EXPÉDITIONS ET AVENTURES DE J.-C. PASSEK
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On est toujours tenté de répéter aux traducteurs ce que le docteur Balouard dit à Isabelle lorsqu'elle fait une longue description de la courrière des nuits et de son disque argenté : « Dites tout bonnement qu'il faisait clair de lune!
N'ayez pas plus d'esprit que votre modèle; soyez
‘lui, oubliez-vous s’il se peut, que votre traduction ne soit pas un thème varié. Ne cherchez pas à embellir : comprenez et soyez vrai, soyez exact. Si ce talent terre à terre, si cette tâche qui appartient plus à l'intelligence qu'à l'esprit vous répugne, ne l’entreprenez pas. »
Les mémoires de Jean-Chrysostôme Passek, écrits en polonais et publiés par Édouard Raczynski, sont une peinture de l'esprit et des mœurs des Polonais au xvu® siècle. Passek n'avait point la prétention d'être auteur; il disait ses impressions, il faisait ce qu'on pourrait appeler de l'histoire intime; il juge les hommes, il juge les choses, non pour la postérité, mais pour. lui-même. Sa moquerie r’épargne rien :
les rois et les grands, la religion et les prêtres, les femmes et l'amour, il se rit de tout, et cependant ilest noble, dévot, amoureux et parfois grandadmirateur dubeau sexe. Passek est plein de contrastes, paree qu'il ne fait point un livre; il lui importe peu de se contredire, et les auteurs de profession ne se. contredisent jamais, n'est-ce pas ?.. Passek, qui immole tout à l'envie de dire un bon mot, n’en avait pas moins d’augustes personnages pour amis; il vécut dans l'intimité des rois Jean Kasimir et Jean Sobieski.
Passek écrivait jour par jour ses souvenirs.
Nous le voyons faisant ses études au collége des Jésuites; nous le voyons ensuite, sous les ordres du célèbre Étienne Czarniecki, faure les campagues contre les Kosaks, les Suédois et les Moskovites ; il raconte naïvement et gaiement des fuits graves. En 1661 il fut élu maréchal ou président à la diétine de Rawa : c’estalors qu’il se maria à une veuve. L'homme à bonnes fortunes, le viveur par excellence, devint un gentilhomme campagnard. Passek, l'élégant officier, allait vendre son blé à Dantzig.
La partie remarquable de ces mémoires est celle relative à l'expédition contre la Suède. Passek, comme je l'ai dit, était officier dans l'armée de Czarnieçki; il assiste à tous les combats, et il fait amour chemin faisant, amour très-sérieux un jour, et qu'il oublie ou qu'il sacrifié après un joyeux souper.
Passek n’omet rien : il vous donne la description d'une bataille, l'attaque d’un fort et l'aspect d'un pays; sans avoir la prétention de rien dire, il parle de tout.
Ce livre m'a amusée, intéressée et insteuite; j'ai essayé de le traduire : le succès qu'a obtenu le journal de Françoise Krasinska n'a encouragée. Je me suis pénétrée du caractère, de l'esprit de. Passek, comme je m'étais pénétrée du caractère, des idées de cette gracieuse Françoise. Je me suis contentée du rôle de traducteur, dans son acception rigoureuse, je n’ai rien omis, rien négligé, et quand je n’ai pu rendre le mot à mot, j'ai traduit l’idée. J'ai fait ce travail avec amour : il n'y a point d'œuvre futile quand elle rappelle la patrie !
OLxwre Cropzro.
« Notre armée était divisée en trois corps : le roi Jean-Kasimir campait sous Thorn, le second. corps était en Ukraine, et le troisième était commandé par Czarnieçki. Nous séjournâmes trois mois à Drahim en Poméranie, et à la fin d'août nous allâmes en Danemark pour secourir le roi de ce pays. La recennaissance, disait-on, nous y forçait; car lors de notre guerre avec la Suède, le roi. de Danemark avait fait diversion en notre faveur. Les traditions écrites attestent la vieille amitié des Danois; mais leur diversion m'a toujours semblé avoir un caractère plus intéressé que dévoué, car ils étaient ennemis des Suédois,
| et en nous secondant contre le roi de Suèds
qui guerroyait en Pologne, ils vengeaient leur | la colonne, et que nous appelions des Zingaris
propre cause.
» Le roi de Danemark se jeta en Suède avec son armée ; il battait, il décapitait, il tuait tout ce qui tombait sous sa main. Le roi Gustave, qui était un grand guerrier et un heureux soldat, quitta bientôt la Pologne; maisil mit des garnisons dans plusieurs places de la Prusse, et pressa si furieusement les Danois, qu’il finit par leur reprendre tout ce qu'ils lui avaient pris ;'et non content, il s'empara dé leurs possessions.
» Le roi de Danemark, se voyant ainsi poursuivi, harcelé, demanda des secours aux Polonais, en leur disant que c'était par amour pour leur nation qu'il avait rompu la trève avec les Suédois et qu'il leur avait déclaré la guerre; c'est de cette manière qu'il voulait se rendre intéressant à leurs yeux. En même temps il demanda aussi des secours à l'empereur d’Alleinagne; mais celui-ci s’excusa en disant qu'un traité le liait à la Suède, et que, outre ce motif, il n'avait pas assez de troupes disponibles, car ii avait permis à ses sujets de:s’énrôler dans les armées du roi de Pologne. Après ce refus, notre roi resta donc le seul auxiliaire des Danois, et l'armée expéditionnaire, qui était forte de six mille hommes, fut confiée au palatin Czarnieçki. J'ai dit le seul auxiliaire, mais enfin les Allémands, après avoir réfléchi, envoyèrent une division impériale commandée par le général Montécucolli, et dont Guillaume, électeur du Brandebourg, était généralissime. Nous laissâmes nos bagages et nos fourgons à Czaplinek, car nous étions sûrs de venir les reprendre avant six mois.
» La nouvelle de cette expédition causa une grande agitation dans notre armée : les uns appréhendaient une campagne d’outre - mer, les autres redoutaient un ennemi que nous n'avions pu vaincre dans notre propre pays et avec toutés nos ressources. Les pères écrivaient à leurs fils, les femmes à leurs maris, pour les dissuader de faire l'expédition de Danemark : « Perdez votre solde, renoncez à votre avancement, nous disaiton, mais n'allez pas dans ce pays où vous périrez tous. » Mon père, cependant, différait des autres, car däns ses lettres il m'ordonnait d'aller courageusement où m'appelait la volonté du chef: « Jé prierai Dieu, ajoutait-il, et avec son «ide pas-un cheveu de ta tête ne tombera. »
» Avant d'arriver aux frontières, plusieurs de nos camarades retournèrent dans leurs foyers. Quelques maraudeurs qui se traînaient derrière
à cause de leur uniforme rouge, jetaient le découragement parmi nous; mais, grâce aw ciel, cela ne dura pas longtemps, et là désertion se fit plus remarquer dans les soldats de la Grande- Pologne que dans les autres.
> Lorsque nous eûmes franchi la frontière, chacun en particulier fit sa prière, puis, selon l'antique usage, toute la division entonna ensemble et à haute voix le chant : O gloriosa Domina ! Au moment où cela se fit entendre, nos chevaux éternuèrent presque tous et se mirent à piaffer. La joie ranima nos cœurs : c'était d’un bon augure ; et, en effet, nos pressentiments se
vérifièrent,.
» Arrivés sur un monticule, nous nous retour-
nâmes encore une fois pour regarder nos villes
et nos villages; chacun disait : « Chère patrie, te reverrai-je jamais ?...» Une tristesse profonde nous saisit; mais dès que nous eûmes franchi lOder, la gaieté nous revint, et bientôt nous ne pensâmes plus à la Pologne.
> Les Prussiens nous reçurent cordialement, et leurs commissaires vinrent au-devant de nous en deçà de l'Oder. On nous distribua nos premières rations à Custrin, et nos logements étaient faits d'avance. Quand nous passions par les villes, on voulait que, selon l'usage allemand, nos officiers eussent le sabre hors du fourreau, les sous-officiers le pistolet en main, et les soldats la lance en arrêt. On ne décapitait plus, on ne fusillait plus pour punir les fautes d’insubordination; mais quand un soldat était pris en flägrant délit, on
Fattachait à la queue d'un cheval qu'on lançait à travers champs. De prime-abord cette punition paraît moins dure, mais dans le fait il n’y a rien
de plus cruel, car les habits et le corps tombent en lambeaux, et il ne reste plus que les os.
» Nous cheminions toujours, et nous oceu-
pâmes les villes de Nibol, Aabenraae, Haders- ‘Icben, Kolding et Horsens dans le Schleswig et
le Jutland. Le palatin voulait que nous prissions nos quartiers d'hiver dans les possessions suédoises, pour épargner le pain et les vivres des Danois. En effet, nos soldats tombaiert dans les villages suédois comme pour se venger des
|atrocités que ces derniers avaient commises chez
nous lors de leur invasion. Nous regorgions de brebis et de toute espèce de bétail. On pouvait se procurer un bœuf pour un écu (5 francs}.
Nous avions du miel en abondance ; on voit dans ce pays des quantités de ruches en paille, et
non pas en bois comme chez nous. Le pain est excellent et le poisson a la chair très-délicate ; le vin est détestable, mais l'hydromel est au moins potable. La rareté du bois fait qu’on se chauffe avec de la tourbe et du charbon de terre. Il y a beaucoup de cerfs, de daims et de lièvres, et ils ne sont pas trop sauvages, car la chasse est ici privilégiée, si j'en excepte les loups qui sont poursuivis à outrance : aussi les autres animaux vivent en paix. Quand nous voulions faire la chasse aux cerfs, nous partions à cheval et nous tombions sur eux à l'improviste; les pauvres bêtes, pour nous échapper, se jetaient dans les fossés à tourbe, et c’est de là dont nous les tirions pour les tuer et les manger. J'ai parlé tout à l'heure des loups, mais il n’y en a guère, car dès qu'on en aperçoit un, tout le monde court sus; on le tue quelquefois sur place, ou on le pend à une potence ou à un arbre, et on l'y laisse jusqu’à ce qu'il soit pourri. Les habitants ne permettent pas à un loup de passer impunément une nuit dans la forêt. L'odeur du cerf l’attire, mais il ne sait comment aborder, car d’un côté il y a la mer Baltique et de l’autre l'Océan ; il faudrait que le pauvre loup payât grassement M. le président de Dantzig pour que celui-ci l’autorisât à fréter un bâtiment, et voilà pourquoi les forêts abondent en gibier. Quant aux perdrix, il n'y en a point; ce volatile est si bête, si peureux, qu’au moindre bruit il s'envole et va tomber dans la mer où il se noie.
» Les Danois sont en général bien faits; les femmes sont belles et ont la peau très-blanche ; leur costume est gracieux, mais elles portent des sabots, et quand elles marchent sur le pavé, elles font un bruit si effroyable que deux hommes ne s'entendraient pas parler. Les femmes de qualité portent des souliers, Celles qu'on appelle de qualité sont beaucoup moins retenues dans leurs affections que les Polonaises. Au premier abord on les croit modestes jusqu'à l'austérité, mais dès qu'on leur fait tant soit peu la cour, elles deviennent amoureuses folles de vous, et ne se donnent plus Ja peine de le cacher. Une jeune fille quitte père, mère, fortune, pour suivre son amant au bout du monde. Les lits, dans ce pays, sont faits comme des armoires; le soir on tire les planches pour se coucher, le matin on les referme, et il n’y paraît plus. On est ici d'un laisser-aller inconcevable : hommes ou femmes font leur toilette .de uuit devant tout le monde, et cetté toilette,
si toilette il y a, consiste à se débarrasser de tous ses vêtements, même du dernier. Quand une femme s’est ainsi déshabillée, elle pend ses robes à un porte-manteau, puis elle éteint les lumières et se met dans son armoire. Tout cela se passait devant nous. Un jour je manifestai mon étonnement à une femme, et lui dis qu’une Polonaise ne ferait pas en présence de son mari ce qu'une Danoise fait devant des étrangers.
« C’est, me répondit-elle, un usage général ; et d'ailleurs pourquoi avoir honte de ce qui a été créé par Dieu ! Les chemises et les robes s’usent bien assez pendant la journée, il n'est pas nécessaire de les user encore la nuit; puis, il n’est pas propre de garder sa chemise la nuit, car si élle a des puces, on les emporte avec soi!» Nos camarades se moquaient d'elles et leur faisaient mille plaisanteries, mais il fut impossible de changer les habitudes de ces femmes.
» La manière de vivre est pour le moins aussi bizarre que la manière de dormir. Les Danois font leur cuisine pour huit jours, et ils mangent presque tout froid. Hommes et femmes vont battre le blé. Tout en travaillant ils mangent une bouchée ; mais quand une gerbe est battue, avant d'en recommencer une autre, ils font des tartines avec du beurre et mangent tout de bon, puis ils se remettent au travail. Quand ils tuent des bœufs, des porcs ou des moutons, ils mettent à part le sang pour en faire des boudins qu'ils mêlent avec du gruau d'orge ou du blé noir ; ils mangent ce boudin avec délices, et les nobles même ne le dédaignent pas. Un jour on m'en offrit dans une société, mais je dis que nous autres Polonais nous ne pourrions nous accoutumer à un mets qui ne nous semblait bon que pour les chiens.
> Il n’y a que les nobles, et qui plus est les riches, qui peuvent avoir des poêles dans leurs maisons, Car il faut payer au roi un impôt de cent écus (400 francs) par an pour acheter le droit d'avoir un poêle ; aussi les pauvres ou les gens qui n'ont qu’une petite fortune ont des cheminées : ces cheminées sont vastes, on y met autour autant de chaises.qu'il y a de personnes dans Ja maison, et c’est là qu'on se réunit pour se chauffer. J'ai vu dans quelques chambres un conduit en tôle, dans lequel on met du charbon de terre allumé ; cela répand une bonne chaleur dans tout l'appartement.
» Les églises où on célébrait autrefois le culte catholique sont belles, plus belles que nos églises
calvinistes, car elles ont des autels et des images. Nous assistions souvent aux sermons que les prétres prononçaient exprès pour nous en latin, et ils avaient une si grande crainte de nous déplaire, qu'ils n’articulaient pas un mot, un seul mot, qui fût contraire à notre religion: on aurait cru entendre un prêtre catholique ; aussi ils nous disaient avec un certain air d'orgueil : e Vous avez tort de nous appeler schismatiques, car nous avons la même foi que vous.» Malgré l'orthodoxie de ces sermons, notre abbé Piékarski nous grondait fort d'y assister, et nous défendait même d'entrer dans les temples ; mais nous n'a- -vions garde de lui obéir, car nous y allions pour voir les femmes. Quand les hommes sont dans le temple, ils se couvrent la figure avec leurs chapeaux, et les femmes baissent leurs voiles et cachent leurs visages sous leurs bancs ; alors quelques-uns de ces plaisants qu'on rencontre dans toutes les armées s’amusaient à leur prendre leurs livres de prières et leurs mouchoirs. Un jour le ministre s'en aperçut, il se prit à rire, mais à rire si fort en nous regardant, qu'il ne put continuer son sermon. Nos rires scandalisèrent beaucoup les luthériens, et ils nous le dirent ; le prédicateur leur conta à ce sujet lanecdote suivante : « Un jour, dit-il, un soldat demanda à un ermite de prier Dieu pour lui:
l'ermite s’agenouilla et pria; pendant ce tempslà le soldat s’empara du mouton qui portait le léger bagage de l'ermite et se sauva avec. »
En finissant sa parabole, le prédicateur s’écria : « O piété, piété ! l’un prie Dieu et l'autre vole.» Depuis lors les femmes serraient leurs livres et leurs mouchoirs avant de se cacher le visage; mais, tout en prenant cette précaution, elles nous regardaient en riant. Quand je demandais à ces pauvres femmes pourquoi elles se cachaient la figure, car ni Jésus-Christ ni les apôtres ne l'avaient enseigné, elles ne savaient que répondre ; un homme, en voyant leur embarras, me dit :
« Nous nous cachons le visage en mémoire de la toile que les Juifs ont jetée sur la face sainte de Jésus-Christ, quand ils lui disaient de prophétiser sans voir. — Mais, répondis-je, pour que la chose fût complète, il faudrait aussi vous donner des coups de poing sur le dos, et vous fustiger comme on à fustigé le Sauveur.» Mon explication netrouva point d'amateurs. L’électeur de Brandebourg, ayant eu connaissance de nos assiduités dans le temple, dit au staroste de Kaniow : « Pour Yamour de Dieu, avertissez monsieur le palatin
Czarniecki pour qu’il défende à ses Polonais de fréquenter les temples, car bon nombre d’entre eux se convertiront au luthérianisme ; on m’a dit qu'ils priaient avec tant de ferveur, qu'ils enlevaient sans y faire attention les livres et les mouchoirs de nos belles dames. » Le dévot avertissement de monsieur l'électeur divertit beaucoup le palatin…
» Le susdit électeur Guillaume nous faisait force gracieusetés ; il nous traitait bien et s’habillait à la polonaise. Quand notre corps d'armée défilait, il tenait chapeau bas et nous saluait le plus courtoisement du monde. Guillaume caressait notre couronne ; il espérait que $es cajoleries le feraient élire roi à la mort de Jean-Kasimir ; et, sans la gaucherie de l'ambassadeur de Guillaume, cet événement se serait peut-être accompli. Dans l’assemblée où on discutait l'élection, un sénateur dit à l’ambassadeur brandebourgeois : « Que l'électeur se convertisse à la foi catholique, et nous l’élirons roi.» Mais l’'ambassadeur assura que son maitre ne le ferait même pas pour devenir empereur. Cette réplique déplut fort à Guillaume, et il fit une verte remontrance à son ambassadeur qui se permettait de disposer de sa conscience sans sa permission.
» Le palatin s’abouche souvent avec l’électeur, et c’est chose naturelle, puisque celui-ci est généralissime de toutes les troupes. Nous avons dans l’armée quatorze mille Empériaux et douze mille Prussiens. Nous fraternisons de préférence avec les Prussiens, car ces bons camarades nous envoient dans notre camp de jolies couturières. Que de fois il nous est arrivé de voir une femme jeune, belle, mais souffrante et amaigrie, venir à nous et nous dire d’un air suppliant : « Monsieur le Polonais, donnezmoi un morceau de pain, je ferai vos chemises st vous en avez à faire, et je raccommoderai
: votre linge ! » En jetant les yeux sur la pauvre
créature, la pitié vous prenait au cœur : certes on ne pouvait refuser une aumône ; puis nous achetions de la toile pour faire faire des chemises, et nous l’occupions ainsi pendant quiuze
| jours; c'était une bonne œuvre, n'est-ce pas ? Mais
nous en étions récompensés, car les Prussiennes sont charmantes, et nous n'avions dans toute
notre division qu'une femme, la femme d’un
trompette. Mais ce qui paraîtra inconcevable, c'est que les Prussiens, qui ne manquaient de rien, nous envoyaient leurs femmes pour mendier, Cependant, quand nous les gardions trop
longtemps, ils venaient les chercher, mais en nous remerciant et en nous faisant force salutations pour nos bontés. Quand l'ouvrage n'était pas fini, ils permettaient à.leurs femmes de rester pour le finir; et celles-ci, pour les exhorter
à la patience, leur donnaient des biscuits. [ls
s’en allaient donc contents, remerciaient de plus belle, et revenaient de temps en temps pour voir leur chère moitié. En quinze jours elles devenaient si grasses, si alertes, si gaillardes, que leurs maris avaient peine à les reconnaître.
» Enfin, après toutes ces distractions plus:ou moins distrayantes, il fallut se battre, faire des siéges et des assauts à coups de hache, et pour comble de malheur, point de haches! On envoya à deux, trois, six lieues à la ronde pour chercher des haches. Un matin, à la pointe du jour, cinq cents haches nous arrivèrent. La trompette sonna, le chef de notre détachement nous passa en revue, on fit distribuer les haches, eton nous donna l'ordre de nous tenir prêts, car dans une heure on allait attaquer la forteresse de Kolding. Notre chef nous recommenda de courir pour arriver bien vite sous les remparts, et de mettre des gerbes de paille sur nos poitrines pour empêcher les balles de nous atteindre.
» Avant le jour on se mit en marche, Pendant que nos troupes défilaient, je dis au chapelain : « Le lieutenant Charlewski vous demande la permission d'aller En avant avec son détachement.—Kh bien, qu'il aille, me répondit-il; mais vous, vous res{erez ici avec moi. — Impossible, où dirait que je suis un poltron; j'irai. » Et Kos-
zowski, Lonçki et moi nous mimes pied à terre,
et nons primes le commandement, après avoir fait nos prières à Dieu et à la sainte Vierge.
» L'abbé Pickarski nous fit une touchante.exhortation avant notredépart. « Les vœux.quisont inspirés par un cœur sincère, nous dit-il, sorttoujours agréables. à Dicu, mais celui qui verse son sang pour Dieu est béni entre tous. La raee d’Abraham s’est répandue sur toute {a terre, carelle s'est soumise à la volonté du Très-Haut, et Abraham a sacrilié son fils Isaac. La vengeance de Dieu s'élève contre cette nation qui a outragé nos églises. Dieu etla patrie demandent vengeance, carle sang innocent a coulé. Ces impies méconnaissent la sainte Vierge, ils ont blasphémé : qu'ils soient punis. I] faut, mesfrères, réparerlesoutrages que nous avons reçus, et le monde contemplera, admirera notre gloire et notre dévouement à la patrie. Comme [saac, vous vous dévouez à la mort;