‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 55 sur 180 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

tre par la brèche. Cent cinquante avaient déjà passé, lorsque nous aperçümes quelques compagnies de Suédois, les mêmes sans doute qui venaient de tirer sur nous. Au moment où nous les vimes, ils étaient sur le point de gagner l'ouverture d’une cave, mais on ne leur en laissa pas le temps; nous fimes feu, six furent tués et les autres se sauvèrent dans la cour.

» Nous nous formâmes en bataille dans le milieu de la cour : nos soldats entraient toujours par Ha lucarne, et bientôt nous fûmes très-nombreux. La garnison suédoise, en s’apercevant de notre surprise, se mit à sonner la trompette, et à agiter le drapeau blanc en signe de soumission, c’est-à-dire soumission entière et sans conditicn. Messieurs les Suédois dérogeaient à leur usage, car ils se vantaient de n'avoir jamais demandé merci. Je donnai ordre à mes troupes de ne pas

se débander avant d'avoir poussé à bout nos en-

nemis. Wolski donna le même ordre aux siennes.

» Mais voilà que les mousquetaires suédois des cendent de l'habitation du commandant. Aussitôt je dis à mon détachement: « Je vois de nou-

| veaux hôtes ; attention! » Nous nous formâmes

en demi-lune, et après avoir fait feu, nous attaquâmes immédiatement à l'arme blanche.

Pendant ce temps-là, nous entendions les timbales, les gémissements, la musique, un tonnerre

| d'armes à feu qui venaient de l’autre côté; nous

fimes volte-face, et, à la pointe du sabre, nous avons enlevé, terrassé, renversé tout ce qui se présentait; ceux qui voulaient fuir tombaient dans nos fourches caudines; en un moment nouspümes faire un pont avec les cadavres, et nos braves

|envahirent les issues dü château fort ; ils tuèrent

tous les Suédois qui voulaient encore se défendre, puis ils pillèrent ou enlevèrent les meubles.

» Au milieu de cette bagarre, l'ober-lieutenant Tetwin arriva avec ses dragons: il croyait être le premier qui pénétrait dans l’intérieur, mais il se

“heurtait à chaque pas sur des monceaux de ca-

davres. « Qui donc a tué tant d'hommes ? s’écriat-il, en faisant un signe de croix.— C'est nous, » reprit Wolski. Pourtant nous n'étions que quinze Towarzyszs; et tandis que nous étions à la besogne, tous nos soldats se répandirent dans la forteresse pour piller. « Mais rassurez-vous, » tout n’est pas fini; tenez, regardez toutes ces » têtes suédoises qui montrent leur nez rs l'ou- » verture de la tour. »

» Sur ces entrefaites, un de nos blancs-becs amena un gros et gras officier suédois : « Donne-

ré

» moi ta capture, lui dis-je, je vais lui trancher » la tête, — Son uniforme vaut mieux que lui, » me répondit le soldat, il faut d'abord le lui » ôter. » Pendant qu’on le déshabillait, nos soldats étaient descendus dans les caves à poudre, et chacun en mettait dans ses poches, dans son bonnet et dans son mouchoir. Un dragon, oh ! la stupide créature ! approche une mèche allumée d'un baril de poudre à canon; aussitôt le feu prend, et nous entendons la plus effroyable explosion. Les murs, les figures en plâtre, les statues en marbre et en albâtre sautent en l'air, et éclatent en mille morceaux. Au bout du château s'élevait une tour ayant une plate-forme recouverte en plomb; cette tour était ornée de statues en bronze doré et en marbre blanc du plus beau travail. Une de ces statues échappe miraculeusement à l'explosion, mais elle va tomber à une grande distance. De loin, cela avait l'air d'un corps de femme, et nous le erûmes tout de bon! « C'est la femme du commandant, » s’écria-t-on; en approchant et en touchant du doigt, nous vimes que c'était du marbre, et rien de plus; mais ce marbre était si bien travaillé qu'on aurait cru que ce corps de femme venait d'expirer.

» C’est dans la grande salle de cette tour que les rois de Suède dansaient, festoyaient, et se livraient à toute espèce de plaisirs. La position de la tour est des plus pittoresques : de là on découvre presque toutes les provinces du royaume et même une grande partie dela Suède. Au moment de l’explosion, le commandant etsatroupe étaient dans la tour, et ils sautèrent presque tous en l'air, ou disparurent dans la fumée pour aller retomber dans la mer comme des grenouilles.

» Les armées impériales et brandebourgeoises, en voyant de loin l'explosion, crurent que les Polonais célébraient joyeusement le jour de Noël; mais Radzieiowski et Koryçki, qui étaient encore auprès du roi de Suède, lui dirent que les Polonais ne faisaient des feux de joie que le jour de Paques.

» Trois heures après l'événement, le palatin nomma le capitaine Wonsowicz commandant du fort, et chacun se rendit au poste qui lui était assigné. Il fallait se disposer à entendre la messe, car c'était le saint jour de Noël; nous avions bien des prêtres avec nous, mais nous n'avions ni autels, ni ce qui est nécessaire pour le sacrifice de la messe. Nous nous rendimes dans la forêt voisine pour dresser un autel sur le pied d’un chêne abattu, et au momeut que nous nous-apprêtions à y planter la croix, nous vimes venir

un homme qui apportait les habits sacerdotaux de l'abbé Piekarski. Enfin la messe put être dignement célébrée. L'armée se rangea en bataille ; on fit du feu pour chauffer le vin dans le calice, car le froid était atroce, et le prêtre entonna le Te Deum laudamus. Ces pieux accents se répandirent en écho dans la forêt. Je me mis à genoux pour servir la messe ; le palatin s’approcha de moi et me dit : « Mon frère, lavez au moins » vos mains ayant de commencer.» — L'abbé reprit : « Cela ne fait rien, Dieu ne réprouve pas: » le sang qui a été versé en son nom. »

» Après la messe, nos camarades, qui étaient allés à la recherche des vivres, nous apportèrent de quoi manger. Chacun se plaça comme il put, et se mit à dévorer: nous en avions besoin, 1l y y avait vingt-quatre heures que noûs n'avions rien mis sous la dent. Le palatin se promenait à cheval au milieu de nous; il était radieux, et certes il y avait de quoi : prendre une forteresse sans artillerie et sans infanterie, c’est un fait sans exemple dans les annales militaires. Le palatin, s’il l'eût voulu, aurait pu demander du secours à l'électeur qui n’était pas éloigné du champ de bataille, maisil ne voulait rien devoir aux étrangers, il s’en reposait sur le courage des Polonais. C'est lui qui conçut le projet de l'attaque, et qui le mit à exécution.»

« Nous avons commencé. l’année 4659 à Hadersleben ; nous y sommes au milieu des fêtes du carnaval, mais cela ne vaut pas notre gaieté polonaise.

» Après l'affaire de Kolding, nous devions nous emparer de l'ile d’Alsen, car les Suédois y campaient et causaient de grands dommages sur les derrières de notre armée. Les troupes brandebourgeoises longèrent cette île, mais elles n'osèrent ou ne voulurent pas l’attaquer, et, comme dit le proverbe, les loups ne se mangent pas entre eux. Un beau soir, le palatin Czarniecki, avec trois cents cavaliers, fit une promenade ou plutôt une reconnaissancè de ce côté ; puis tout à coup il fit sonner la trompette pour nous prévenir d'être à cheval le lendemain matin. A la pointe du jour nous cheminions sur les bords du Belt; mais, pour frayer,le chemin, nous fûmes obligés de casser la glace à coups de hache; cependant le froid n’était pas intense et la journée était belle,-Lé bras de mer était à peu près large

d'une lieue, et pendant que nous travaillons sur un bord, les dragons travaillaient sur le bord opposé; cette distance n'était pas énorme, et au milieu on trouvait un gué où les chevaux pouvaient se reposer. Quand la glace fut cassée, le palatin fit un signe de croix et se jeta le premier à l’eau; une partie de notre division, c'està- dire trois régiments, le suivit. Nous avions enveloppé nos pistolets et nos gibernes pour qu'ils ne fussent pas mouillés. Quand nous touchâmes à l'endroit où était le gué, le pulatin fit «faire halte : nous nous reposâämes un moment, puis nous poursuivimes.

»Les chevaux que nous montions avaient été mis d'avance à l'épreuve, et ceux qui étaient rétifs à l'eau étaient placés entre deux bons nageurs qui les soutenaient pour qu'ils ne se noyassent pas. Par bonheur il faisait un temps calme et même chaud pour la saison; mais bientôt les gelées reprirent de plus belle. Les Suédois, qui ne s'attendaient pas à celte audace surhumaine, se rallièrent en toute hâte et se mirent à tirer sur nous quand nous voulûmes aborder ; mais de l’autre côté nos dragons gagnaient du terrain et les attaquaient impétueusement. Les Suédois, voyant que,malgré leur feu, nous sortions de la mer, furent tellement effrayés, qu'ils lâchèrent pied; alors nous les sabrâmes impitoyablement,. Nous fimes quelques prisonniers, et ces hommes, encore tout eétourdis de l'attaque et de la défaite, nous disaient : « Les Polonais ne sont point des » créatures humaines, ce sont des diables. Ja- » mais on n'a vu la cavalerie traverser un bras » de mer pour aller chercher son ennemi. »

» Le roi de Danemark voulut qu'on lui en- » voyât vivant le commandantsuédois; j'ignore ce » qu'il en fit et comment il le traita.

» Une fois maîtres de l'ile, nos troupes entrèrent dans les maisons pour se sécher et se réchauffer. Il fallait les voir se jeter sur les habitants, hommes ou femmes, sans distinction, pour leur prendre leurs habits et se rechanger. Le palatin fit prisonnier tout ce qui restait de la garnison suédoise, et nomma un commandant danois, auquel il donna de nouvelles recrues ; car il était d'usage de faire entrer dans les cadres de l'armée active les vieux soldats, et de mettre les jeunes gens dans les places que nous prenions. Quand ces mesures furent exécutées, le palatin choisit dans la garnison cent Suédois, mais des

meilleurs, et les répartit dans nos escadrons; ce

renfort n'était pas inutile, nos rangs commen-

| 139 çaient à s'éclaircir, car, comme on dit, on ne l'ait pas d'omelette sans casser des œufs.

» Nous ne restâmes pas longtemps dans l’île : bientôt nous reçûmes l’ordre de regagner nos quartiers; mais cette fois nous traversâmes la mer dans des barques. Ainsi nous avons terminé l’année dernière par la prise de Koldmg, et nous commençons celle-ci par la conquête d’Alsen. Pendant plusieurs semaines nous nous reposimes.

» Plus tard nous attaquâmes une forteresse formidable ; certes on aurait pu s’effrayer de sa position, mais l'expérience nous avait appris que nous pouvions tenter l'impossible. Tout confiants dans notre bonne étoile, nous portâmes nos forces sur ce point ; les Suédois tiraient sur nous avec des pièces qui portaient très-loin, mais ils faisaient des sorties et nous les battions toujours. À la fin du printemps la forteresse se rendit, mais d’une manière singulière et sans grande effusion de sang.

» Après cela nous entrâmes dans le Jutland, et nous occupämes Arhusen où Aarhus : c'est une belle ville ; mais on nous donna une rue dont les maisons n'avaient point d’écuries, et il n’y avait même pas moyen d'en faire à la hâte, car cette ville est bâtie sur pilotis. Nous demandämes Ja permission d'aller dans les campagnes voisines, ce qui nous fut accordé ; mais quelques-uns de nous restèrent à Arhusen. La ville fut obligée de nous donner 40 écus par cavalier; le mois d’après nous l'imposâmes à 20 écus, et ensuite à tout ce que nous voulions ou pouvions. Quand nous voyions qu'un paysan avait la bourse bien garnie, nous ne l'épargnions pas. Notre régiment fut logé dans la petite ville de Holm et dans les environs : elle est situé entre la mer Baltique et l'Océan ; toute cette province s'appelle le Jutland, et celle où est située Hadersleben s'appelle Suder-Jutland. Le régiment se plaisait beaucoup à Holm; mais les chefs pensèrent qu’étant éloigné de l'état-major, il pourrait être coupé par l'ennemi. Copenhague est à dix milles de mer, et les Suédois pouvaient franchir cette distance en très-peu de temps.

» Mais, pour changer de destination, il fallait s'aboucher avec les autorités du lieu. Comme je parle latin, on m'envoya en députation, car dans le Jutland on ne parle que latin, très-peu en-

- tendent l'allemand et pas un le polonais. Il y a

autant de différence entre la langue jutlandaise et la langue allemande qu'entre le polonais et le

litvanien, J'allais m’enfoncer dans un pays qui m'était inconnu, et je dirai franchement que cela ne m'amusait pas du tout; mais ma mission m'y forçait, et je me mis en route. Partout je voyais de l'eau : au midi la mer Baltique, au nord l'Océan.

Ces deux mers ont des teintes toutes différentes, :

mais de loin elles se confondent et on croirait. voir des milliers de nûages. La mer Baltique est

bleue; sa couleur, si belle, si étincelante quél-

quefois, ressemble à l’azur du ciel; elle lance.

des flots qui grondent comme l'orage. L'Océan est toujours calme, et sa couleur ne varie pas.

Malgré la beauté de cet aspect, j'entreprenais

mon voyage avec répugnance, c’est-à-dire je vou-

lais et je ne voulais pas. J'emmenai avec moi quinze soldats, et j'allai d’abord à Aarbus pour dire adieu à mes camarades. « Bon voyage, me

» dirent-ils, et bien des choses de notre part au

» roi Gustave; car tu seras peut-être plus tôt à

» Copenhague que tu ne seras de retour parmi

» nous. » Cette sinistre prédiction me causa peu de souci. Le palatin me donna ses ordres et me

fit ses recommandations : « Vous savez, me dit-il,

» qu'il me faut une part de contribution pour:

» mes frais de table : Lançckoronski est chargé » de percevoir cet impôt; mais cela ne doit pas

» vous empêcher de vous en occuper de votre.

» côté, car le pays où vous irez est plus riche » que celui-ci. Surtout tâchez de ne poin aller » faire une visite à Copenhague.» Lançkoronski

arriva pour:sa mission dix jours après moi.

Quand je fus à ma destination, je fis semblant

de ne pas savoir un mot de latin. Je me rendis.

auprès du commissaire de la province, qui me demanda en allemand si je parlais cette langue: :

je répondis nix ; alors on m’amena un employé qui parlait l'italien ; celui-ci me dit : Parla 1ta-

liano ? et moi de répondre.un n1ix gros comme.

le bras. Les pauvres diables perdaient la tête ;

ils me firent encore d’autres questions, tantôt. en allemand, tantôt en italien, ét au lieu denix,

je leur répondis geld (de l'argent). Ils me demandèrent si je voulais manger : geld; ils me demandèrent si je voulais boire, et toujours je

répondais geld. Voyant que je n'entendais ni l'al-

lemand, ni l'italien, ils firent venir un gentilhomme, un savant réputé, qui avait servi dans

les armées de Frédéric et qui avait beaucoup voyagé. Le gentilhomme m'aborda en me disant:

« Ego saluto dominationem vestram. » Je lui la- ‘chai mon imperturbable geld, et rien de plus. Le

savant, sans se décourager, me dit: « Parla-ita-.

liano ? — Geld, repris-je d’un ton doacereux. — Décidément il ne comprend aucune langue hu-

maine, » S’écrièrent les assistants, et moi je m'a-

musai à les laisser toute la journée dans l’embarras. Plusieurs paysans se décidèrent le lendemain à aller chez les Prussiens, pour leur demander un interprète; mais avant de partir ils vinrent me trouver, et apportèrent dans ma chambre un gros esturgeon tout vivant, un bœuf gras et un cerf apprivoisé; outre cela, ils placèrent sur ma table une coupe qui contenait 100 écus, puis ils me dirent dans leur langage : « Tout cela est pour vous, c'est un cadeau que nous vous faisons. » Alors, montrant du doigt la coupe, je leur dis en excellent latin : « Voilà une chose que je comprends à merveille. » Les Danois, en voyant ce miracle, ne se possédaient pas de joie: ils se ‘jetaient sur moi, ils m'embrassaient, ils me serraient à m'étouffer; puis ils coururent dans tout le village en criant : « Notre maitre a parlé.» L’allégresse fut au comble, nous passâmes la journée à rire, à jaser et à boire à en tomber sous la table.

» Le lendemain j'entamai mes négociations.

Je montrai l’état des terres dressé par le commissaire du gouvernement. Les Danois ne pouvaient nier, car le recensement était exact ; de plus, nous venions en amis, il fallait donc obéir. Après deux jours, on vint m'apporter la contribution d’un mois; et toutes les fois qu'il était question d’écus dans nos pourparlers, on les appelait des enterprètes. Je donnai l'ordre qu'on expédiàt l'argent à l'état-major de mon régiment, ensuite je voulus partir; mais les habitants me supplièrent de rester encore, car ils craignaient les Brandebourgeois, qui n'étaient éloignés que desix lieues. En effet, quelques maraudeurs s'approchèrent du village et enlevèrent le bétail ; mais quand ils aperçurent un Polonais, ils se sauvèrent à toutes jambes en abandonnant leur butin. Après ces aventures, je revins à Aarhus. Le palatin, en me voyant, dit au lieutenant Polanowski: «Je vous présente un jeune Towarzysz qui parle » toutes les langues (je vis que la renommée m'a- » vait précédé à Aarhus);-mais il ne desserre » pas les dents avant qu'on lui présente une » coupe d'argent remplie d’écus. » Polanowski ne comprenait rien à cette plaisanterie : je la lui expliquai; et depuis, les écus s'appelèrent des interprètes. Plus tard on imposa les paysans à 20 écus par mois; mais cette mesure me parut si arbitraire, que je répugnai à l'exécuter : un

POLOGNE

LÉ ÿ,

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