TOME TH
tant d'illusions; il ne voit pas, il ne juge pas, il sent, il est entraîné par la passion, et toutes les passions sont menteuses.
— Mais si vousne connaissez pas l'amour, comment reconnaissez-vous ses symptômes ? » Wer-
| ner.se tut un moment, puis il dit : « Avouez, Bi-
ruta, que le grand-duc vous a fait une profonde impression.
— Je ne le nie pas, j'ai éprouvé le plus inattendu et le plus nouveau des sentiments. Je me rappelle les paroles de Kieystut, je me rappelle son regard. Ah! jamais je n’oublierai le moment où il me rendit la liberté.
— Cette action est belle, sans doute, mais les traits de Kieystut ne sont-ils pas plus profondément gravés dans votre cœur?
— Il paraît que le chevalier teutonique veut être mon confesseur, dit Biruta en souriant; pour me plaire, il faut avoir pénétré mon âme.
— J'apprécie votre franchise, Biruta,je ne m'en offense pas; cette croix, que vous voyez sur ma poitrine, me défend l'amour, la jalousie; elle me fait un crime de toutes les joies et de toutes les douleurs de ce monde ! Là-haut doivent être toutes mes espérances. Mais ne demandant plus rien pour moi, ne puis-je pas m'inquiéter pour vous ? avez-vous pensé à l'avenir ?
— L'avenir, la gloire peut l’espérer; mais le bonheur n’a pas d'avenir! le bonheur, c'est un jour sans lendemain; un jour où on vit toute sa vie, où on épuise toute son âme.
— Je vous avais deviné, Biruta. Que le Ciel vous protége |
— Werner, dit-elle en l’attirant vers la croisée, et en lui montrant de la main la clarté de la. lune, l'astre ne peut retourner sur ses pas; il doit parcourir le cercle que le Créateur lui a tracé; il le doit, et nous, faibles créatures, nous voudrions lutter contre la volonté divine ; à l’homme appartient sa vie, il peut en disposer la rejeter si le fardeau est trop lourd; mais à
Dieu appartient sa destinée.
— Quelle inconcevable chose! Tout ce que vous dites, je l'ai pensé.
— Chevalier de la Croix, dit Biruta, vous avez fait des vœux, vous les avez renouvelés trois fois, et devant Dieu; vous avez fait abnégation de votre volonté; les choses de ce monde ne vous appartiennent plus. Vous avez fait vœu de pauvreté; on ne vous à pas laissé la joie d’adoucir la misère du pauvre, vous ne pouvez partager avec lui votre morceau de pain, car il appartient à
l'Ordre. Vous avez juré de n’être ni époux, ni père; votre amour déshonorerait la pauvre fille qui se livrerait à vous... Ne me regardez pas ainsi, Werner; votre regard fait mal.. Je crains de vous comprendre... Soyez mon ami, mais rien
de plus; il y a un abime entre-nous, et le jour où. vous oseriez me parler d'amour briserait à tou-. jours notre amitié. Prenez ma main, comme un.
gage d’estime et de confiance.»
Werner saisit la main de Biruta, la serra contre son cœur, et dit: « Oui, je serai votre ami, pensez à moi; quand vous serez malheureuse, appelez-moi. Adieu, Biruta, adieu. » Et sans at-
tendre, sans demander une parole consolante,un.
regard de pitié, il s’en alla précipitamment.
Dans une des vastes salles du château de Marienbourg, était assis, auprès d’une table, le secrétaire du grand-maître des Teutoniques ; il attendait d’un moment à l'autre l’arrivée de Wiarich. Enfin il arriva, et dit au secrétaire : « Écrivez vite ce que je vais vous dicter. « Cheva- » lier et frère, le païen qui a attaqué le fort de
» Johannisbourg s’arme de nouveau, et nous me-
» nace avec des forces plus considérables ; mais » les légions pieuses de la Bavière, du Rhin et >» des autres parties de l'Allemagne sont.en route » pour nous rejoindre. J'apprends que déjà elles » Ont franchi l'Oder ; je vous recommande en » conséquence de vous tenir prêt à la guerre; » vous vous rendrez vers la mi-mars dans les » environs d'Insterbourg, où nous établirons » notre quartier général. Je vous invite à garder » le plus grand.secret, et prie Dieu qu’il vous ait » en Sa sainte et digne garde. »
— À qui dois-je adresser cette lettre? demanda.
le secrétaire.
— Aux trente komturs, répondit Winrich.
von Kniprode ; mais au komtur de FJohannisbourg vous ajoutérez le post-scriplum suivant : « Je » vous remercie, frère, au nom de l'Ordre, pour » [à belle défense du fort; soyez toujours sur * vos gardes, car je connais la tenacité de Kieys- » tut. Envoyez-moi ici le chevalier Werner von » Windeken, je le demande dans l'intérêt de son » Salut, »
Quand le secrétaire fut sorti, Winrich s’approcha l'une mappemonde, et se dit én lui-même : La Prusse occupe un bien petit point sur le
globe, et pourtant elle ne me laisse pas un moment de repos! la guerre! toujours la guerre! quand cesseront donc ces funestes hostilités? 1l leva les yeux au ciel, puisilresta plongé dans une profonde méditation ;, ensuite il sonna pour appeler ses gens. Un.serviteur parut aussitôt, et le grand-maitre Jui dit :.
« Le komtur de Labiau est-il arrivé ?
— Non, seigneur.
— Alors va dire à mon écuyer qu'il m'amène les chevaux que le roi.de Bohème m'a envoyés ce matin. »
Le serviteur s'éloigna, et Winrich, toujours pensif, toujours préoccupé, se-mit à regarder les portraits des grands-maîtres de l'Ordre, qui décoraient-la salle. Il s'arrêta à Sigismond Teutschwagen, le premier qui fit de Marienbourg la capitale des Teutoniques : avant lui, c'était à Venise qu'ils avaient fixé leur résidence. Une grande pensée, une seule, peut faire un grand homme ; une pensée conçue dans ce vaste cerveau fit plus pour la puissance des Teutoniques que des siècles de peines et de victoires. À Venise, nous étions sujets; ici nous sommes souverains! Ces réflexions furent interrompues par le bruit des chevaux qui entraient dans la cour. Winrich se mit à la croisée, et il vit un chef teuton entouré de sa suite ; il:reconnut à l’instant:que c'était celui qu'il attendait, et il en eut une joie extrême. Le komtur de Labiau était un homme de petite taille, mais fort et musculeux ; ses yeux étaient expressifs, et ses lèvres minces annonçaient plus d’esprit que de bonté. Henri Schindekopf était renommé pour sa bravoure, c'était sur ce point la première réputation après celle de grandmaitre. Rigide observateur des règlements de FOrdre, il priait sans cesse, couchait sur la dure, buvait de Peau et détestait les femmes ; aussi le grand-maître le donnait pour exemple à tous les jeunes chevaliers, et lhonorait du titre de son ami. Le komtur de Labiau était aussi sévère pour lui-même que pour les autres et ne pardonnait rien, et je crois même qu'il aurait poussé le zèle jusqu’à la punition des mauvaises pensées. Au moment où Winrich l’aperçut dans la cour, il était monté sur un grand cheval bai: cette manie appartient à tous les petits hommes de tous les siècles.
Il s'empressa de se faire annoncer chez le grand-maître, et après les salutations, les témoignages réciproques d'amitié, ils se mirent tous deux à la croisée pour voir les chevaux de Bo-.
hême. Les chevaliers admiraient avec envie ces magnifiques chevaux. « La belle monture! dit l'un d'eux ; je voudrais qu’il me fût permis d’essayer celui-là... — Frère Jean, lui criale komtur, si ce cheval te plait, essaie-le, et il sera ensuite à toi, le grand-maître voudra bien me permettre d'en disposer.» Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois, il monta le cheval; d’abord il parvint, à force d'adresse et d’habileté, à maitriser l'animal fougueux; mais, après quelques évolutions, il tomba par terre, au milieu des rires et des rumeurs de l'assemblée.
« Bon Dieu! dit le komtur, quelle jeunesse!
cela n’a pas plus de force, pas plusd'énergie qu'une femme. { Notez bien que cette comparaison était le plus grand outrage du komtur.) Voyez, grandmaître, ce pauvre chevalier, tout pâle encore de sa chute. Allons, il faut que je leur apprenne à tous comment on dresse un cheval : vous m’autorisez, n'est-ce pas, grand-maître, à donner l'exemple à ces jeunes gens? »
Winrich lui fit observer qu'il en résulterait peut-être quelque accident : « Peu importe, répondit Le komtur, il faut instruire notre jeunesse, et lui montrer que quand on n’est pas unefemme, un être faible et de pauvre nature, on peut braver et surmonter toute espèce de périls.
— Henri, dit de grand-maître avec bonté, faites tout ce qu'il vous plaira. »
Le komtur descendit dans la cour, s'empara du cheval, le piqua des deux, et se mit à galoper. Le cheval cabriolait, se cabrait comme un furieux, mais force lui fut de céder au komtur, qui, tout triomphant, tout suant, tout haletant, tout essouflé, fit trois fois le tour de la cour. Il descendit, c'était assez pour sa gloire, mais en jetant sur la foule un regard de mépris.
Quand il revint auprès de Winrich, celui-ci lui dit: « Henri, vous vous êtes conduit comme les chevaliers du bon vieux temps, le cheval est à vous, et vous le monterez le jour du combat; mais pour l'amour de Dieu, ne vous exposez plus ainsi, nous ne sommes plus jeunes, mon pauvre ami, et les hommes de notre trempe sont rares, même dans notre Ordre.
— Jele crois certes bien, notre Ordre a plus de vices à lui seul que tout le reste de la société, répliqua Henri. La mollesse et le luxe, voilà où nous en sommes arrivés, et si nous n'avons point encore atteint le degré de perversité des Templiers, nous marchons sur leurs traces. Une
- armure, un manteau, une épée, un cheval, la
terre pour se coucher, le ciel pour se couvrir, tels étaient les biens de l’ancienne chevalerie ; aujourd’hui, nous voulons être les maîtres des peuples, et nous oublions Dieu, notre maître à tous. Nous avons fait vœu de pauvreté et de chasteté, et nous nous vautrons dans la débauche et dans le luxe... »
Cette conversation fut interrompue par l’ar rivée du maître- d'hôtel, qui vint annoncer le diner. On passa dans la salle à manger, et là Henri trouva des paroles plus éloquentes encore pour blâmer le luxe et surtout l'usage du vin : il ne but que de l’eau tout le temps du repas ; mais les chevaliers, qui faisaient bon marché de l'exemple, burent tant qu’ils purent.
Le soir on tint un conseil de guerre. On discuta longtemps pour savoir si l’on prendrait l’offensive ou la défensive; mais sur ces entrefaites Kieystut trancha la question, car ïl s'emparait déjà des possessions teutoniques du côté d’Argensbourg.
« Werner, dit un soir le vieux komtur Otto, ce que je prévoyais est arrivé; le grand-maître t’ordonne de te rendre à Marienbourg, il veut que tu y passes quelque temps ; j'en suis fâché, je m'étais accoutumé à ta présence ; mais le grandmaître ordonne, pars, et que Dieu te conduise. Moi, je vais rester seul, car ces hommes qui m'entourent ne me comprennent pas, ne me connaissent pas ; ils n’ont point vu Marie, ils n'ont point vu mon château des bords du Rhin, ils ne répondront à aucun de mes souvenirs ; je ve regrette, Werner, et sans Biruta nous ne serions pas séparés. Que son dieu Perkounas I:
punisse, cette femme qui me prend ma dernière joie. Mais ne me regarde pas ainsi, tu sais que mon cœur vaut mieux que mes paroles; et en mémoire de toi je protégerai Biruta, je la défendrai,-je lui donnerai plus qu’elle ne mérite! »
Malgré l’'amertume de ces dernières paroles, Werner fut si ému de reconnaissance qu’il ne put répondre au komtur, et celui-ci, qui prit son silence pour du dédain, lui dit: « Tu m'accuses, Werner, et tu quitteras sans peine un vieillard exigeant et maussade.
— Non, Otto, reprit tendrement Werner,
un déchirement inexprimable.
— Biruta demeure ici, c'est vrai!
— Et vous, que j'aime et respecte, et vous qui restez seul et qui aviez besoin de moi!
— Tu m'aimes donc un peu? que Dieu te bénisse pour de pareils sentiments, ils me font du bien. Va, et dispose tout pour ton départ. Je te permets d'aller faire tes adieux à Walguna, je te le permets pour prévenir une faute de désobéissance ; mais pour plus de süreté fais-toi accompagner, car Kieystut est près d’Argensbourg. Hâte-toi, et quand tu seras de retour, tu viendras me voir. »
Werner se rendit chez Walguna, Biruta était seule. « Je pars, lui dit-il en entrant, et je viens vous faire mes adieux.
— Cette séparation m'est pénible, mais je Ja crois nécessaire pour votre bien.
— Dans ce moment que je vous quitte, je ne puis avoir une autre pensée; le jour qui fuit n'est rien, demain est une possession incertaine.. Me promettre du bien ou du mieux pour l'avenir me semble une ironie cruelle!
— Allons, Werner, n'empoisonnez pas ce dernier moment; le calme qui assiste au départ est d'un bon augure. Nous nous reverrons, n’en doutez pas, ne prenez pas vos émotions pour du pressentiment.
— L'avenir est entre les mains de Dieu; mais permettez-moi, lui dit Werner, de vous parler comme si ce jour était le dernier. Il y a au fond de mon cœur un soupçon, une crainte qui le ronge...
— Parlez hardiment, Werner, toutes vos questions seront dictées par l’amitié, je vous écoute.
— On dit, Biruta, que vous êtes chrétienne en apparence, mais .qu'au fond du cœur vous avez conservé la religion de vos ancêtres ? »
Biruta parut interdite, elle ne répondit point d'abord, et Werner prit son silence pour un aveu; enfin, se remettant peu à peu, elle dit: « Vous aussi, vous m'avez soupçonnée, Werner; mais comme je vous estime, je m'expliquerai.
Rassurez-vous, je suis chrétienne, j'adore les doctrines du Christ, je crois tout ce qu'il. nous a enseigné, mais je hais ces hommes qui parlent en son nom, qui combattent pour lui, et dont toutes les actions démentent les paroles. Je n'ai ni respect ni amour pour un Ordre couvert de sang et de boue, ce sang est celui de mes frères. Suis-je justitiée, Werner ?
non, ces lieux me sont chers, je les quitte avec |
— Pas encore, Biruta. Pourquoi n’allez-vous pas à l’église, pourquoi n'accomplissez-vous pas
-vos devoirs de piété, pourquoi ne fréquentez-
vous pas les couvents ?
— Dieu est partout! s'écria Biruta avec exaï. tation, Dieu est partout, et de partout il entend nos prières. Que sont les voûtes des temples, quand je les compare aux voûtes du ciel? vos cierges brillent-ils avec plus d'éclat que les étoiles, et la voix de vos prédicateurs est-elle plus puissante que le bruit du tonnerre, ow plus imposante que le murmure des forêts agitées par les. vents ? Werner, je prie Dieu, j'élève ma pensée vers lui, je m'agenouille devant une fleur, devant un brin de gazon; la nature, c’est mon temple, mais toutes vos profanations inventées par les hommes, je m’en éloigne. »
Werner était forcé de réprouver ce discours.
La religion que Biruta s'était faite lui semblait une hérésie, et cependant il l'avait écoutée sans l'interrompre. Après un silence de quelques moments, il lui dit :« Mais, si vous êtes chrétienne, pourquoi visitez-vous si souvent le lieu où se trouvait autrefois le temple de Romnowe ? c'est là que vos prêtres sacrifiaient des victimes humaines à leurs divinités!
— Ne parlez pas du sang qu'ils ont versé, chevalier.teutonique, répliqua fièrement Biruta. Nos prêtres, à nous, n’envahissaient point les pays étrangers, sous le prétexte de propager teur religion ; ils ne massacraiént pas les habitants pour s'emparer de leurs terres. Les crimes de nos prêtres venaient de leur ignorance, ils ne savaient pas que Dieu ordonne le pardon et la charité ; ils ne le savaient pas, eux, et en sacrifiant quelques prisonniers de guerre, ils croyaient être agréables à leurs divinités. D'ailleurs, en immolant les autres, ils ne s'épargnaient pas : on compte jusqu’à trente-trois grands-prêtres qui se brûlèrent volontairement sure bûcher, pour conjurer la colère des dieux, quand la patrie était malheureuse. Répondez-moi, Werner, vos grands-maitres, votre Ordre, qu'ont-ils fait.pour la patrie, qu'ont-ils fait pour le bien de l'humanité ?
— Avant de vous répondre, j'exige que vous m'expliquiez le motif de vos visites à Romnowe.
— Je peux tout dire. Si vous étiez dans la Terre-Sainte, n'iriez-vous. pas visiter la maison de vos premiers grands-maiîtres et de ces prêtres qui ont fondé votre Ordre? N'auriez-vous pas présents à la mémoire leurs vertus et leurs belles: actions ? ne leur accorderiez-vous pas plus d'es-
time qu’ils n’en méritent peut-être ? Eh bien, moi, j'aime à visiter des lieux qui ont été chers à mes ancêtres, auxquels toutes les traditions, tous les souvenirs de mon enfance se lient étroitement ; et quand j'entends ces chants populaires avec lesquels on m'a bercée, mon cœur s’épanouit : j'aime à m'égarer dans nos forêts primitives, J'écoute le gazouillement des.oiseaux et les sons mélodieux de la harpe de nos weïdalotes; je me repose sous un chêne aussi vieux que le monde. C'est là que le grand Kriweyto rendait la justice ; c'est là qu’il méditait le bonheur du pays... Je le vois, et mon âme vit de la grande vie du passé. Je chante l'antique gloire de nos ancêtres, et j'oublie le présent et je ferme les yeux sur nos misères.
» Je deviendrai sans doute moins fervente pour le passé quand le pays sera heureux. Je deviendrai.moins fervente pour le passé quand je ne verrai plus le luxe et les excès de vos prêtres ; quand nos frères, tous égaux, tous libres, ne seront plus sujets de votre Ordre; quand une simple croix remplacera la magnificence profane et la grandeur impie.
— Les paiens aussi, Biruta, aimaient la ma--
gnificence. La colère de Dieu a renversé leur culte, et Dieu protége le nôtre!
— La colère de Dieu! ah! je vous en prie,
faites-moi grâce des formules de votre Ordre : je
ne parle pas ici à un chevalier teutonique, je :
m'explique devant un homme qui ne manque pas de supériorité.»
Werner voulait répondre, mais il entendit le bruit de la cavalerie qui approchait; et se rappelant alors les sages avertissements d'Otuo, il courut verrouiller les portes et rejoignit Biruta. « Voici les Litvaniens, dit-il, on les envoie pour piller et ravager les environs d’Argensbourg. Peut-être viennent-ils pour vous enlever, par ordre de Kieystut ; mais je saurai vous défendre. Ils passeront sur mon corps avant d'arriver jusqu'à vous. J'ai tout près d'ici dix hommes qui défendront les abords de la maison.
— Et mon père, s’écria Biruta, où est-il ?
— Espérons qu'il échappera à l'ennemi. Mais priez, Biruta, pricz; cherchez des forces dans la prière.» é
Biruta regarda Werner, leva les yeux au ciel, prit un arc et se plaça derrière une croisée.
Bientôt on aperçut deux détachements de cavalerie litvanienne ; ils s’arrêtèrent à une certaine * distance l’un de l’autre, puis ils entourèrent.ia
maison. Peu après on entendit frapper à la porte à coups redoublés. af
« Ouvre, ami Walguna, dit une voix forte :
nous venons, au nom du grand-duc, demander la main de ta fille. Ouvre vite et donne-nous ta fille. Ne refuse pas, au moins, car nous mettrions le feu à ta maison. Ouvre, ouvre, disaient tous les Litvaniens à la fois, ou nous allons enfoncer les portes.
— Ne craignez rien, Biruta, mes cavaliers vont venir à notre secours, dit Werner.
— Ouvre done, crièrent encore les Litvaniens, ou bien nous irons prendre la colombe dans son nid.
—Qu'ils viennent, » dit Werner en s’armant de son épée ; et aussitôt il se présenta à la fenêtre avec Biruta.
— Ha! ha! un Teutonique par-dessus le marché. C’est- bon : des échelles, bien vite, nous prendrons la colombe et le vautour. »
Biruta lança sa flèche, qui atteignit un Litvanien; Werner en frappa un autre, et les hommes placés au dehors eurent le soin de venir pour empêcher l'estalade.
—— Par ordre de Kieystut on devait vous enlever, dit Werner, et pourtant Kieystut est païen !
— Ne condamnez pas le grand-duc, peut-être a-t-on agi sans ses ordres ?
—Seigneur Werner, dit un cavalier en entrant, partez au plus vite, le komtur vous réclame ; partez, trouvez-vous à votre poste avant le retour des. Litvaniens ; ils sont en nombre, et d'un moment à l'autre ils peuvent revenir ici.
— Je suis à toi. » Et le cavalier sortit.
« Vous ne devez pas rester seule ici, Biruta; le komtur vous donnera asile dans le fort, je n'en doute pas, dit Werner.
— Non, Werner, non, je n’abandonnerai pas la maison de mon père; je resterai, j'attendrai mon père : mais vous, partez, et que Dieu vous protége.
— Il faut donc nous séparer, nous séparer quand je vous laisse exposée à mille dangers! Il faut donc vous quitter, Biruta, et prendre pour derniers souvenirs ces adieux si froids. Non, je ne puis m'y résoudre, je resterai près de vous.
— Ayez du courage, Werner, ne prolongez pas la tristesse des adieux. La destinée ne fait pas miséricorde ; sans doute nous ne nous rever rons jamais. .
— Eh bien! avant la mort, vous saurez mon secret, vous sauréz que je vous aime. J'ai voulu combattre, j'ai voulu éteindre cette lave qui me brûle ; mais mon âme c'est vous, ma vie c’est la pensée que vous m'avez donnée... Ne me parlez plus d'amitié, l'amitié ne récompense pas l'amour; l'amitié est une aumône que je dédaigne.
— Cependant un chevalier teutonique ne peut exiger autre chose.
— Et si ma vie n’était pas consacrée à Dieu ?
— Je vous aimerais comme un frère ; mais mon amour, tous mes sentiments profonds, enthousiastes, appartiennent au défenseur de ma patrie, à celui qui saura se sacrifier pour ma malheureuse patrie.
— Il faut à votre cœur un grand-duc de Litvauie, n’est-ce pas?
— Le grand-duc de Litvanie est l'allié et l'ami des Prussiens, et vous, Werner ven Windoken, vous êtes Allemand, oppresseur né de mon pays. Mais tranquillisez - vous, mon admiration n'est point du fanatisme ; Kieystut est un héros, mais moi je ne serai pas son esclave; plutôt la mort! Regardez-moi avec calme; je vous estime, je vous plains... ‘Ecoutez-moi, Werner : les chances de la guerre sont incertaines, êt si un jour le grand-duc tombait au pouvoir de ses ennemis, promettez-moi (qu'il me pardonne ce mot), promettez-moi de le protéger. Vous le ferez pour moi. »
L! lui promit ce qu’elle demandait. Biruta lui
tendit la main en signe de reconnaissance. Quand :
Werner sentit cette main, un frisson électrique pareourut tout son corps, il la pressa contre son cœur, et ses lèvres brülantes osèrent se poser sur le front de Biruta.…. « Adieu, ange de ma vie, dit-il, adieu, toi pour qui je donnerais une éter-
nité de bonheur, adieu!..... Ce furent ses der-
nières paroles, et, avant qu'elle eût pu lui répondre, il avait disparu.
« Pars en Dieu, »s’écria Biruta; et une larme mouillait les yeux de la jeune fille. « Malheur à celui qui recèle un cœur d'homme sous cette croix! dit-elle. La mort est préférable à ces vœux barbares! Meurs, pauvre infortuné, la mort est ton seul espoir. »
Elle restait en face de la croisée, regardant la route que Werner avait prise; absorbée qu’elle était, ellé n’entendait pas son père qui entrait dans la chambre. Walguna, qui venait toujours à elle avec des paroles de tendresse, lui dit d’uné voix sévère : « Préparez-vous à un voyage, ma-
dame; demain vous aurez quitté ces lieux. »
Dès que Werner fut arrivé à Marienbourg, il se présenta chez le grand-maître des Teutoniques. Celui-ci le reçut avec politesse, mais sans cordialité ; il ne daigna même pas lui dire le motif de son rappel : tout ce que Werner putapprendre, c'est qu'il resterait au château et qu'il serait soumis aux ordres de l'archi-komtur.
Les préparatifs de guerre se firent-avec activité. À la fin de mars, le grand-maître arriva à Insterbourg où était le quartier général des Teutoniques. Le grand-maître avait sous ses ordres irente-trois komturs.Le grand-maître de l'Ordre, Kranichfeld,.commandait l'aile gauche ; le komtur de Labiau, l'aile droite, et le centre était sous les ordres immédiats du grand-maïître en personne. Au commencement d'avril de l’année 1561, l'armée, après avoir entendu la messe, se dirigea sur la route du Niémen, en prenant la
route opposée où Kieystut l'attendait à la tête
des Litvaniens et des Samogitiens.
Les deux armées se rencontrèrent dans Ia plaine de Kowno. La bataille s'engagea, on se battit à outrance, -le sang coulait à flots. Plusieurs chefs teutoniques trouvèrent la mort dans cette journée. Werner von Windeken fit des prodiges de valeur, -et Schindekopf, en voyant le jeune homme se jeter en furieux dans la mêlée, disait : « Bien, très-bien, frère Werner; lave dans ton sang lessouillures de la passion, purifie ton cœur. »
-Ces terribles paroles enflammèrent encore le
courage de Werner, mais il ne voulait pas expier son amour, il voulait se rendre digne de Biruta.
Les armées se reposèrent un peu, et la victoire restait indécise. Schindekopf rejoignit le grandmaître au moment où Kieystut recommençait l’attaque. Cette fois le carnage fut plus horrible encore, chaque soldat semblait animé d’une haine personnelle; le cheval de Kieystut fut blessé. Patrik, en voyant le danger de son père, accourut pour le défendre, mais il n'était plus temps, déjà il était au pouvoir des ennemis : Kieystut, le héros de la Litvanie, était prisonnier des Teutoniques.
La joie fut extrême dans le camp ennemi, on ne pensait plus aux pertes qu'on avait faites; des centaines d'hommes pouvaient périr, on avait Kieystut en son pouvoir; cependant Schindekopf
ne partageait pas l'ivresse générale, et il disait au grand-maître. « J'aimerais mieux le voir mort que prisonnier ; tant que cet homme existera, il n’y aura pas de repos pour nous. Faites-le enfermer dans une cage de fer, sans cela il nous échappera.
— Dieu me garde, reprit Winrich von Kniprode, de traiter ainsi un grand-duc de Litvanie ; nous l'avons pris loyalement, nous le garderons loyalement. Certes, je ne négligerai aucune précaution, mais je l’entourerai des soins et des égards qui sont dus à son rang et à sa naissance. En tout point je serai digne de la grandeur de notre Ordre.
— De la magnanimité,répliqua vivement Schin-
dekopf; de la magnanimité envers ce païen!
Vous oubliez les victimes qu'il a fait immoler pour honorer ses dieux.
— Vous oubliez à votre tour tout ce que notre glaive a fait périr au nom de Jésus-Christ. Nous reprochons aux païens leurs excès, et nous, sommes-nous moins coupables? Nous ne différons que par les moyens : Kieystut fait brûler-les prisonniers, et-nous, nous les faisons périr par le glaive.
— Ces paroles ont lieu deme surprendre dans la bouche du grand-maitre des chevaliers teutoniques ! Dans quels temps vivons-nous, grand Dieu; » et dans sa stupéfaction il était prêt à faire des signes de croix.
« Komtur, je m'explique devant vous, comme je ne le fais devant personne; et puisque j'ai commencé, je vais vous dire ma pensée tout entière. Je ne fais pas la guerre pour convertir les paiens, l'épée est un mauvais moyen de conversion; je ne fais pas la guerre pour agrandir nos possessions, je la fais pour maintenir l'existence de notre Ordre. La paix est impossible avec nos institutions ; nous ne pouvons nous soutenir qu'en jetant l'épouvante ; notre vie est une lutte, et le jour où nous cesserons les hostilités, nous périrons. La guerre, toujours la guerre, c'est une condition indispensable de notre existence ; mais n'oublions jamais que les païens sont des hommes comme nous; celui qui agit autrement méconnait la mission du Christ.
— Je respecte vos beaux sentiments, reprit le komtur un peu-radouci; je les respecte, mais je ne me sens pas assez de vertu pour les imiter ; et dans l'intérêt de l'Ordre, j'ose vous supplier de faire garder Kieystut avec sévérité. Pour rien au monde, grand-maître, vous ne devez le rendre * àla.liberté.
— Soyez en repos, komtur; cette affaire me regarde, elle ne regarde que moi; comme grandmaître, la responsabilité m’ef appartient; Dieu : et la postérité jugeront Winrich von Kniprode. »
Le komtur n’insista plus, et tous deux ils se rendirent sur le champ de bataille; et là, au milieu des cadavres encore fumants, on entonna le Te Deum, en action de grâce. Dans le vrai, la victoire des Teutoniques ne se bornait qu'à la captivité de Kieystut; ils n’osèrent même pas poursuivre les Litvaniens, et ils se retirèrent en Prusse, ayant d’avoir. attaqué le château fort de Kowno.
Quand le grand-maître fut de retour à Marienbourg, il réunit un conseil dans lequel on nomma le komtur Schindekopf grand maréchal de lOrdre, en remplacement du maréchal qui avait été tué près de Kowno;en outre, il obtint le komturat de Koenigsberg.
Werner resta à Marienbourg, où Kieystut fut amené emprisonné et gardé à vue.
La chambre que Kieystut occupait se trouvait à l'extrémité d’une haute tour carrée; les croisées étaient grillées, et les portes verrouillées et garnies de barres de fer. Un chevalier veillait jour et nuit dans une chambre attenante à la prison du duc, et dix fantassins gardaient les sombres et tortueux détours d’un escalier montant en spirale. Kieystut obtint, par lagrâce du grand- : maître, qu'un Litvanien, qui se trouvaitau château de Marienbourg, ferait son service particulier. La table du grand-duc était pleine de luxe et d'abondance. Mais qu'y a-1-il de bon en prison, qu'y a-t-il de consolant sans liberté!
Le lendemain de l’arrivée de Kieystut, le conseil du chapitre de l'Ordre s’assembla, et aussitôt que la séance fut levée, le grand-moître fit inviter le duc à se rendre chez lui. Kieystut se présenta, et Winrich, venant à sa rencontre, lui remit son épée, et après l'avoir salué, il lui dit : « Prince, depuis longtemps nous nous rencontrons sur les champs de bataille. Enfin, aujourd'hui, il m'est permis de vous parler; il n'y a point d'ironie dans mes paroles, la véritable grandeur est au-dessus des petites inimitiés. Oubliez, s’il se peut, l’inconstance du sort; vous êtes mon prisonnier en ce moment, mais qui sait
| ce que l'avenir me garde ?
— Je vous remercie de ce bon espoir, Kieystut en souriant.
— Veuillez me dire, prince, comment vous vous trouvez dans votre triste demeure? mes ordres ont cherché à prévenir tous vos souhaits.
— Vous savez ce qui me manque, et certes vous n'êtes point disposé à me l’accorder. Je n’ai plus qu’un désir, un souhait, une.volonté, .— la liberté.
— Sans condition, c’est impossible; mais avec des conditions cela pourrait être.
— Et quelles sont ces conditions ?
— D'abord il faudrait que vous rendissiez tous les prisonniers chrétiens.
— J'y consens.
— Ensuite, il faudrait que vous’ cédassiez à l'Ordre une partie de la Samogitie et tous les châteaux forts qui longent le Niémen.
— Jamais! mille fois jamais ! »
Le grand-maître poursuivit comme s'il n'avait pas entendu les paroles de Kieystut, et dit : « Ce n'est pas tout, il faudrait nous donner vos deux fils en otage, pour garantie de votre promesse ?
— Ah! mes seigneurs, vous n'avez pas assez de terres et de châteaux, il vous fautencore monsang! Oui, il faut garder les fils, car un jour ils seraient aussi redoutables que leur père... Le grand Ordre, celui qui proclame les grandes vérités, a peur de l'avenir! Non, dit-il, en se redressant de toute la hauteur de sa taille, non, je ne-m’abaisserai pas, et ce n’estpoint à vos pieds que j'irai mendier la liberté. La Litvanie me reverra digne d'elle, ou elle ne me reverra jamais!
— Prince, vous êtes en mon pouvoir, et si je l'ordonne, on peut vous charger de chaînes.
— Vous pouvez m'enchainer, mais mon âme restera libre au milieu de vos tortures; je serai plus libre que vous, que vous qui fléchissez sous la volonté des komturs et qui agissez en opposition avec vos sentiments; vos menaces, ce n’est pas vous qui les faites, c’est l'Ordre qui vous domine et qui vous force à démentir votre noble caractère.
— Vous m'avez compris, répliqua Winrich en offrant sa main au grand-duc; vous m'avez compris, et je vous en rends grâces; mais ne parlons plus d'un arrangement impossible : vous êtes prisonnier de l'Ordre, et moi je vous regarde comme mon hôte.» Après ces mots, ils se séparèrent; Kieystut fut ramené dans sa-prison, et il ne revit plus le grand-maître, car celui-ci sentait que ces entrevues étaient pénibles pour tous les deux.
dit
Après le départ de Kieystut, an vint dire au grand-maître que le chevalier Werner von Windeken désirait lui parler. Winrich fut étonné de cette demande, car ordinairement les chevaliers se servaient de l'entremise des komturs pour être admis en la présence du grand-maitre ; cepeudant il passa outre, et Werner fut introduit.
« Que voulez-vous, frère Werner ? La circonstance doit être grave, puisque vous oubliez les règles de l'Ordre ?
— Pardonnez-moi, seigneur, si j'obéis en ce moment à l’impulsion de mon cœur et si je m'adresse à vous en toute confiance. L'affaire dont il s’agit n’est point grave, c’est pour cela LE j'ai négligé les formalités d'usage.
— Eh bien! si cette affaire n’a aucune importance, pourquoi venez-vous m'en parler ?
— Ne me condamnez pas, seigneur; tout ce qui vient du cœur doit trouver indulgence devant vous. Pourquoi s'adresser à un autre ? n'est-ce pas en vous que je puis trouver appui et bonté?
— Parlez donc hardiment.
— Je voudrais, seigneur, faire partie de ceux qui gardent le grand-duc de Litvanie. »
-Winrich regarda Werner d’un œil scrutateur ; puis après un long examen, il lui dit : « Par quel motif ambitionnez-vous un poste si difficile”? »
Werner se tut et rougit.
« Chevalier, poursuivit le.grand-maître avec force, je vous ai deviné, et je réprouve votre but et votre intention.
— Vous vous trompez, sans doute.
— Et vous, vous ignorez peut-être que le grand-duc de Litvanie a eu des relations avec la fille d’un Prussien ? $
— Je le sais. |
— Votre air d'assurance, votre calme en me parlant, tout m'étonne ; je ne sais plus que penser de vous. Est-ce de l’effronterie, est-ce de la candeur? Mais non, -on ne vous a pas calomnié; vous avez fait une faute, une grande faute : vous avez manqué aux devoirs, aux règles de votre Ordre. Je vouluis me taire, je voulais essayer de l’indulgence, mais vous me forcez à une explication. Vous saurez donc que quand je vous appelai à Marienbourg, c'était pour vous arracher d'un lieu de perdition. Je m'intéressai à vous, Werner : votre âme généreuse, l'intrépidité que vous aviez montrée le jour du combat, rachetaient vos fautes et avaient, pour ainsi dire, effacé les taches que vous aviez. laissées sur notre livre noir; car, ne vous y trompez pas, nous consignons toutes les
ji POLOGNE .
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