoyens les plus connus.
par leur patriotisme, et les patrouilles qui pareouraient la ville pendant la nuit prouvaient que le séjour qu'il s'était choisi n’était pas aussi paisible qu'il l'avait supposé.
Poniatowski traversa le pont de bateaux construit sur la Wistule ; il le fit abattre après son passage, et s'établit dans le faubourg de Praga. Par cette disposition, les espérances de Ferdinand furent trompées, car il s'attendait à ce que le prince se rendit auprès de Frédéric-Auguste, roi de Saxe et grand-duc de Warsovie. De son palais, Ferdinand regardait avec un sentiment d'étonnement cette poignée d'hommes dont le maintien fier et l'attitude martiale semblaient défier son armée, en n’opposant à tant de forces réunies, que la seule valeur qu'inspire l’amour
de la patrie! Assailli d’inquiétudes, redoutant de nouveaux revers, Ferdinand se tint sur ses gardes, et se disposa à répondre aux premières attaques.
Poniatowski fit lancer des bombes à Warsovie, afin que l'ennemi apprit à respecter la garnison de Praga ; il envoya en même temps un parlementaire à larchiduc, pour le prévenir qu’il commencerait la destruction de la ville par son propre château, si les Autrichiens osaient l'attaquer dans cette position, et l’archiduc convint avec le prince que la prise de Praga du côté de Warsovie serait interdite. Cette adhésion presque forcée au vouloir de Poniatowski nuisit beaucoup aux projets de Ferdinand, qui, surpris de sa faiblesse, honteux encore de sa défaite, malgré la multitude de ses soldats et la bonne organisation de ses régiments, résolut de traverser la Wistule et de livrer l'assaut aux Polonais. Le désirqu’il avait de les vaincre, la gloire dont ils s'étaient couverts par leur résistance, animaient en lui une soif de vengeance que son amourpropre ne pouvait plus endurer. En comparant ses forces aux leurs, le triomphe était certain, et quelques milliers d'hommes lui disputeraientils plus longtemps la victoire ?
Mais l’impérieux Autrichien ne savait pas ce que peut l'âme sur la force du bras? Il ignorait que l'amour de la patrie rendait les fils de la Pologne invincibles, et que leur devise à tous est de vaincre ou de mourir en braves!
Le silence est souvent le précurseur d’un grand événement! La tranquillité régnait déjà dans la ville, quoiqu'il ne fût que neuf heures du soir; et ce calme apparent, dans lequel était plongée la capitale, n’était interrompu que par les wer da (qui vive) des sentinelles autrichiennes placées de distance en distance sur les bords de la Wistule,
Au milieu d’une obscurité profonde, un homme s’avança dans le quartier des poissonniers; il arriva à la porte d’une pauvre petite maison habitée par un pêcheur et sa famille. L’étranger, satisfait de n'avoir point été arrêté pendant sa course, frappa avec vigueur à une porte bâtarde
qui s'ouvrit aussitôt. « Jésus-Christ soit loué! ditil en pénétrant dans ce simple asile. — Amen,
répondit le maitre du logis, qui pria son hôte de s'asseoir près d'une large cheminée où brülaient les restes d'un bateau saccagé la veille par l’ennemi. — Ecoute, Stanislas, aimes-tu ta patrie ? — Si je l'aime ! seigneur, pourquoi vous permettez-vous de m'adresser une pareille question! N'avez-vous donc rien appris, monsieur, sur Stanislas le pêcheur, qui vous Je fit connaître assez pour éviter de le blesser dans ce qu’il a de plus cher au monde? Depuis l’âge de seize ans, j'ai servi mon pays; mais à la bataille de Zielençe, gagnée en 1792 par notre prince Joseph (Poniatowski), un chien de dragon moskovite a tellement fait le moulinet avec moi, qu'il a fini par me couper deux doigts à la main droite. Cet accident m'a laissé saas consolation, et je gémis chaque jour d’avoir perdu l’espoir de mourir sur le champ de bataille, — Rassure-toi, mon brave, il est encore des moyens de servir ton pays; le prince Poniatowski..,. — Ne me parlez pas de ce traître, interrompit brusquement le pêcheur; je croyais, ainsi que toute la nation, qu'il était notre protecteur, notre sauveur. Eh bien! qu'a-t-il fait? Il abandonne lâchement Warsovie, et regarde sans doute d'un œil paisible les volées d’Autrichiens qui commencent à se trouver si bien à l'aise dans notre chère capitale, — Erreur que tout ceci! tu es mal informé, tes reproches deviennent injustes, repartit le mystérieux envoyé; le prince n’a quitté Warsovie, que parce qu'il lui était impossible de la défendre pour la. conserver, et les conditions qu'il a prescrites à Ferdinand suffsent pour le réhabiliter dans ton opinion; sa conduite est digne de tout éloge, et rappelletoi que s'il bivouaque aujourd’hui à Praga, c'est qu'il observe les manœuvres de l’ennemi; c'est qu'enfin..... Mais je perds des moments précieux à disserter. Dis-moi, encore une fois, aimes-tu ta patrie ?—Par le Saint-Esprit ! pourquoi me réitérer cette question? Ne vous ai-je pas fait connaitre mes sentiments, et ne savezvous pas que lorsqu'il s’agit de la Pologne, la même réponse se trouve dans le cœur de chacun de ses fils? si vous êtes comme. moi dévoué à sa noble cause, ne m'interrogez plus et disposez de ma vie!..., — Ah! je me reconnais dans toi-même, tu es le brave qu'il me faut, écoute mes instructions : « Le sort de la Pologne en- » tière dépend de cet écrit; si tu le remets de-
» main à midi, entre tes mains du gouverneur de » Praga, tu sauves ton pays; tu lui rends l’indé- » pendance, et tes compatriotes n’oublieront ja- » mais l'étendue de ton sacrifice.» — Ne savezvous pas, dit le pêcheur, que le pont est détruit ; les bateaux sont brûlés ou occupés par l'ennemi, et toutes les communications sont interceptées ? — Je n’ignorais pas ces obstacles, mon cher Stanislas, et je t’ai trouvé seul digne et capable de les surmonter. — Que Dieu nous protége ! s'écria le patriote, après un instant de réflexion ; oui, je partirai, Donnez-moi ce papier. Si je suis vivant, il sera à Praga à l'heure que vous m'indiquez; si je meurs, dit-il en élevant les yeux vers le ciel, mes vœux seront exaucés, car je mourrai pour mon pays! » — L’étranger lui pressa la main en silence, ce serrement muet fut la seule garantie que l'inconnu désirait, — Ils échangèrent encore quelques paroles; le dévoué pêcheur confia sa famille à celui qui l'en séparait, et ajouta : « Si je meurs, promettezmoi de pourvoir aux besoins de ma femme et de mes enfants; ils dorment maintenant, mais demain, cette nuit peut-être, ils n'auront plus de père !....»— Stanislas fut rassuré par un regard de l'étranger, ils s’embrassèrent, et l’inconnu disparut. ».
La nuit, avec son manteau d’ébène, répandait ses voiles sombres sur l’astre argenté en le dérobant parfois à la vue des. mortels; de temps à autre, la lune paraissait à travers Les nuages avec ses reflets blanchâtres, et se mirait dans les eaux de la Wistule dont le bruit des ondes, se frappant sur ses bords, amortissait les coups que Stanislas donnait à sa frêle barque pour la détacher de la rive afin de remplir sa mission
. Le vent de minuit devait seconder son entreprise périlleuse; quand tout à coup tombant dans l’eau, la lourdeur du bateau éveilla la sentinelle attentive : Wer da ! s'écria-t-elle, et aussitôt de toutes parts fut répété ce cri d'alarme.
Les soldats furent prêts; leurs manteaux blancs, mêlés aux ombres de la nuit, les faisaient ressembler à ces spectres que l'imagination se crée pendant la terreur. Quelques bateaux conduits par les Autrichiens atteignirent Stanislas, qui fut arrêté, amené devant le commandant du poste. Un interprète arriva bientôt pour interroger le téméraire ; les vêtements du pêcheur furent visités scrupuleusement ; une che mise, un pantalon de toile, une ceinture de laine. composaient son habillement ; ses pieds étaient
nus, et un grand chapeau couvrait son front cicatrisé, Tout fut enlevé, et Stanislas resta maître de son secret. Quel prodige !
Le dépôt confié au pêcheur échappa ainsi à l'œil scrutateur des Autrichiens : Stanislas portait à son cou un christ de bois d’aloës, dans lequel était un creux où l’on pouvait mettre des reliques ; dans ce moment, il renfermait cet écrit, non moins saint, le salut de la patrie, qui promettait encore à tout un peuple un jour. de résurrecLion !
Stanislas répondit à l'interprète que sa famille était restée depuis deux jours sans-manger, ce qui l’avait décidé à essayer de prendre quelques poissons, et que le temps lui avait paru plus propice la nuit que le jour. Cependant, malgré cette déposition, la barque du malheureux fut brisée, et lui-même jeté au corps-degarde.
Où comprendra aisément l’effroi de Stanislas en voyant monter le soleil sur l'horizon ; chaque rayon lumineux le faisait tressaillir, et, ne pouvant ‘dompter son impatience, il tenta de s’évader. Après bien des sollicitations, il obtint du commandant la permission de se promener à une certaine distance. Mais quelle fut l’indignation du pêcheur, lorsqu'il apprit qu'il resterait prisonnier jusqu’à midi ! Que faire ?
« Arrière ! s’écria une senuinelle, voyant Stanislas au bord du fleuve, occupé à examiner son Cours.—Arrière! « répéta le soldat, en colère de ce que son avertissement ne produisait aucun effet; et Stanislas n’enteudait rien. L'homme au manteau blanc s'approcha du prisonnier, le repoussa avec brutalité, lorsque Stanisias, sortant de sa rêverie, lui dit : « Que le diable l'emporte!» et le saisissant vigoureusement, il s'élance dans Ja Wistule avec l’Autrichien, et ils disparaissent tous deux sous les flots.
« Il se sauve! crièrent plusieurs voix.—Feu! » commanda à son ‘our l'officier, embarrassé et indécis.. Au même instant, trente coups actcignirent les deux. objets flottant sur la surface. Un bateau s’approcha après cette -détonation meurtrière ; le premier.corps fut celui du soldat ennemi, et l'autre... le chapeau de Stanislas ! Où est-il? se demandèrent-ils réciproquement. Mais personne ne put satisfaire à leur question.
Pauvre Stanislas! sa mort est infaillible, il ne leur échappera pas ! Quelle que soit la direction qu'il preune, il doit périr…... Le fleuve est large de près de 500 toises; son milieu est couvert
de sable : les barbares l'accableront de balles ; et s’il suit le cours de l’eau, il sera épuisé de fatigues, il ne pourra reprendre haleine; hélas ! il faudra succomber !.. Les instants s’écoulent, les yeux sont dirigés sur lui, ils aperçoivent le pêcheur : mille coups partent ensemble, mille coups le manquent. On charge à mitraille la pièce de canon la plus proche; un nuage de poussière brülante obscurcit l'endroit où l’on découvrit le malheureux. — Il est là, sans doute, haletant entre la douleur ec la mort; mais il faut attendre que la fumée soit dissipée.
. L’anxiété n'était pas seule pour les Autrichiens ; de la vieille cité, à un étage élevé, un homme avec une longue-vue braquée sur la rive droite de la Wistule, observait avec une attention désespérée cette scène déchirante, et le périi que courait le pauvre pêcheur, rampant sur le sable, pour se dérober à l’acharnement de l'ennemi. Que va-t-il devenir ? Nos espérances serontelles cruellement déçues? « Seigneur, s’écria l'homme à la lunette en entendant ce craquement horrible, sauve la Pologne ! » et la lunette lui tomba des mains... Pourtant il la reprend, ses regards hésitent à fixer la place où furent dirigés les coups ; il est en proie aux tortures les plus pénibles, car si Stanislas a été frappé, l'inconnu mystérieux du quartier des poissonniers n'entrevoit plus de salut pour sa patrie!
Q miracle! à bienfait de la Provideuce divine! le fidèle pêcheur est parvenu à-Fautre bord : une perche surmontée d’un linge blanc est le signal convenu-avec l'étranger. Stanislas respire encore, la Pologne sera sauvée, et les cloches de Does célèbrent à midi la nouvelle transmise par l'acte héroïque d’un vrai fils de la Pologne ! La suite appartient à l'histoire ; le lecteur goûtera seul les sensations qui lauront ému, et il conviendra, les.larmes aux yeux et la joie dans le cœur, que ce sacrifice et ce dévouement sont dignes d'un enfant de Warsovie !
Le commandant de Praga, instruit des choses de la plus grande i importance, $ ’engagea le même jour, 25 avril 1809, à livrer la fameuse bataille de Grochow, où le général-autrichien Mohr fut battu complétement. Cette victoire, une des plus décisives de cette campagne, refoula l'ennemi loin des bords de la Wistule, et six semaines après les Autrichiens étaient chassés du grand-duché de Warsovie.