ToME
des champs ; leurs cris de douleur se répandaient dans l'air, et il était impossible de les panser, de les soigner, tant grande était la confusion. Une foule d'officiers, enchaînés avec leurs soldats, demandaient en vain qu'on les traitât en prisonniers plutôt qu'en esclaves. Tscheladnine et Boulgbakoff, liés et garrottés, marchaient à la tête de ces malheureux, victimes de l'ambition de leur monarque et de la présomptueuse arrogance d’un chef grossier.
On se battit depuis midi jusqu’au coucher du
soleil. Outre les deux chefs que nous venons de
nommer, six Voievodes, trente-septprinces (kniaz) et mille cinq cents officiers supérieurs et autres employés de la cour, présents dans le camp, furent faits prisonniers de guerre et envoyés à Wilna et dans d’autres villes de la Litvanie. Tous les drapeaux, armes et canons tombèrent au pouvoir des Polonais. Trente mille Moskovites furent tués, six mille furent faits prisoniers ; le reste se dispersa à la faveur de la nuit et des bois. Les chroniqueurs russiens et polonais s'accordent à dire que les Polonais, grâce à la supériorité de leur artillerie, perdirent seulement quatre cents hommes, et eurent six cents blessés.
A la suite de cette victoire, les villes de Dubrowna, de Kryczew et de Mscislaw rentrèrent sous la domination polonaise. Le duc Ostrogski, à qui la gloire de la journée du 8 septembre revenait principalement, ne put, à cause de la mésintelligence entre ses autres chefs, arriver à temps sous Smolensk pour reprendre cette ville; quand il arriva sous ses murs, les Moskovites avaient déjà pris les précautions nécessaires pour la défense, et soupçonnant les connivences de plusieurs boiars de Smolensk avec les Polonais, ils firent dresser des potences sur le haut des remparts et les pendirent. Les Polonais, furieux à la vue de cette barbarie, tentèrent plusieurs assauts, et rentrèrent chez eux pour se préparer à de nouveaux événements.
Toutes les cours de l'Europe et les peuples de tous les pays relisaient avec admiration e6 étonnement le récit de cette incroyable campagne. La gloire qui en rejaillit sur Sigismond fit taire ses ennemis, et parmi eux, l'empereur Maximilien Ier qui parut s'attacher à la fortune du roi et chercha à lui faire accroire qu’il l’aimait sincérement. Pour preuve, il fit semblant d’abandonner entièrement ses relationsavecla Moskovie, et leurra Sigismond de sa perfide amitié. Pour ca-
chermieuxses véritablesintentions, MaximilienIer proposa un congrès, car, ne pouvant nuire à Sigismond par les guerres qu'il lui avait suscitées, il affecta d'arriver à ses fins par la voie des négociations diplomatiques. Arrivé à Presbourg, avec son frère Wladislas, roi de Hongrie et de Bohême, Sigismond fut sollicité par plusieurs Polonais, qui voyaient clair dans cette affaire, de
ne pas partir pour Vienne; mais Sigismond eut
le tort de croire à la bonne foi de Maximilien. Le résultat ne vérifia que trop la prophétie de ceux qui étaient en défiance contre l'empereur, et le congrès ne couronna que les vœux de Maximilien, en lui donnant accès à la couronne de Hongrie et de Bohême, par le mariage de son neveu avec Anne, nièce de Wladislas (15-22 juillet 1515). Maximilien promit seulement à Sigismond d'engager Vassili à la paix, et de réduire les chevaliers Teutoniques à lui rendre hommage ; offrant, en cas de refus, de seconder le roi avec des troupes qu'il enverrait d'Allemagne. On voulut encore engager le roi dans une guerre contre la Turquie, mais de bons conseils prévalurent et il s’y refusa,
Dès que le roi fut de retour, il apprit que les Moskovites envahissaient la Litvanie et assiégeaient Witebsk ; les Tatars en faisaient autanten Podolie (1515). Les Moskovites furent repoussés, et les Tatars battus par Ostrogski, Lançkoronski, Farurey et Secygniowski (1516). A cette époque commence l’histoire des Kosaks. Les pays situés le long du Borysthène étaient continuellement exposés aux incursions des Tatars. Les seigneurs qui y avaient de vastes domaines, pour les mettre à l'abri de la rapacité de ces hordes, y entretenaient des armées considérables. Les fuyards de ces armées, grossis par des aventuriers, commencèrent à se former en corps compactes. Les landes de l'Ukraine, les îles du Dniéper leur offraient un asile où ils trouvaient sûreté etsubsistances. Leurs irruptions par terre et par eau dans les pays relevant de la Turquie leur inspirèrent le goût des richesses. Ils furent longtemps fidèles et utiles à la Pologne qui en urait de grands avantages, jusqu’à ce qué la cupidité de l'aristocratie polonaise, en violant leurs priviléges et en leur ravissant leurs richesses, les eût portés à lever l'étendard de lindépen-
dance. Eustache Daszkiewicz, sujet d'Ostrogski,: homme d’un esprit pénétrant, et naturellement. porté aux exploits héroïques, fut le prémier qui:
les organisa, en les divisant en régiments et en
les maintenant dans la discipline.Lui et ses Kosaks ne tardèrent pas à se faire connaître contre les Tatars, les Moskovites et les Turks. Ostrogski recommanda ce chef à Sigismond. Ce sage monarque, en dépit de l'opposition de l’aristocraue, fit donation à Daszkiewiez de la starostie de Czerkassy avec des châteaux situés près du Dniéper. Ce chef, en revenant d'Otschakow, se présenta devant le roi, qui ne manqua pas de lui demander quel était le moyen d'empêcher les Tatars de faire à la Pologne tant de ravages. « Sire, répondit-il, c’est d'entretenir deux mille hommes sur le Dniéper, qui pourront, sur des bateaux, empêcher les Tatars de pénétrer en Pologne, et quelques centaines de cavaliers qui fournissent à ces hommes des subsistances; enfin, de bâtir sur les îles du Dniéper des châteaux et des villes. » Ce conseil fut approuvé, mais les intrigues de la noblesse et les événements ultérieurs entravèrent la réalisation d'un projet si salutaire.
La prospérité du roi sembla labandonner après la mort de la vertueuse reine Barbe (2 octobre 1516). Wladislas, roi de Hongrie et de Bohême, frère du roi, mourut aussi. Sigismond, qui avait été désigné par lui comme tuteur de Louis, son neveu, envoya dans ces deux royaumes ses conseillers, Laski, archevêque de Gnèzne, et Christophe Szydlowiecki, palatin de Krakovie, pour gouverner ces deux royaumes pendant lo minorité de Louis. Un peu plus tard, les Tomicki, les Tarnowski, et le vertueux Boner, qui avaient si puissamment concouru à l’état florissant des finances, perdirent leur influence sur l’esprit du roi.
Toutefois, pour punir l'audace de Vassili, Sigismond se mit à la tête de ses troupes (1517) et alla jusqu’à Polock. Ostrogski assiégea inutilement Opotschka, et Secygniowski poussa son avant-garde jusqu'à la vue de Moskou; mais l'ennemi évita le combat, et la campagne se termina sans grands résultats. En attendant, Vassili concluait (1517) un traité offensif et défensif avec Christiern IL du Danemark, contre la Suède et la Pologne, et un autre avec l'ordre Teutonique contre la Pologne. L’envoyé de Maximilien, le baron de Herberstein, négociait à Moskou pour réconcilier Sigismond et Vassili ; mais ces négociations n'eurent aucun résultat.
Toutes les perfidies du cabinet de Vienne envers la Pologne ne suffisaient point à l'empereur Maximilien, ct, sous le prétexte de consoler Si-
gismond de la perte de Barbe, qui ne lui laissait que deux filles, il lui proposa d'épouser (1518) Bone Sforza, fille de Jean Galeazzi, duc de Milan, et nièce de Ferdinand IL, roi de Naples et de Sicile. Dès que cette femme fut installée en Pologne, elle rappela à elle toute l’autorité, envahit tout et chercha à perdre dans l'esprit du roi les grands citoyens, les hommes honnêtes qui avaient fait la gloire de son règne (1519).
Dans sa jeunesse Bone avait été belle, spirituelle, portée aux plaisirs, orgueiïlleuse, avide de gouverner, d'une cupidité insatiable, sacrifiant à cette passion le bonheur de son époux et les intérêts de l'État. Elle grossit ses coffres des revenus destinés aux besoins de la République; elle brouilla Kmita avec Tarnowski; elle s’ingéra dans l'administration; elle sema la discorde et les soupçons, et trafiqua de toutes les charges. Pareille en tout à Catherine de Médicis, à la différence près que les institutions et les usages du pays l'empêchèrent d'exercer sur la Pologne une influence aussi nuisible que le fut celle de Catherine sur la France.Ces deux ltaliennes, assises sur les principaux trônes de l'Europe, marquèrent leur passage par les mêmes malheurs. Environnée d’une foule d'étrangers, dont le désordre, l’impiété et l’effronterie donnaient l'exemple de tous les scandales, Bone remplit la Pologne de troubles et de divisions ; n’aimant, parmi les indigènes, que les usuriers, les gens sans mœurs et sans aveu. Voilà le présent que l'Autriche fit à la Pologne.
Sur ces entrefaites, les Tatars, soudoyés par Vassili, envahissaient la Podolie et la Petite- Pologne (1519). La bataille de Sokal fut perdue par les Polonais, Ostrogski eut peine à se sauver, et les princes Czetwertynski, Korecki et d'antres chefs y furent tués. Les Moskovites envabirent de leur côté la Litvanie et ravagèrent Krewo, Smorgonie, Molodeczno, Krzywicze et les villes voisines (1519). Mais après leur retraite on conclut un armistice (1520) pour six mois; ce qui permit à Sigismond de punir l'insolence des Teutoniques. protégés à la fois et par l’Autriche et par la Moskovie.
C'est encore vers là même époque que mourut l'empereur Maximilien Ier. La maison d'Autriche était en danger de perdre la prépondérance qu’elle s’était acquise dans le corps germanique. Maximilien n'avait pu réussir à faire nommer un de ses petits-fils roi des Romains ; ainsi les élec-
teurs se trouvâient maitres de donner pour chef à l'Allemagne celui des princes de l'Europe qu’ils jugeraient le plus capable de la bien gouverner. Parmi les nombreux candidats, ce furent Charles d'Autriche, roi d'Espagne, petit-fils du dernier empereur, et François Ler, roi de France, qui eurent le plus de chances de succès. Comme Sigismond avait une grande influence sur la Bohême, Jean de Langeac vint en Pologne pour demander au roi de favoriser François Ier, Mais le roi d'Espagne finit par triompher, et c’est dès lors qu’apparut sur la scène du monde ce Charles- Quint, fidèle dans son amitié pour Sigismond. Cette élection étant accomplie, Albert, grandmaître des chevaliers Teutoniques, et neveu de Sigismond, ne prétendait rien moins qu’à envahir la Prusse-Royale : mais à la diète de Thorn (1520) on déclara l'ouverture de la campagne. En moins de deux mois, Nicolas Firley, palatin de Sandomir, battit les Teutoniques. Albert demanda grâce et alla trouver à Thorn le roi des Polonais; mais dès qu'il apprit que quatre mille Danois, débarqués à Memel, étaient entrés dans Konigsberg, et qu'il lui venait d’autres renforts d’Allemagne, il rompit les négociations. Les hostilités commencèrent donc. Dantzig fut assiégé par Schonberg, mais son commandant Jean Zaremba repoussa l'ennemi. Albert fut humilié ; Sigismond voulut bien pour cette fois oublier le passé, et il
| lui accorda une trève de quatre ans. Plusieurs