‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 80 sur 180 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

enfant, dit-il, le poids de la croix est trop lourd pour lui, il ne peut la porter! Ce n’est pas lui, âme pure et candide, qui dénoncera un prisonnier. À notre siècle corrompu il faut d’autres hommes; tout ce qui porte en son cœur de nobles instincts doit souffrir; nos institutions, engendrées par l’égoïsme, ne protégent que l'égoïsme et la bassesse.…. Je le plains! »

Le lendemain matin, l'archi-komtur donna l’ordre à Werner de prendre ses fonctions,le soir même, à la prison. Werner attendit impatiemment le moment de se rendre à son poste, et avant les derniers rayons du soleil couchant, il était déjà au pied de la tour carrée. Il s’approcha de la chambre du prisonuier avec une émotion fébrile : le souvenir de Biruta lui faisait accomplir un immense sacrifice; il allait voir Kieystut, le héros dont la renommée remplissait le monde, le seul homme qui fût digne de Biruta… Il ouvrit la porte d’une main tremblante, et, en apercevant Kieystut, il resta interdit : ce mâle et noble visage, ce regard capable de commander aux rois, pénétra de respect et d'admiration le jeune -chevalier : « Je vous salue, grand-duc de Litvanie, dit Werner.

— Je vous remercie, répondit froidement Kieystut.

— Pourrais-je vous rendre quelques services ?

— La seule grâce qu'on puisse me faire, c’est de ne point troubler ma solitude. » Cependant la douceur de Werner avait fait impression sur le grand-duc ; il regarda le jeune homme, et fut tout surpris de trouver un air de franchise et de bonté, lui qui ne voyait, depuis son séjour dans ce château, que des visages faux, composés ou franchement malveillants.

« Y a-t-il longtemps que vous êtes au service de l'Ordre ? dit le duc.

— Quatre “re

— Quatre ans! etil yaencore de la bonté et de la compassion dans votre cœur? cela m'étonne. De la petitesse de cour, j'en ai vu beaucoup dans votre Ordre; mais de la sympathie, des sentiments généreux, jamais...

— Savez-vous, prince, par qui je suis envoyé auprès de vous ?

— Nécessairement c’est l'ârchi-komtur qui

ajoute à toutes ses gracieusetés celle de me donner un surveillant.

— Vous vous trompez, prince, c'est Biruta qui m'envoie,

— Biruta ! répliqua froidement le duc, Biruta ! je ne connais personne de ce nom.

— Comment! vous avez oublié votre captive ?

comment! vous avez oublié cette femme que vos gardes ont voulu enlever, après que vous lui aviez rendu la liberté ?

— Ab! je me souviens; et c’est vous, chevalier, qui étiez enfermé avec elle en l'absence de son père. Grand merci, pour les soins de Biruta; gardez tout pour vous, M. le chevalier teutonique. »

Werner jeta un regard de tristesse sur le duc. Celui-ci, qui s'en aperçut, lui dit:

« Que signifie ce regard ?

— Ilexprime un sentiment profond.

— Chevalier, je ne crains point votre haine, et je méprise votre compassion. »

Cette menace et cette injustice n’eurent point de prise sur Werner; il demeura calme, et Kieystut lui dit avec bonté :

« Expliquez-vous, dites-moi franchement votre pensée.

— J'ai de l’orgueil en ce moment, répliqua Werner; car mieux que vous j'ai su comprendre le cœur de cette noble fille. Moi, j'ai pénétré bien avant dans son âme, et vous, vous n’avez été touché que de sa beauté; pour vous elle est une femme, pour moi elle est un ange.

—— J'avoue que je n’ai rien vu de plus beau que cette créature.

— L’aimez-vous?..

— Aimer ! moi, qui ne crois à rien : l'amour ne tient pas une grande place dans le cœur de Kieystut.

— Pourquoi alors avez-vous voulu la faire enlever ? dit le jeune homme avec colère.

— Puis-je savoir votre nom, chevalier ?

— Werner von Windeken.…

— Ah! vous êtes un de ces Allemands dont j'ai tant entendu parler, un de ces troubadours qui courent le monde et qui m'ont amusé quelquefois dans mon château de Troki. Chaque jeune fille qui vous plaît est un ange à vos yeux; il ne lui manque que des ailes pour aller tout droit au ciel; vous en faites la dame de vos pensées ; vous vous mettez à ses pieds; vous buvez à sa santé dans son soulier, et vous jetez le gant au premier venu qui ne s’enthousiasme pas comme vous. Tout cela est très-beau sans doute; mais

nous autres Litvaniens, nous traitons l'amour autrement. Pour toutes les jolies femmes nous avons des désirs, rien de plus ; on nous plaît, et on ne nous attache pas. Les femmes ne valent pas plus; du moins je n’ai point encore rencontré celle qui méritait le cœur de Kieystut.

— Dites plutôt que vous n'avez pas su deviner! la femme digne de vous.

— En bonne vérité, je ne sais plus ce que je dois penser de vous! Votre enthousiasme me fait croire que vous aimez Biruta, et vous la vantez à moi qui suis votre rival, rival à ma façon; et au travers de tout cela, vous êtes garrotté par des vœux; Vous appartenez à un ordre dévot. Quel est votre but ?

— Je ne puis vous avouer tous mes motifs, vous ne me comprendriez pas. Vos sujets, prince, ont un amour pour vous qui les rend toujours prêts à se dévouer. Des milliers d'hommes mourraient pour vous, pour votre cause, sans que vous sachiez leurs noms. Ils n’espèrent aucun retour, ils ne veulent point de reconnaissance. Ils sont dévoués, et le dévouement est une religion.

Ses volontés, à elle, sont saintes pour moi; j'agis par son souvenir; je n’attends rien, je n’espère rien, mais j'aurai vécu pour elle; et si c'est un crime, puisque c’est uncrime, la douleur de n'être pas aimé m'en punit assez; je n’ai plus d'expiation à faire dans le ciel.

— Elle vous a dit qu’elle ne vous aimait pas, dit Kieystut avec une sorte d'intérêt; et qui donc aime-t-elle cette sévère beauté ?

— Son secret ne m'appartient pas, je ne dois pas en disposer; mais permettez que je vous quitte, car d’autres devoirs m'appellent ailleurs. »

La conversation de Werner, sa démarche si pleine de franchise et de loyauté, avaient fait quelque impression sur Kieystut; et certes, cet incident l'aurait préoccupé, sans une circonstance plus grave : le Litvanien qui faisait le service particulier du grand-duc ne put revoir son ancien maître, sans éprouver le besoin de se dévouer pour lui, et Kieystut, qui jugeait les hommes avec cette prompte et profonde sagacité qui appartient au génie, osa confier à Alf ses projets d'évasion, AIf promit à son maître de tout tentef et de tout faire pour lui.

Dans la chambre de Kieystut, se trouvait un

grand tableau qui représentait un des maitres |

de l'Ordre. Kieystut et Alf parvinrent à démolir la partie du mur cachée par le tableau; le travail se faisait pendant la nuit, et le jour Alf transportait au dehors les pierres qu’ils enlevaient peu à peu. Quand tout fut près, quand l'ouverture fut assez large, Kieystut attendit une occasion favorable pour effectuer son évasion.

Werner von Windeken était de service tous les trois jours auprès du prisonnier, et Kieystut finit par trouver quelques consolations dans les soins du jeune chevalier. Biruta revenait souvent dans leurs conversations. L’un, qui croyait encore aux anges et à l'amour, s’'épanchait en larmes, en soupirs, sans espérance; et l’autre enviait presque des tristesses qui valent mieux que de froids plaisirs. Peu à peu l’enthousiasme de Werner gagna Kieystut; le souvenir de Biruta s’empara de son cœur... Un soir qu'ils s'entretenaient tous deux, Kieystut tomba tout à coup dans une profonde rêverie : « Werner, dit-il, après un long silence, vous avez rendu moins amers mes jours de captivité; je n’oublierai jamais vos soins. Que puis-je pour vous, moi qui suis plus pauvre aujourd'hui que le plus pauvre de mes sujets ? Je ne puis vous donner aucun témoignage de mon souvenir; les paroles s’oublient, et un objet qu’on voit, qu'on touche, vous rappelle une impression, vous retrace une amitié... Tenez, échangeons nos épées: la mienne aura quelque prix, n'est-ce pas?etla vôtre, Werner, je la conserverai toujours.

— Prince, vous m'honorez; mais pardonnezmoi, je ne puis accepter votre offre. Je n’ai rien à moi, rien ne m'appartient; mon épée même est la propriété de l'Ordre.Mais pourquoi me parlezvous de souvenirs? Notre séparation est-elle prochaine? Dites-moi, le grand-maître vous a-t-il promis votre élargissement ? Ah ! mon Dieu, que j'en serais heureux! »

| Kieystut ne répondit rien, et remit son épée à son côté; puis, d'un air indifférent, il dit à Werner :

« Savez-vous ce qu'est devenue la fille de Walguna ? |

— Elle a quitté Johannisbourg, mais je ne sais où son père l'aura conduite. »

Kieystut n’insista pas, et, changeant de conver-

sation, il demanda à Werner quand il serait de

service auprès de lui.

€ Mon service finit aujourd'hui, mais demain soir je le reprendra.

— J'en suis charmé ; et aujourd’hui, à qui est confiée ma garde ?

— À Sekendorf; car Bassenkeim est gravement malade ; cependant il tâchera de reprendre son service.

— Bonsoir, Werner, je me sens fatigué, le sommeil me réparera. Adieu, je n’oublierai jamais tout ce que vous avez été pour moi.» Et en disant ces mots il lui serra la main plus affectueusement que de coutume. Ce mouvement de sensibilité étonna Werner, mais il ne conçut aucun soupçon; il quitta le grand-duc et rentra chez lui pour se coucher. À minuit, l’archi-komtur lui envoya l’ordre de se rendre à l’instant à la prison de Kieystut : Sekendorf était forcé de s’absenter, et Werner devait le remplacer. Il s’habilla à la hôte, attacha son épée, jeta son manteau sur ses épaules, et courut à son poste. En passant à côté des gardes qui entouraient la tour, il crut voir qu'ils dormaient ; le gardien de la porte d'entrée dormait aussi. « C’est étrange, se'dit Werner, Sekendorf est déjà parti, et toute la garde est plongée dans le sommeil. » En approchant de la porte de la prison, il entendit qu'on parlait à voix basse. Son premier mouvement fut d'appeler les gardes ; mais, après avoir réfléchi, il pensa qu'il valait mieux s'assurer par lui-même de ce qui se passait. Sans bruit il poussa les verroux, et entra précipitamment dans la chambre de Kieystut. Le grand-duc, recouvert d’un manteau de Teutonique, était debout devant l'ouverture pratiquée dans le mur; en entendant des pas il se retourna, et avant de reconnaître Werner il lui avait passé son épée au travers du corps. Werner tomba baigné dans son sang; pourtant il respirait encore, et d’une voix à peine articulée, il prononça ces mots : « Biruta, c’est pour toi que je meurs. » Quelle fut la douleur de Kieystut en voyant qu'il avait tué son ami! « Les dieux sont témoins que je suis innocent de ce meurtre, » dit-il à Alf; et ilse baissa pour étancher le sang qui coulait à flots de la, blessure. « Seigneur, fuyez, je vous en conjure chaque moment est précieux; on va venir, fuyez, fuyez, au nom du ciel! » Kieystut, en jetant un dernier regard sur ce corps inanimé, franchit l'ouverture et disparut. Alf Le suivit.

= La nuit se passa tranquillement. La préparation narcotique qu'Alf avait mise dans la boisson des gardes les tint endormis jusqu'au matin; mais, au moment où la garde fut relevée, on s’aperçut de l'évasion du prisonnier. Alors tout le

château fut en émci : on envoya des cavaliers à la poursuite de Kieystut; on chercha des coupables, des complices, mais on ne vit qu’une preuve de fidélité dans l'assassinat de Werner. Le sang que Werner avait perdu, la gravité de sa blessure, laissaient peu d'espoir de le sauver. Abandonnons-le sur son lit de douleur : une vie sans espérance a peu de prix, et revenons à Kieystut. Son déguisement lui permit de traverser Le pays sans être inquiété, et il arriva sain et sauf, avec son fidèle Alf, chez Dunita, sa fille, duchesse de Mazovie.

Une colonie d'ouvriers que les Teutoniques avaient fait venir des Pays-Bas s'établit dans un village de la terre de Culm, sur les bords du lac de Wensen; ces hommes laborieux marchaient de pair avec la noblesse de Prusse. C'est dans ce village que demeurait la vieille sœur de Walguna ; heureuse de la monotonie de sa vie, elle ne voyait rien au delà. Un jour, son frère, qu’elle avait presque oublié, car elle avait désappris d'aimer, se présenta devant elle en lui disant : « Ma sœur, je vous amène ma fille, je vous confie mon plus cher trésor, gardez-le bien, et quand les temps seront plus calmes, je viendrai chercher ma pauvre enfant. » Après quelques heures de repos, il partit, et Biruta prit possession de sa nouvelle demeure.

La sœur de Walguna était veuve d’un ouvrier de la colonie; habituée au travail, rapportant tout aux besoins matériels, elle fut gênée par la présence de sa nièce ; elle ne comprenait rien ni à ses airs ni à son langage : pour un peu elle l’aurait crue folle. Quelle amère solitude que celle qui vous rapproche d'un être qui ne vous comprend pas ! Biruta disait es mots, il le fallait, mais elle ne pouvait épancher une idée.

Ses sentiments se développèrent encore dans cette souffrance de chaque jour. Oui, quand on est jeune et qu’on aime, tout va d'abord à l'amour, toute peine l’enrichit, toute passion même étrangère y verse et l’augmente. L'image de Kieystut ne la quittait plus, elle savait son emprisonnement, elle savait l’issue de la bataille de Kowno, et son imagination enflammée aurait franchi des mondes pour aller le délivrer; c’est en lui qu’elle ayait placé le bonheur, la renaissance de sa pa-

trie, cette pensée sanctifiait sa passion, la consacrait à ses propres yeux.

Biruta vivait hors des proportions vulgaires qui l’entouraient, elle vivait de cette vie intérieure qui développe les grandes facultés. Le jour elle faisait de longues promenades, pour échapper au babil de sa tante, ou elle allait au bord du lac pour chanter les airs de son pays: sa harpe était le seul ami qui püt lui rendre quelques-uns de ses anciens souvenirs.

Ainsi s'écoulèrent des semaines et des mois sans rien changer à sa position, mais Biruta ne fléchissait pas devant le malheur : l'espoir pour quelques âmes ‘privilégiées est une conviction. Un soir que tout reposait dans la maison, et qu’elle seule veillait pour penser et pour prier, elle entendit marcher, et les pas semblaient se

diriger vers la maison ; aussitôt elle s'approche

de la croisée, et voit aux rayons de la lune un

homme enveloppé dans un manteau. « Pour

l'amour de Dieu, dit cet homme, donnez-moi un morceau de pain, je succombe, je meurs de faim; je suis un pauvre voyageur, et j'ai encore une longue route à faire. » Biruta fut effrayée d’abord de l’apparition de cet étranger, mais bientôt la pitié prenant le dessus, elle lui dit : « Il est impossible que vous entriez dans la maison, mais attendez-moi soys cette touffe d'arbres qui est là-bas, j'irai vous porter du pain. » Après avoir refermé la croisée, elle eut envie d'aller réveiller la servanté; puis, ayant réfléchi, elle pensa que ce serait une imprudence. Cette fille, se dit-elle, avertira ma tante, toute la maison sera en rumeur, une fois de plus on me taxera de folie, il vaut mieux prendre pour moi seule la responsabilité du danger. Elle cacha dans son sein le poignard qu’elle portait toujours sur elle, et se rendit courageusement au lieu indiqué.

La pâleur de la lune éclairait faiblement les objets. En approchant, croyant voir deux hommes, elle eut la pensée de se sauver; mais ne doutant pas qu'elle serait poursuivie, elle alla au-devant des étrangers. Les aliments qu’elle apportait furent reçus avec reconnaissance.

« Merci, mille fois merci, dit le premier qui s'était présenté à elle. — Grand Dieu! s’écria Biruta, c’est Kieystut! » Elle l’avait reconnu à sa voix , elle l’avait deviné à la résolution qui l’entrainait vers lui.

« Vous le connaissez, dit le compagnon de Kieystut, vous le connaissez, vous allez mourir. — Arrête, misérable, je ne paierai pas ma vie

en donnant la mort; prenons le pain que la pitié de cette femme nous a donné, et éloignons-nous sans faire un crime de plus.

— Vous croyez donc que je serais capable de vous trahir? dit Biruta avec fierté.

— Je ne crois jamais à la bonne foi d’un chrétien. Partons, Alf, partons.

— Oui, doutez de tous, mais ne doutez pas

d'un être qui vous doit la liberté! ,

— Les dieux me sont propices, s’écria Kieys-

tut, je retrouve Biruta, je la reconnais, c’est elle; non, jamais elle ne trahira celui qu’elle aime.

— Qui a osé vous dire que je vous aimais ?

— Votre ami Werner von Windeken.

— Et où est-il en ce moment ?

— Là, reprit Kieystut en montrant la terre, il est mort; ce glaive s’est enfoncé dans son cœur. » EN

Le sang de Biruta se figea dans ses veines.

« Comment, s'écria-t-elle, c'est vous qui l'avez assassiné ? Pauvre Werner! lui qui m'avait juré de se dévouer pour vous.

— Sa mort, répondit Kieystut, est une douleur affreuse pour moi; je l'ai tué. Mais qu'est-ce que la vie d'un homme quand on se doit à un peuple?

— Adieu, prince, dit Biruta avec le cœur gros de larmes, adieu.» Kieystut la saisit par la main en lui disant : « Il vous était donc bien cher ?

— Je l'aimais comme un frère, je l’estimais comme un bon et loyal ami ; que Dieu pardonne à son assassin! Adieu, Kieystut, il ne me reste plus qu’à prier Dieu pour vous.

— Un mot encore, je vous en supplie : Werner a-t-il été vrai dans ses révélations ?» Biruta ne répondit pas.

« Je respecte votre silence, mais je jure sur mes dieux que votre image ne sortira plus de mon cœur. Je vous offre un trône, Biruta, je vous offre le titre d'épouse; oui, vous êtes digne de tous les biens et de toutes les grandeurs. Werner m'a dit que si vous étiez la plus supésieure des femmes, vous étiez aussi la meilleure, la plus complétement bonne et parfaite. Ne vous éloignez pas, Biruta, je n'emploierai pas la violence, je ne veux pas vous faire partager l'incertitude de mon sort. Quand je reviendrai, ce sera en prince, en vainqueur, entouré de ma puissance et pour mettre à vos pieds une couronne ! Recevez-vous mes serments, serez-vous

à moi?

.— Je dois unir ma destinée à celle d’un chré tien.

—Vous serez à moi; et, l’eñlaçant de ses bras, il lui donna un baiser. « Nous sommes fiancés, dit Kieystut, et bientôt nous nous reverrons.» Sans attendre la réponse de Biruta, Kieystut et AIf s'éloignèrent.

Cet événement laissa Biruta dans une agitation mêlée d'ivresse, dans un trouble douloureux que les paroles ne sauraient rendre. La mort de Werner, les dangers auxquels était exposé Kieystut, son amour, l’avenir immense qui se déroulait devant elle, tout transportait son âme du ciel à la terre, du bonheur au désespoir. Ne sachant où porter cette surabondance d'émotions, elle quitta dès le matin la maison de sa tante. Les êtres froids et vulgaires profanent tout, ils arrêtent jusqu’à la pensée. Biruta se dirigea vers le lieu où elle avait vu Kieystut ; elle parcourut le chemin qu’il avait dû parcourir, puis elle revint au pied de cette colline où elle avait reçu ses adieux. Tout à coup elle entendit la voix de son père qui l’appelait.. Ah! que vient-il m’apprendre ? se dit-elle. Walguna l’aborda avec un visage triste, la pauvre fille se jeta dans ses bras et fondit en larmes. « Qu’as-tu, Biruta? saurais- LE

— Oui, mon père, j'ai appris la mort de Wernelle.

— Comment sais-tu la fuite de Kieystut, l’assassinat de Werner, tous ces événements qui n'ont pu pärvenir encore dans ce village ? »

Biruta baissa les yeux sans répondre.

« Malheureuse enfant, tout ce qu'on m'a dit était donc vrai.

—— Que vous a-t-on dit, mon père ?..….

— C'est à toi à parler! réponds. Comment as-tu appris la fuite de Kieystut? s’écria Walguna, en cachant son visage dans ses deux mains. Réservais-tuc et opprobre à ma vieillesse ? vais-je descendre dans la tombe déshonoré, maudit ?..

— Je suis innocente, mon père, » répondit-elle . avec calme; et ne comprenant pas bien le sens des paroles de Walguna, elle allait lui avouer son secret, lorsqu'on entendit des cris, un tumulte, des pas de chevaux qui couraient ventre à terre ; puis ils virent un détachement de Teu-

toniques. Arrivés près de l’endroit où était Walguna et sa fille, les chevaliers mirent pied à terre, et cherchèrent avec attention des traces sur le sentier.

« Ici, ici, s'écria l’un d'eux, je vois les traces d’un pied de géant, ces traces vont droit au village ; vite, montez à cheval pour y prendre langue, et moi je vais m'assurer de la longueur du pied. »

Le terrain sablonneux et mouillé par la pluie laissait intacte la trace des pas ; on pouvait voir la fatigue des voyageurs à l’irrégularité de leur marche. Le chevalier qui faisait si minutieusement cette recherche ne s'était pas aperçu de la présence de Walguna et de sa fille. Le cœur de Biruta battait violemment. Mon Dieu, se dit-elle, si j'allais devenir folle! et elle priait en son âme. Mais que devint-elle en entendant les chevaliers qui revenaient du village et qui criaient : « Victoire, victoire ! les pas arrivent jusqu’à la croisée de cette maison, et de là on les retrouve jusqu’à la colline ; » et s’'approchant de Walguna, il lui dit: « Qui êtes-vous? quelle est cette jeune fille ? appartenez-vous à ce village ?

— Non, seigneur, j'habite ordinairement le Nathangen près de Johannisbourg.Je me nomme Walguna, et cette jeune fille est Biruta, mon unique enfant.

— Biruta ? s’écria le Teutonique ; ce nom ne

m'est point inconnu, et peu à peu nous arrivons à la vérité.

— Seigneur, cria un chevalier qui était monté au haut de la colline pendant ce coiloque, nous trouvons ici un flacon d'hydromel et un reste de pain.» Le Teutonique se dirigea vers la colline en ordonnant à Walguna et à sa fille de le suivre, et là ils subirent un interrogatoire. Maintenant, leur dit-il, nous avons des preuves suffisantes, nous savons que vous avez donné asile à Kieystut.

— Seigneur, mon cheval est encore sellé, et j'arrive à l'instant de Marienbourg.

— Et ta fille, habite-t-elle ce village ? Hier, un pêcheur de Wisendorf, qui revenait chez lui à minuit, aperçut deux hommes qui rôdaient de ce côté, il les prit pour des ouvriers de la colonie ; mais la taille herculéenne de l’un de ces hommes nous fait penser que c'était Kieystut, et depuis deux jours nous sommes sur ses traces. Fille, dit-il, en s'adressant à Biruta, on vous ordonne de déclarer la vérité à votre maître.

— Quel est celui que vous appelez mon maitre ? répondit Biruta.

— L'Ordre teutonique! c’est à lui que vous devez vérité et obéissance ! » Le chevalier allait continuer, lorsque des cris de femme se firent entendre; on amenait de force la tante de Biruta. « Seigneur, dit le Teutonique qui avait visité sa maison, nous avons trouvé la trace des pas presque sous la croisée de’ cette femme.

— Ce flacon est-il à toi? lui demanda l’interrogateur.

— Ah! mon bon Jésus, je l'avais enfermé hier dans mon buffet après l'avoir rempli d’hydromel.

— Par quel hasard ce flacon se trouve-t-il sur la colline ?

— Ah!sainte Vierge, ils ont tout bu, il n’y a plus rien dedans.

— Je réitère ma demande : qui a porté ce flacon sur la colline ?

— Ah ! seigneur, vous pensez bien que je ne suis pas femme à donner mon hydromel au premier venu, et si je connaissais le coupable, je vous le livrerais de bon cœur.» Puis, se tournant vers Biruta : «C’est peut-être cette fille qui rôde toutes les nuits comme une âme en peine; oui, elle a fait comme les anciens païens, elle a donné de l'hydromel au serpent.

— Ma sœur ! lui dit Walguna…

— Je vous ordonne, au nom de l'Ordre, dit le chevalier à Biruta, de révéler tout ce que vous savez touchant Kieystut. Dites si vous l'avez vu et quand vous l'avez vu ?

— Kieystut ! s’écria la vieille en faisant un signe de croix ; Kieystut dans ma maison! Ah! seigneur, cherchez-le, je donnerais ma tête plutôt que de le cacher un moment, »

Biruta, par son regard, provoqua une nouvelle question du Teutonique.

« Fille, répondez, dites si vous avez vu Kieystut. G

— Non, je ne lai point vu.

— Dites la vérité, ou vous allez périr ; mon épée. va faire justice de votre crime.

— Frappez, dit-elle avec calme, l'épée d’un Teutonique n’a jamais reculé devant le sang innocent. »

Le chevalier, confondu par l'assurance de cette femme, dit à ceux qui l’entouraient : « Nous outrepassons nos pouvoirs, ceci est l'affaire du bourreau. Walguna, vous me paraissez innocent, mais de graves soupçons pèsent sur votre fille, et nous allons l'envoyer à Marienbourg.

— Seigneur, je me soumettrai, mais je vous demande la grâce de ne pas quitter ma fille.

— C’est impossible. »

Le Teutonique, après avoir laissé un cavalier pour garder Biruta, monta à cheval pour courir après le fuyard.

« Je ne voulais pas t’accuser, dit Walguna à sa fille quand ils furent arrivés dans la maison; je ne voulais pas L’accuser, mais toutes les preuves sont contre toi; tu sais la fuite de Kieystut, hier il a passé ici et tu l'as vu: dis toute la vérité à ton père.

— Mon père a des droits à ma confiance, je vais tout lui dire ;» etelle raconta les événements de la veille, sans parler de ses sentiments pour Kieystut et des promesses qu'il lui avait faites.

« Pourquoi n’as-tu pas avertiles habitants pour qu'on aille à sa poursuite? Pourquoi n’as-tu pas dénoncé cet homme aux Teutoniques?» Biruta ne répondait pas.

« Tu te tais. Eh bien, je ne serai pas ton complice; j'irai, au nom de l'Ordre, dénoncer notre ennemi, et tout le village montera à cheval pour aller à sa poursuite.

— Non, mon père, vous ne le ferez pas; d’ailleurs il est trop tard, et vous prendriez la responsabilité d’une mauvaise action, sans réparer ma faute; mais si cela ne vous arrête pas, pensez au moins que vous livrez votre enfant à l’inquisition !

— C'est toi qui t’es perdue, et je ne vois de moyen de te sauver qu’en avouant tout à nos maitres en Dieu, à nos juges.

— Personne n’a été témoin de l'événement, et aucune torture ne me fera avouer mon secret.

— Mais tu ne sais donc pas pourquoi je suis venu ici, ma fille, mon seul bien, mon seul bonheur? Je te pardonnerais, moi, mais eux, mais les Teutoniques, ils ont commandé un immense sacrifice..…, Il faut que je me sépare de toi.

— Que voulez-vous dire, mon père ?

— Tu dois te faire religieuse, et déjà on L’attend dans le couvent de Thorn. »

Biruta pâlit. « Moi, religieuse, mon père ? »

— Telle est la volonté du grand-maitre, et c’est lui-même qui me l’a exprimée.

— Savez-vous la cause de cette rigueur ?

— On soupçonne tes relations avec Kieystut,

on sait qu'il t'a rendu la liberté sans exiger de rançon ; on sait encore que plus tard il a fait des tentatives pour t’enlever; enfin on a entendu les entretiens secrets de Werner et de Kieystut, et on pense que c’est toi qui a favorisé son évasion.

— Vous savez, mon père, que cette dernière accusation est dénuée de fondement.

— Quand le grand-maître me fit appeler pour me dire de quoi on t’accusait, j'espérais pouvoir te justifier, et je vins ici, pensant que tous les habitants de ce village témoigneraient en ta faveur.. Mais à présent, quel espoir me reste-t-il ? Tout est vrai : et tu le sais, malheureuse enfant, un soupçon de l'Ordre équivaut à une condamnation, quand il s’agit d’un sujet prussien.

— Non, je ne serai point religieuse! Qui à donné au grand-maitre le pouvoir de disposer d’un cœur de femme ? Qu’ilcommande à ses chevaliers d’éteindre en eux tout sentiment humain ; qu'illeur dise: Faites mourir votre âme etsurvivezvous pour le service de l'Ordre, je le conçois ; mais qu'il dispose de ma vie, de moi qui comprends la valeur d’une volonté énergique... jamais! Je vous le dis, mon père, je ne serai point religieuse! J'irai!

— Mais où ? qui osera te donner asile, quand tu es condamnée par l'Ordre !

— J'irai où le despotisme teutonique ne m'atteindra pas.

— Ah! je te comprends. Il fallait au moins m'épargner cette dernière douleur! Comment, tu irais demander protection aux ennemis de notre foi : c'est à Kieystut que tu irais dire : Sauvez-moi !

— Oui, mon père, c’est lui qui me protégera.

— Tu abandonnes ton père; tureniestapatrie, ta religion ?

— Les religieuses n’ont ni famille ni patrie : en se consacrant à la vie dévote, elles ont dit: Je n’aimerai plus, je ne consolerai plus ; le couvent, mon père, c’est un suicide, et c’est vous qui m'y, condamniez. Mais je veux vivre, et Kieystut me conservera pour vous, et c’est lui qui nous délivrera du joug infâme des Teutoniques.

— Que Dieu te pardonne ! mais aie pitié de moi, pense à ce que je deviendrais si tu pouvais accomplir tes projets... Toute la vengeance de l'Ordre retomberait sur moi; je serais trainé en prison, déshonoré! déshonoré par toi! Ah! ma fille, quelle affreuse douleur! Mais parlons plus bas, nous sommes gardés, le tribunal de l'inquisition est partout.

EE

— Pardonnez-moi, mon père ; mais il me reste un autre moyen. : |

— Quel moyen? s'écria Walguna effrayé.

— Je ne puis encore vous le dire; mais sachez, mon père, que l'espoir ne m'a point abandonnée. ù

— Tu parles d'espoir, pauvre enfant!

— Si j'ai la volonté de résister au despotisme, j'ai aussi la volonté de ne pas faire votre malheur, Fiez-vous en Dieu, et ne me retirez pas votre indulgence. »

Walguna, attendri, la pressa contre son cœur.

« Mon père, il est possible que cet instant soit le dernier où nous ayons la possibilité de nous parler librement, donnez-moi votre sainte bénédiction, et pardonnez-moi, si j'ai commis une faute, » dit-elle en se mettant à genoux.

Le vieillard leva au ciel des yeux pleins de larmes, et, posant ses mains tremblantes surle front de sa fille, il dit : « Mon Dieu, bénissez-la comme

je la bénis, et pardonnez -lui comme je lui par-

donne...» Ace moment, les chevaliers entrèrent dans la maison; ils revenaient criant, jurant, vociférant : ils n’avaient pu rejoindre Kieystut. On comprend le bonheur de Biruta; mais, hélas! il ne dura pas longtemps, car aussitôt on ordonna au père et à la fille de se mettre en route, avee une escorte de quatre cavaliers.

Biruta fut séparée de son père tout le temps que dura le voyage ; il ne leur fut pas permis de se dire un mot, d'échanger un regard, et quand ils furent arrivés à Marienbourg, on leur donna deux chambres éloignées l’une de l’autre. Le premier soin de Biruta fut de demander des détails sur Werner, et avec joie elle apprit qu'il vivait, que sa blessure était grave, mais qu'on espérait le sauver... Ah! se dit-elle, Kieystut est innocent devant Dieu, et cette pensée la consolait de tout. Elle supporta avec résignation un nouvel ordre du grand-maître, qui lui défendait, sous quelque prétexte que ce fût, de communiquer avec son père. On lui donna pour prison une chambre de la tour d'Elbing, et elle fut confiée à la garde de la femme du geôlier.

Le lendemain matin, au moment où le grandmaître lisait le rapport du chevalier, qui accusait

ro

remit une lettre qui était arrivée sous lé pli du komtur. Cette lettre avait été remise par un inconnu, et on ne savait de qui elle venait, Winrich la décacheta avec empressement et lut ce qui suit :

« Noble Winrich von Kniprode,

» Les dieux m'ont délivré de votre prison, et je viens vous remercier pour vos généreux procédés envers moi, car vous avez été bon, humain, quand tout le reste de votre Ordre est cruel et sanguinaire.

» Je dois vous prier de n’accuser personne, car personne ne m'a aidé dans mon évasion. Alf est l'instrument que les dieux ont choisi pour hâter ma délivrance. Fous vos soupçons tomberaient sur des innocents. Je vous le répète, je vous en donne ma parote de prince, Alf est le seul qui m'ait aidé. Cela dit, je vous promets de vous rendre vos égards et vos procédés. Si vous êtes un jour en mon pouvoir, je vous rendrai vos égards, vos procédés, mais je tâcherai de vous mieux garder que vous ne gardez vos prisonniers. Que les dieux veillent sur vous, mais qu’ils écrasent votre Ordre dont je serai à jamais l'ennemi.

« KiEYSTUT. »

Winrich relut deux fois cette étrange missive. Puis-je croire aux paroles d’un païen? se dit-il ; puis-je croire à l'innocence de Biruta? Le tribunal prononcera. Il fit mander l'archi-komtur, et l’affaire fut portée devant le chapitre de l'Ordre. Mais auparavant il dit à l’archi-komtur qu’il n’était pas encore persuadé de la culpabilité de Walguna et de sa fille, et que dans sa conscience il prononcerait plutôt pour eux que contre eux.

« Cependant, ajouta-t-il, il est important d'empêcher toute relation entre Biruta et Kieystut.

Une consolation inespérée vint adoucir la position de Biruta : sa gardienne était une Polonaise née en Mazovie; enlevée par les Teutoniques, elle avait été forcée d’épouser le concierge de la tour d'Elbing, mais elle était restée fidèle à sa patrie, et elle avait autant d'amour pour la Pologne que de haine pour les Teutoniques. Cette femme, comme on le pense, s'était intéressée au sort de Kieystut ; il était l'ennemi des Feutoniques et ensuite ji! était père de la duchesse de Mazovie. Elle confia à Biruta tous ses sentiments secrets ; tout ce qu'elle cachait même à son mari, elle l'avoua

Biruta, un exprès du komtur de Neihourg Jui | à une femme qui devait sentir comme elle : elles

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