‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 77 sur 180 · LE · texte numérisé non relu

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jeune Werner von Windeken. Cette retraite avait peu de charmes pour Werner, les entretiens du komtuf ne pouvaient le sauver de ses préoccupations; et ces deux hommes vivant ensemble, se réunissant aux heures des repas, passaient des heures entières sans échanger une seule parole. Aussi, au moment où commence cette histoire, nous voyons Otto dessinant sur le plancher des lignes avec sa béquille, et Werner regardant le foyer dans une attitude méditative.

Tout à coup, le komtur s’écria, en désignant da doigt les lignes qu'il avait faites : « C'est par ici que les païens peuvent arriver : là, entre le lac et la forêt ; mais aujourd'hui il faut pousser une reconnaissance. Prenez quatre cavaliers et vingt fantassins, dit-il à Werner, et vous longerez le fleuve; notre sûreté l'exige, car je crains une surprise des Litvaniens. Par saint Sébastien ! qu’ils viennent, et ils verront à quiils ont affaire! Mais vous ne m’écoutez pas, Werner, dit le vieux komtur en fureur ; vous n'avez point entendu que je vous donnais des ordres. Votre regard est distrait, un ordre n’a donc plus le pouvoir d'arriver à votre oreille? — Non, komtur, répondit Werner, en se réveillant comme d’un songe.

— Ah! par saint Sébastien... Mais non, je ne veux pas me fâcher, je vais dire un Ave, et le calme reviendra. » Ayant dit ces mots, il se leva, fit plusieurs tours dans la chambre, puis il se rapprochade Werner : « Mon fils, mon cher frère, dit-il, prenez-moi pour exemple. J'étais près de m'abandonner à la colère, et la pensée de Dieu m'a retenu. Dans la jeunesse, la violence peut conduire à de belles actions, mais dans la vieillesse on ne doit agir qu'avec sa raison, car le monde vous demande compte de tout, et vous n'avez plus l'excuse des passions pour justifier une faute ou une sottise. — Komtur, j'attends vos ordres, » dit Werner ; car ilredoutait les longues digressions et les parenthèses à perte de vue du komtur....... Otto devint pensif, puis il regarda le jeune homme d'un air plus affectueux et lui dit : « Asseyez-vous et donnez-moi toute votre attention, D'abord le komtur vous parlera, car les devoirs de l'Ordre passent avant tout; mais ensuite votre vieil ami vous ouvrira son cœur, il vous dira tout ce que son intérêt, sa tendresse de père lui inspire. » Werner serra là main d'Otto, qui poursuivit : « Le komtur à de justes griefs contre le compagnon d'armes qui lui avait été confié par le grand-maître. Oui, Werner,

vous êtes sous ma tutelle et vous ne remplissez pas vos devoirs, ou plutôt vous manquez à la sainteté de notre Ordre : vous aimez une pécheresse ! Je le sais, vous l’aimez, et le révérend père Benoît dit que cette femme, tout en se conformant au culte chrétien, conserve au fond de son cœur sa foi et son adoration pour la religion de ses ancêtres; vous allez dans la maison de cette femme, vous l’'accompagnez à la chasse, vous lui avez sauvé la vie, un jour qu'un ours allait la terrasser..…. Du dévouement pour elle! Et des soins, vous en avez aussi : des soins, du dévouement pour une pécheresse, pour une réprouvée ? Quant à son père, je n’ai rien à en dire. Quoique Prussien, il est brave homme et tout dévoué à notre Ordre; mais les qualités du père ne me rendront pas plus indulgent pour la fille, et si vous persistez dans ce coupable attachement, je vous renverrai à Marienbourg.

— Le komtur a-til fini, et le frère Werner peut-il répondre ? — Parlez et défendez-vous, dit Otto avec véhémence.

— Moi, me défendre ! s’écria Werner, me défendre ! quand je suis condamné par les lois de notre Ordre... Je m’expliquerai, je répéterai ce que vous m'avez dit : J'aime à voir Biruta, j'aime à l'entendre, j'aime à me sentir près d’elle. Je l'accompagne dans ses promenades, et un jour je lui ai sauvé la vie; c’est un crime, sans doute, car ma vie, à moi, appartient aux Teutoniques, et je l’ai exposée pour une femme... Vous voyez que je ne me défends pas.

— Ah! dit le vieillard d’une voix tremblante de colère, si je ne vous connaissais pas pour un brave chevalier et pour un homme digne de notre Ordre par ses antécédents, je vous accuserais devant le chapitre.

— Faites ce qui vous plaira.

— Werner, j'ai accompli un devoir pénible en vous parlant avec sévérité ; maintenant, mon enfant, je vais essayer les conseils de l'amitié.

— S'il en est ainsi, je vous entendrai avec respect, avec une affection toute filiale.

— Vous devez vous rappeler ce que vous étiez avant que l'Ordre vous eût reçu dans son sein : orphelin, sans appui, n'ayant point un toit pour vous abriter contre l'orage, point de vêtements pour vous couvrir, point de glaive pour vous défendre; rien, rien, pas mêue [a possibilité d'aller mourir dans un combat. Le grand-maître vous vit, il eut pitié de vous, pauvre enfant, qui n’aviez point encore senti l'étreinte d’une main amie; il

eut pitié de vous, Werner, et il abrégea le temps de votre noviciat pour vous donner la croix de chevalier. Depuis ce jour, vous assistâtes aux conseils des princes et des comtes, et vous devintes l’égal de ceux qui vous auraient dédaigné.

— Vous dites vrai, komtur, la mémoire de ces événements m'est restée dans le cœur, et jamais je n'oublierai ce que je vous dois et ce que je dois au grand-maître Winrich von Kniprode.

— Oui ; n'oubliez jamais, reprit le vieillard attendri, ce sentiment qui nous rend dignes de la justice de Dieu ; mais la reconnaissance ne suffit

pas, il faut mériter toujours et par tous ses actes-

les bienfaits qu’on a reçus. Le danger vous menace, vous êtes au bord de l’abime : ce que je redoute pour vous, c’est vous-même.

— Je vois le passé et l'avenir, répondit Werner avec amertume.

— [nsensé, vous savez ce qui vous attend, et vous ne fuyez pas Biruta..….. Cette croix qui recouvre votre poitrine ne vous défend-elle pas d'aimer une femme? les battements de votre cœur sont un sacrilége.

— L'indifférence, la mort, le néant, sont les vertus qu’on nous commande.

— Ne blasphémez pas, dit sévèrement Otto.

Ma vie et celle du grand-maître doivent vous prouver qu'il y a d’autres dévouements que ceux de l'amour ; nous pouvons aimer, nous pouvons accorder une pitié généreuse ; mais nous ne pouvons sans crime livrer notre âme à une femme. Les règles de notre Ordre nous le défendent, et vous avez juré, sous serment, de les observer.

— Je remplirai mes devoirs, mais je ne puis promettre d’étouffer les battements de mon cœur.

— Si vous ne pouvez vous dompter, fuyez au moins le danger. La force des grandes âmes, c’est la vertu ; la force des faibles, c’est la fuite. Evitez la présence de Biruta. Les chevaliers commencent à murmurer, et bientôt on vous blâmera hautement. Une femme vous ferait oublier Dieu et l'honneur. Mais c’est horrible. Sa beauté vous séduit, et déjà vous avez conçu la possibilité de tous lescrimes. Fuyez, Werner, fuyez cette femme inspirée par le mauvais esprit.

« — Avez-vous été amoureux ? demanda Werner.

— Que vous importe?

— Je me rappelle, qu’étant encore enfant, je me promenais avec mon tuteur. Nous passimes près le couvent des religieuses de Nonnenwerht,

sur le Rhin, pour nous rendre au château de vos ancêtres. Ma surprise fut extrême en voyant que ce château était en ruines; j'en demandai la cause à mon tuteur, il me répondit que...

— ‘Taisez-vous, taisez-vous, s’écria Otto : ne me parlez jamais de la maison de mes pères...

—Un jour, poursuivit Werner, avec sang-froid, un jour je baisais avec transport les mains de ma sœur Marie, de cette chère Marie qui m'embrassait aussi avec tendresse. Mon tuteur avait toujours des confidences à lui faire, et ce jour-là, je me le rappelle, il m'envoya en avant pour que je l'attendisse à la porte du couvent. J'obéis. Arrivé À, je trouvai une sœur tourière. Ma sœur, lui dis-je, apprenez-moi donc par quel hasard le château de mon tuteur se trouve dans cet état de dégradation ?

— Allez, allez cruel, retournez le poignard dans mon cœur, faites saigner encore une blessure qui ne se fermera jamais. Je le mérite, soyez sans pitié, car moi je n’ai pas eu pilié de vous.

— Non, komtur, non, dit Werner, je ne me ferai pas une joie de vos douleurs. Je voulais seûlement vous rappeler que l'amour Le faire battre un noble cœur.»

Outo, tout pensif, écoutait Werner. Puis tout à coup il se retourne, tend les bras vers le jeune homme et lui dit d’une voix pénétrante : « Les années s’écoulent, comme s'écoule l'eau des fleuves, mais les impressions de la jeunesse ne s’effacent pas; les hommes succèdent aux hommes; les événements se reproduisent, mais la douleur est impérissable. Les années emportent la vie et laissent les souvenirs. Mon passé est toujours là ; il n’y à pour moi de réel que ce qui n’est plus. Werner, vous êtes, après le grandmaître, le seul être au monde à qui je confierai les événements de ma jeunesse. Ce sera une souffrance de plus, une punition de plus! Que Dieu accepte ce sacrifice. Venez, Werner, asseyez-vous près de moi, je ne suis plus votre supérieur, je suis un vieillard à qui la vie a beaucoup pris êt très-peu donné; je suis un ami qui saara vous plaindre, car dans l’amour il y à toutes les compassions, toutes les pitiés, tous les dévouements.

» J'ai aimé, Werner, j'ai aimé une jeune fille qui était belle et pure comme les anges; elle m'aimait. Rien ne s’opposait à notre bonheur ; nous étions égaux par la naissance et par la fortune : rien, comme je vous le dis; ne se serait opposé à notre bonheur, sans un vœu barbare de sa mère, et avant d'avoir compris la valeur d'un

serment, elle lui fit jurer sur latombe de son père qu’elle se ferait religieuse. L'amour ne lui avait point encore révélé tous les trésors de la vie... Je ne vous parlerai pas des premiers moments -de notre bonheur, vous avez aimé.

» L'époque fixée pour l’accomplissement de ses vœux arriva, et ma passion la disputa à Dieu. Je l’enlevai, je quittai ma patrie, et, dans une retraite ignorée, je vécus avec elle, pour elle, et je goütai des délices qu’on n’ose à peine rêver. Ce bonheur, qui me semblait un avant-goût du ciel, passa comme un songe. Un jour que je revenais de la chasse, accourant pour me jeter dans ses bras..…..., je ne la trouvai plus... Le tribunal secret l'avait fait enlever, et m'ordonnait de comparaître devant lui. Je partis. J'allais chercher une mort certaine ; mais ces hommes impitoyables eurent pitié de mon désespoir et me laissèrent la vie; ces hommes, avides de condamnations, me laissèrent une vie dont je ne voulais plus. Je revins dans le château de mes pères, je la cherchai partout, j'allai dans les pays étrangers, mais tout.fut inutile... j'avais tout perdu :

‘mon amour, mes affections, ils avaient tout immolé à leur vengeance, et ces deux êtres créés pour mon bonheur, le sort me les ôta. C’est alors que Winrich von Kniprode, qui n’était encore que komtur, séjourna dans mon château, avant de se rendre en Prusse. Winrich avait été mon ami d'enfance, je lui confiai mes malheurs ; mais sa bouche ne proféra ni des paroles de consola-

tion ni des paroles d'espoir ; des doigts seule-

ment il me montra la croix qui reposait sur sa poitrine... Je le compris, et peu de jours après j'appartenais à l'Ordre teutonique. Lorsque nous arrivâmes en Prusse, mon ami essaya de me consoler en me parlant du ciel et des récompenses célestes. Me parler du ciel, à moi qui avais menti à Dieu... J'appris par Winrich que ma maîtresse adorée vivait encore, qu'on l'avait for- ‘cée de prononcer ses vœux et qu'elle faisait pénitence dans le couvent de Nonnenwerth.

— Serait-ce sœur Marie? s’écria Werner.

— C'était elle... Mais ne parlons plus du passé, Marie se repose dans la tombe de toutes ses douleurs... Nous nous retrouverons là‘haut!...»

Il se leva, resta quelques moments pensif, puis il reprit la parole en ces termes:

« Werner, j'étais jeune quand je commis une faute ; le Ciel m'a puni... Souvenez-vous de sœur ‘Marie, quand vous reverrez Biruta.

— J'ai été pour moi-même aussi sévère que

vous. J'ai voulu combattre par la raison ce qui est plus fort que la raison, jai voulu fuir Biruta ; mais elle m'attire malgré moi, et pourtant son caractère ne répond pas à mes idées sur les femmes. L'héroïsme, l’énergie, le courage, sont des vertus qui nous appartiennent ; mais quand Biruta fixe ses yeux sur moi, son regard me fascine; quand elle chante des airs nationaux, elle me semble l’ange inspiré de sa patrie; alors, ses yeux si fiers s’adoucissent, sa voix harmonieuse me pénètre, et je sens que rien sur cette terre ne la mérite. »

Le vieillard secoua la tête et dit : « Lui as-tu parlé de tes sentiments pour elle?

— Mes sentiments! comment pourrais-je les exprimer, puisque je ne sais pas les comprendre?

— Werner, mon fils, rappelle-toi que tu appartiens à l'Ordre des Teutoniques.

— J'y pense nuit et jour, et c’est mon plus cruel châtiment. Pourtant j'ai la volonté du bien, j'ai la volonté de remplir tous mes devoirs, et je vous ‘en convaincrai en exécutant vos ordres, »

Ce mot rappela au komtur ce qu'il avait dit précédemment à Werner, Alors il lui intima de nouveau l’ordre d'aller faire une reconnaissance avec quatre cavaliers et vingt fantassins. « Soyons sur nos gardes, dit-il, car je crains de nouvelles hostilités de la part des Samogitiens. — Adieu, mon fils, dit Otto ; » puis il regarda longtemps le jeune homme, il le regarda comme s’il retrouvait en lui tous ses souvenirs et toutes ses affections.

IT

Une neige épaisse couvrait les champs, un vent du nord tourbillonnait dans les sapins et

jetait d’une branche à l’autre de gros flocons. La

lumière vivace d’un soleil levant se réfléchissait sur ces nappes blanches, mille congélations brillaient sur la nature, et dans le lointain, au faîte d’une montagne, on apercevait, se perdant dans l'air, des colonnes de fumée.

Auprès d’un feu ardent se reposait un guerrier d’une haute stature; ses yeux vifs et pénétrants brillaient sous d’épais sourcils, une longue barbe retombait sur sa poitrine et ses traits exprimaient ke calme et le courage. Certes, cet homme n'eût pas séduit une femme ordinaire, mais une femme supérieure se fût sentie attirée vers lui par une puissance irrésistible.

Un grand nombre de soldats litvaniens cou-

verts de peaux d'ours et de foup entouraient le guerrier ; les uns dormaient et les autres semblaient attendre des ordres; puis deux chiens veillaient, dressaient l'oreille au moindre bruit, et ne perdaient pas de vue leur maitre. Le guerrier debout, la tête appuyée sur son cheval, semblait plongé dans une profonde méditation; aucune voix n'osait interrompre ce silence. Tout là coup on entendit le son des trompettes, et aussitôt les Litvaniens coururent aux armes.

« Patrik, cria le guerrier avec précipitation, prends un détachement de cavalerie et cours savoir le motif de cette alarme. »

L'ordre fut exécuté à la minute, cent cavatiers fendirent l'air pour se rendre à l'endroit menacé. Le guerrier écoutait attentivement pour savoir si le son de la trompette s’éloignait ou se rapprochait.

Sur ces entrefaites, un vieillard s’approcha du guerrier, et, prenant son cheval par la bride, il dit : « Seigneur, montez à cheval, vous êtes ici presque sans gardes, et l'ennemi parait s'approcher. Kieystut, l'espoir de la Litvanie, ne doit pas inutilement exposer sa vie.

— Ne crains rien, mon bon Gastold, reprit le grand-duc de Litvanie, je serai à cheval en un clin d'œil; d’ailleurs l'ennemi ignore que je me trouve ici.

— Tout cela est possible, mais je connais la vigilance des Teutoniques,et vous-même, seigneur, vous avez été victime de leurs ruses. L'ami de votre père et le vôtre a le droit de vous avertir. »

Kieystut, impatienté, fronça le sourcil, et sans rien répondre quitta sa place pour aller écouter les mouvements de l'ennemi. Au même instant,

un cavalier du détachement de Patrik arriva

tout essoufflé en disant à Kieystut : « Seigneur, nous avons fait bonne chasse, nous avons pris une biche comme vous n'en avez jamais vu.

— Explique-toi plus clairement, Woydan, re-

prit sévèrement Kicystut.

— Dès que nous eûmes gagné la forêt voisine, :

nous nous répandimes de tous les côtés. Patrik,

toujours plus heureux que les autres, rencon--

tra une femme, mais une femme belle comme la déesse Pogezana ; quand elle nous vit, elle voulut fuir, mais il n’est pas facile d'échapper à

Patrik ; il s'en saisit et va vous l’amener à l'in-

Stant.

— Etait-elle accompagnée de ses serviteurs ? :

dit Kieystut.

— n'y en avait qu'un, et il est en notre pouvoir.

* — C'est bien, nous ne serons pas trahis.

— Mais, poursuivit Woydan, notre expédition ne fut pas sans danger. Voici comment les choses se passèrent : nous aperçûmes, après nous être emparés de la femme que vous verrez bien- LôL, seigneur, nous aperçümes plusieurs cavaliers enveloppés dans de vastes manteaux; un homme, qui paraissait être leur chef, marchait à leur tête, er c'est lui le premier qui se jeta sur nous pour délivrer la prisonnière; d'un coup de lance il renversa un de nos compagnons : alors le combat s'engagea; mais comme nos forces étaient supérieures aux leurs, pas un n'échappa. Le chef se battit corps à corps avec Patrik. Patrik, dont vous connaissez la vigueur et l’adresse, allait le frapper, mais avant que le coup l'eût aiteint, il avait disparu.

— Et vous ne l'avez pas rattrapé? dit Kieystut.

— Impossible, ilne marchaitpas, il ne courait pas, il volait comme si Giltyne {la déesse de la Mort) elle-même l’eût poursuivi, et comme nous craignions de tomber dans les griffes de sa troupe qui était en embuscade, nous ne trouvâmes rien de mieux à faire que de rebrousser chemin.

— Misérables !» s'écria le grand-duc; et prenant un petit cor d'argent qu'il portait toujours sur lui, il en sonna trois fois, et aussitôt les Litvaniens acCoururent.

Woydan, malgré la colère du prince, osa lui dire : « Seigneur, je crois bien que ces hommes qui nous ont attaqués étaient des Teutoniques…» Sur ces entrefaites, Patrik arriva tout couvert de sang, et il présenta au grand-duc la prisonnière. Le grand-duc ne la regarda pas, il dit seulement à Patrik : « Je serais plus content de toi si tu m'avais amené un Teutonique. Cette circonstance bouleverse tous mes projets, à présent l'ennemi connait ma présence en ce lieu; mais ce que quelques-uns n'ont pas pu faire, tous le feront. Gastold, réunissez les troupes et attaquez le château sur trois points à la fois.— Savez-vous à quelle distance nous sommes de Johannisbourg? Puisque vous avez parcouru les enyirons, vous devez le savoir,» dit Kieystut, en tournant ses yeux pour la première fois sur la captive. Alors elle prit la parole, et prononça ces mots d’un ton fier et hardi : « Avec des chievaux comme les vôtres vous serez bientôt arrivés, mais votre retour sera plus prompt encore: »

Kieystut, étonné de tant d'audace, jeta de nous

veau ses regards sur cette femme; mais cette fois il ne put les en détacher, jamais il n'avait vu rien de si complétement beau, rien de si parfaitement admirable.

« Qui es-tu? demanda Kieystut d'une voix presque tremblante d'émotion.

— Je me nomme Biruta, je suis la fille de Walguna, un noble prnssien.

— Et ce chevalier Teutonique qui te suivait et qui combattait si vaillamment pour toi ?

— Ïl a combattu vaillamment, dites-vous, et je suis entre vos mains!

» Ce chevalier était, je crois, Werner von Windeken.

— Tu es fière et dédaigneuse, Biruta, répondit Kieystut.

— Oui, je sais comprendre ma dignité de femme.

— Il me semble que pour une esclave, pour une captive, cette dignité est un peu exagérée.

— Moi, esclave! je ne le suis pas, je ne le serai pas, car je ne le veux pas !

— Tu es confiante dans ta beauté et tu as lu dans mes yeux un sentiment de pitié, je ne m'en défends pas. Tu ne seras pas esclave, Biruta, tu seras ma captive. J'ordonnerai à Patrik qu'il me cède ses droits sur toi, et tu seras heureuse alors.

— Kieystut, répliqua Biruta, avec calme, ce mot heureuse me semb'e une ironie, un langage de prince assez hors de propos, car vous n’auriez pas dù oublier le sort de votre grand-père Gedymin. Dans le siége du château de Christhourg, la fille d'un noble de Samland tomba en son pouvoir; elle était belle aussi : elle lui plut, et il voulut en faire sa captive. Sans doute il lui promettait de la rendre heureuse; mais dès que cette femme fut arrivée dans la tente de Gedymin, de votre grand-père, Kieystut, elle lui enfonça un poignard dans le cœur... Laissez-moi libre, renvoyez-moi à mon père, préservez-nous du pillage, de l'incendie... Une bonne action ne peut-elle vous séduire, et ma reconnaissance n'est-elle pas de quelque prix !... »

Kieystut, qui l'avait écoutée dans un profond recueillement, se retourna vers sa suite et dit : « Reconduisez cette femme dans la maison de son père.» Puisil ajouta, en regardant Biruta: « Nous ñous reverrons encore, nous nous reyerrons après la prise du fort.»

Biruta fut rêveuse tout le temps que dura le voyage. Kieystut la préoccupait; elle avait cru

voir en lui la réalité de tous ses rêves. Kieystut,

Je héros de la Litvanie; Kieystut, le grand

homme de guerre, pouvait devenir le sauveur de sa patrie et l'arracher au joug des Teutoniques. L'amour de la patrie était une religion pour Birula : tous les grands sentiments avaient place dans cette âme. Mais si Biruta pensait comme un homme, elle sentait comme une femme : toutes ses facultés étaient complètes. Elle pouvait aimer, elle devait aimer, non de cet amour qui est pour les femmes une distraction, une occupation dans une vie inoccupée, mais avec passion, avec cette force divine qui fait tout vouloir et tout entreprendre. Biruta ne rêvait plus que son bonhenr et la délivrance de sa patrie. Kieystut résumait toutes ces espérances : un jour, un moment avait suffi.

Quand elle fut arrivée chez son père, elle dit aux Litvaniens qui l'avaient accompagnée : « Exprimez à votre maître ma profonde gratitude ; dites-lui que mon souvenir ne le quittera pas. »

Après le retour de Werner dans le fort, l’activité et le mouvement se firent remarquer sur tous les points. Les postes furent occupés, et on

| se prépara à la défense. Kieystut ne tarda pas à

paraître, et le fort fut attaqué sur tous les points à la fois. La défense et l'attaque furent poussées avec une égale vigueur. Les troupes de Kieystut firent des prodiges, mais la fortune favorisa cette fois les chevaliers Teutoniques : ils résistèrent, et Kieystut, pour épargner son monde, donna ordre de cesser l'attaque, et les Litvaniens reprirent leurs positions dans les forêts environnantes.

Le lendemain de cette journée, Werner, malgré la défense et la recommandation du komtur, se rendit chez Walguna, C'était par une froide soirée d’hiver : le.ciel était parsemé de brillantes étoiles, la lune jetait ses pâles rayons, le sol était recouvert d’une neige éclatante. Il partit seul, et pour arriver plus tôt il traversa la forêt qui le séparait de l'habitation de Walguna. La nature, dans sa majestueuse tristesse, était en harmonie avec son cœur; des flocons de neige remplaçaient les feuilles tremblantes, et leurs mugissements étaient semblables aux vagues de la mer. Les oiseaux ne sillonnaient plus l'air par leurs chants; partout un calme lugubre.. Wur-

ner vivait au milieu de ces images de mort, il vivait de douleur et d’angoisses, son pouls battait avec violence; et, en approchant de ce lieu où il allait revoir Biruta, son émotion fut telle qu'il fut obligé de s'arrêter... Enfin il reprit courage, fit quelques pas encore et se trouva en face de la croisée de Biruta. « Mon Dieu! je vais la voir, se dit-il; mais quel pouvoir m’attire vers cette femme”? quelle fatalité m’enchaîne à son souvenir ! Elle ne peut être à moi, je ne la mérite pas; elle m’a repoussé avec indifférence, avec mépris; elle a écouté avec dédain les paroles d'amour qui tombaient de mon cœur comme malgré moi. Je ne l'aimerai pas, je ne serai pas sacrilége pour cette femme... » Se croyant plus

fort après cette résolution, il se disposait à en-

trer, lorsqu'il aperçut Biruta qui s’approchait de la croisée pour regarder le ciel. Sa figure éclairée par les reflets de la lune, sa chevelure noire tombant en grosses boucles sur son cou, sur ses épaules, lui donnaient l'air d'une vision. Biruta prit sa harpe et se mit à préluder quelques accords, puis elle chanta cette divine prière : « Pardonnez-moi, à sainte Vierge ! pardonnez-moi! » Werner, en lécoutant, se rappela les paroles du komtur :« Non, dit-il, êlle n’est pas païenne ; ce sont les traits d'un ange, et l'âme d'un ange. »

Il frappa à la porte, et le vieux Walguna vint à sa rencontre.

« Soyez le bienvenu, seigneur Werner, dit-il, je suis heureux de vous voir, car je sais que votre courage a contribué à la défense du fort. Mon âge me rend inutile pour le service de l'Ordre, mais mes vœux, mes prières accompaguent les braves qui lui sont dévoués.

—Vous avez fait vos preuves, Walguna, et aujourd’hui vous pouvez vous reposer. Oui, vous avez bien mérité de notre Ordre, et nous le sentons d'autant mieux, que tous vos compatriotes ne nous ont pas été fidèles, notamment Monté qui grossit la liste des traitres.….

— Ah! seigneur, n’appelez mes frères, ni des traîtres ni des ingrats, ne condamnez pas des opprimés qui voulaient être libres : l'amour de la liberté est aussi une passion.

— Si vous les excusez, Walguna, pourquoi n'avez-yous pas fait comme eux ? Pourquoi étiezvous ayec nous, quand tout ce qui habite les bords de la mer jusqu'aux bords du Niémen, était contre nous? »

Walguna ne répondit rien.

« Parlez franchement : depuis longtemps je.

voulais vous demander la cause de votre conduite, l'explication de ce dévouement à toute épreuve; mais votre tristesse, toutes les fois que Jabordais ce sujet, m’a retenu. Aujourd'hui je sollicite encore votre confiance ; parlez, Walguna, je vous ouvre un cœur ami.

— Seigneur, répondit Walguna, je n’aurais jamais abandonné les rangs de mes compatriotes, s'il se fût agi seulement de la défense de la patrie; mais l'Eglise était menacée, la croix allait tomber sous des coups sacriléges; l’idolâtrie redressait la tête, Kriwe-Kreweyto allait s’emparer du pouvoir... Toute mon âme s’est révoltée, et Dieu l'a emporté sur la patrie; j'ai abandonné mes rangs, j'ai trahi mes frères, j'ai combattu pour le Christ, mais pas pour des hommes, seigneur, pas pour votre Ordre... J’ai dit plus que je ne devais sans doute, oubliez mes paroles. »

La recommandation de Walguna était inutile.

Werner n'écoutait plus, il avait cru entendre les pas de Biruta, et en effet elle entra en apportant l'hydromel. Mais elle ne leva pas les yeux, à peine si elle répondit au salut de Werner. Elle posa sur la table deux verres et un flacon, et se disposait à sortir lorsque son père lui dit : « Versenous à boire, et fais les honneurs de la maison au nouveau veru, » Elle obéit, offrit les verres, et, selon l'antique usage, but elle-même ce que Werner avait laissé dans son verre; mais auparavant elle dit avec un sourire plein d’ironie : € A votre santé, intrépide Teutonique, et surtout à votre fougueux coursier.

— Que voulez-vous dire, Biruta? demanda Werner tout étonné.

—Comment!ne dois-je pas vous féliciter d’avoir échappé si heureusement aux Litvaniens? Votre fuite a été si précipitée, que vous ne vous êtes pas souvenu, sans doute, que vous laissiez uné femme entre leurs mains. »

Un long regard fut la réponse de Werner.

Walguna, qui craignait que sa fille n’eût offensé le chevalier, dit : « Mais toi-même, Biruta, tu avais rendu justice au courage du seigneur Werner. — Oui, répondit-elle, on peut être brave, et ne pas soutenir le combat, un contre mille ; mais abandonner une femme, la laisser au pouvoir des païens.. Allons, ne parlons plus ‘de ces choses, on m'accuserait d’orgueil, et dans le vrai, je ne mérite pas qu'un noble chevalier teutonique verse son sang pour moi; un duc de Troki et de

Samogitie à la bonne heure, un païen peut bien mourir pour unepauvre fille.

— Vous êtes injuste, Biruta! ma vie, je l'aurais sacrifiée ; je l'aurais saerifiée sans l'espoir d'une larme ; je l'aurais sacrifiée avec joie, car celui qui n’est pas aimé ne regrette pas la vie.

— Eh bien,pourquoi m’avez-vous sbaidertise?

dites, justifiez-vous.

— Mon devoir : vous comprenez la valeur de ce mot, vous qui êtes plus qu’une femme. L’honreur exigeait que j'allasse prévenir les chevaliers de la présence des Litvaniens. D'abord, je ne pensai qu’à vous, aux dangers que vous courriez, mais la position de mes frères d'armes, mes serments me revinrent à.la mémoire ; il fallut m'arracher ‘à vous, sous peine de passer pour traître et parjure. Je vous quittaï, et je me rendis dans le fort pour le préparer à la défense.

» À présent, Biruta, dites-moi par quel miracle vous avez été sauyée. ».

Biruta, sans répondre, donna sa main à Werner, son beau regard se fixa sur lui... Il était justifié

Biruta lui raconta avec détail l’histoire de sa captivité d’un moment. Son enthousiasme pour le grand-duc se peignäit dans sa voix, dans ses gestes; elle oubliait Werner, elle ne le voyait plus, son âme s’épanchait.…

« Votre reconnaissance est presque du fanatisme, lui dit Werner ; mais comment est-il donc cet homme qui a mérité votre admiration ? On le regarde comme un hétpagi je le croirais s’il était chrétien. :

— L'héroisme n’appartient-il qu'aux chrétiens? enviez-le, mais ne le calomniez pas! Ah! si vous le voyiez, vous aussi, vous seriez forcé à l’admiration. Toutes les vertus resplendissent sur son visage, et on ne-pourrait supporter l'éclat de ses yeux, car le génie est imposant, si une expression de bonté ne tempérait le feu de ses regards; le calme et la force, le génie et la bonté, voilà cet homme que les chrétiens ne trouvent pas assez grand pour l'appeler un héros!

— Vorre exaltation me paraîtrait juste, si elle venait de la réflexion; mais je crains, Biruta,

pardonnez-moi, je crains qu’elle ne vienne du |

cœur.

— Et quand cela nr.

— Mais dans le vrai, je suis mauvais juge,poursuivit Werner, car je ne connais pas l'amour. — Je vous plains, dit-elle dédaigneusement.

— Oui, je le crois, l'amour seul est capable de

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