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UNE AMITIÉ DE FEMME

NOUVELLE DU XIXe SIÈLE.

Les femmes tendres et faibles, et par là même ayant plus besoin de paix dans l'intérieur, sont plus exposées aux chagrins et aux peines secrètes dans le monde, elles sont presque toujours forcées de jouer un rôle et emportent avec elles une foule d'idées qu'elles cachent et qui leur pèsent. Pour les femmes, les choses ne sont rien et les personnes presque tout, elles vivent d'émotions, et l'indifférence est pour elles un état forcé, elles sont trop souvent la victime de ces douleurs qui frappent plus le cœur que l'orgueil, aussi doiventelles être plus ferventes pour l'amitié.

Mais ce sentiment demande de l'énergie dans l'âme et de la profondeur dans l'esprit; mais ce sentiment ne peut être le partage des êtres médiocres, car l'amitié est une union religieuse qui consacre deux cœurs l'un à l'autre, transforme leur volonté en une, et fait vivre deux êtres de la même vie, de la même âme. L'amitié est imposante et sévère, elle demande un courage qui ne s'étonne point des sacrifices, elle demande un esprit qui ne s'irrite point de la vérité : aussi, a-t-on dit souvent que les femmes n'étaient point capables d'amitié, et c'est à tort ; les femmes, ou plutôt quelques-unes, sont susceptibles d'une belle et forte amitié ; mais, comme le génie, comme les grandes qualités, comme les grands crimes, c'est une exception. Quand cette exception divine se rencontre, une amitié de femme est la plus précieuse, la plus délicate, la plus tendre et la meilleure des affections. Les hommes ont les procédés de l'amitié, mais les femmes en ont le charme et la grâce ; les hommes se dévouent un jour, dans une circonstance grave, ils vous sauvent d'un danger, mais ils ne vous consolent pas. Aux femmes seules appartient la sensibilité de détail, rien ne leur échappe ; elles devinent l'amitié qui se tait, encouragent l'amitié timide, consolent l'amitié qui souffre. Avec des instruments plus fins, elles manient plus aisément un cœur malade ; mais leur vo-

cation, quand elles peuvent, quand elles savent aimer, ne s'arrêtent pas là ; elles aussi sont capables de grands dévouements et de grands sacrifices.

Dans l'un des premiers pensionnats de Warsovie, se trouvaient deux jeunes personnes qui s'étaient liées d'une étroite amitié. Des sympathies de cœur et d'esprit avaient uni, rapproché deux caractères dissemblables. Amélie était calme, pleine de tendresse et de soumission; elle avait celte teinte de mélancolie, qui est un si grand charme dans une femme. Mélanie était vive et rieuse comme un enfant, sa gaieté était comraunicative, elle aurait déridé le front le plus soucieux ; mais sous celte apparence de légèreté, elle cachait une âme profondément aimante. En voyant ces deux aimables jeunes filles, l'une toujours disposée à prendre le côté plaisant des choses futiles, et l'autre toujours disposée à s'affliger, on aurait accusé de sécheresse celle qui pouvait toujours rire, parce qu'elle possédait la gaieté de l'esprit. Délas ! le cœur ne participe souvent pas à celle gaieté ! Amélie et Mélanie étaient sur le point de se séparer; leur éducation faite, elles allaient retourner chet leurs parents. Amélie versait des larmes amèm en pensant à la séparation, et Mélanie ne pleurait pas dans la crainte d'augmenter la douleur de son amie. Elles se promirent de s'écrire, t Je te confierai encore tout, disait Mélanie ; je te traduirai ma pensée comme tu la devines ici, et au moins nous ne nous brouillerons jamais, l'absence a cela de bon. »

Les deux amies devaient partir après le concours ; leurs parents vinrent pour assister aux examens. Amélie et Mélanie obtinrent les premiers prix, et, comme gage de leur amitié, elles échangèrent leurs couronnes, c Bientôt, il n'y aura plus que des souvenirs, dirent les deux jeunesfilles ; bientôt, nous ne nous verrons plus... » La mère d'Amélie, touchée de la douleur de sa

fille, dit à la mère de Mélanie : t N'ayons point à □ou* reprocher le premier chagrin de nos enfants ; ai vous y consentez, ma fille passera six mois chez tous, et la vôtre passera six mois chez moi. > L'arrangement fut conclu, et la joie des deux amies fut la récompense du double sacrifice.

Mélanie quitta la pension, passa quelques jours dans les terres de sa mère qui se trouvaient aux environs de Krakovie, puis elle se rendit auprès de son amie qui habitait près de Warsovie : c'est là qu'était situé le château de M. de S. Amélie et Mélanie furent traitées en sœurs, elles occupèrent la même chambre, elles suivirent les mêmes éludes, elles partagèrent les mêmes plaisir*. Elles étaient douées toutes deux d'une voix ravissante, elles unissaient leurs doux accents... Les entendre et les voir était chose délicieuse.

L'hiver était déjà passé, la primevère montrait son joli feuillage, la violette s'épanouissait, le gazouillement des oiseaux annonçait le printemps, Mélanie allait retourner dans sa famille; mais celle fois elle partait sans chagrin, elle emmenait son amie.

Après trois jours de voyage, Mélanie et Amélie, accompagnées par une gouvernante, arrivèrent chez madame N... Le cœur de Mélanie battait bien fort. * Je suis avec toi, disait-elle, et je vais revoir mes bons parents; tu vas te trouver au milieu de mes chers souvenirs d'enfance. > En descendant de voiture, Mélanie courut se jeter aux pieds de ses parents, c Ma mère, dit-elle, aimez Amélie, aimez-la comme vous m'aimez. > Puis à chacun elle montrait son amie, et à tous elle disait : < Elle est aussi bonne que jolie. »

Les premiers jours se passèrent en courses <bn$ lez environs, elles visitèrent ensemble tous les sites qui avoisinent Krakovie ; puis elles se rendirent dans l'ancienne capitale de la Pologne, dans la grande et noble cité. Krakovie est le Sancttu tanetorum de la Pologne ; là, tout parle de gloire et de patriotisme ; là, toutes les âmes s'émeuvent et revivent du passé. Sous cette terre, bénie entre toutes, reposent les grands hommes de la patrie, les grands citoyens, les grands rois, et sous ce ciel resplendissent les monuments de leur génie ou de leur volonté. Les deux amies admiraient leur chère Pologne, leurs émotions étaient doubles, leur bonheur se complétait en sentant ensemble, et la mère de Mélanie se réjouissait d'avoir rénni ces deux êtres si bien faits pour s'aimer. L'été passa rapidement, mais

heureux le bien qui se renouvelle, heureuses les illusions qui renaissent. Mélanie et Amélie changèrent de lieu et changèrent de plaisirs; l'hiver les ramena près de la ville, et la mère d'Amélie fit le projet de s'établir à Warsovie ; elle voulait présenter dans le monde sa fille et sa fille d'adoption. Mélanie ne rêvait plus que bals et fêtes, et Amélie ne pensait qu'an spectacle, t Je vais donc admirer, disait-elle, les chefs-d'œuvre de notre littérature, j'entendrai les beaux vers de Karpinski, les comédies d'Alexandre Fredro, les tragédies deFelinski et de Wenzyk. Ah ! que je serai heureuse 1 • A seize ans le plaisir est un bonheur, et à vingt ans bien souvent on ne croit plus au bonheur, et on cherche des distractions.

On quitta la campagne, et I on vint s'établir à la ville. Les deux jeunes filles, en entrant à Warsovie, passèrent devant leur ancienne pension. A cette vue, des larmes mouillèrent leurs yeux; déjà les joies naïves, les plaisirs de l'enfance n'étaient plusqu'un souvenir. C'était l'heure de la récréation, leurs compagnes étaient ans croisées, et les saluèrent de la main.

La voilure s'arrêta devant l'hôtel deRosingart; ces dames occupèrent le plus bel appartement; et à peine remises des fatigues du voyage, elles sortirent pour faire des emplettes et se mettre au courant des modes. Amélie et Mélanie se firent faire des robes pareilles et des chapeaux de la même couleur; puis, quand elles furent habillées avec ce soin, cette recherche qui ne rendent pas jolie quand on ne l'est pas, mais qui font paraître plus jolie quand on l est, elles firent des visites. Leur premier soin fut d'aller à la pension ; elles étaient empressées de voir leurs anciennes amies et de se montrer à elles si parées et si élégantes; mais cette petite fièvre d'nmour-propre fut bientôt passée, et une douce émotion la remplaça : c'était peut-être le dernier plaisir du cœur, elles allaientse jeterdans le tourbillon du monde. . . D'abord elles furent éblouies, enivrées ; la surprise, l'agitation, des sensations toujours vives et toujours nouvelles, ne leur laissaient le temps de rien approfondir; mais bientôt elles sentirent le néant des plaisirs qui les avaient charmées; bientôt elles regrettèrent leur vie paisible, leur solitude à deux. Cependant elles n'avaient point encore eu de mécompte ; belles, jeunes et riches, tout le monde les recherchait, tous les hommes venaient au-devant d'elles, mais on ne savait point leur plaire; une amitié parfaite, une amitié qui satisfait tous les besoins du cœur et tous les goûts

de l'esprit rend difficile. Peut-être aussi n'avaientelles pas encore trouvé le révedeleurûme : fatuité, égoisme, futilité, n'est-ce pas là tout ce qu'on rencontre dans notre sociétéélégante. La vie du monde est comme un babit de cérémonie, qu'on revêt et qu'on quitte en rentrant chez soi ; les heureux ne sont pas dans le monde, ils restent au sein de leur bonheur; dans le monde on voit les désoeuvrés que l'ennui dévore, ou des êtres qui cachent une pensée secrète sous cet air de fête, autrement ils ne seraient pas là; mais ils ont appris que le premier chagrin ne tue pas, et que toute peine veut être vieillie par la distraction, afin de pouvoir ensuite être consolée.

Parmi celte foule de jeunes oisifs qui accouraient à Warsovie pour passer l'hiver, on distinguait le comte Kasimir P...; car lui était une exception au milieu de cette foule. Doué d'un esprit supérieur et d'un caractère noble, il entrait dans le monde avec une fraîcheur d'âme qui le rendait plus jeune que son âge. C'est l'expérience

bien agréables. * La démarche du comle Kasimir P... fut agréée, et le lendemain il se pré-

senta dans le salon de ces dames. Depuis m moment Kasimir fréquenta avec assiduité la maison de madame N... Le monde commença à parler, on fit des suppositions; mais la sagacité et la finesse des femmes échouèrent devant la coaduite de Kasimir. Les deux amies se partageaient son empressement et ses gracieusetés ; l'œil I* plus exercé ne pouvait voir la moindre préférence. « Il veut plaire à toutes les deux, disaient les envieuses, donc il n'aime ni l'une ni l'autre. » Mais les gens plus désintéressés remarquaient dans Kasimir une étrange préoccupation; oa remarquait aussi qu'Amélie était plus pensive, et Mélanie ne souriait plus. Hélas! elles aimaient toutes d'eux, elles aimaient sans le savoir, et ces deux âmes qui s'étaient développées ensemble, ces deux âmes, qui avaient les mêmes impressions, étaient attirées par la même sympathie! L'amour se révéla à Amélie, et c'est dans le se in

qui vieillit plus que les années; ce sont les illu- i de son amie qu'elle alla déposer ce cher et doo-

aions perdues, les espérances trompées, qui lais sent des traces plus ineffaçables que celles du temps. Kasimir n'avait point encore aimé, et par celte froideur, ou plutôt par celte indifférence même, il était le but des coquetteries de toutes les femmes ; toutes ambitionnaient sa conquête : il était si beau, si séduisant !

Depuis un mois qu'il était à Warsovie, U n'avait point encore rencontré les deux amies dont on parlait tant. Cette amitié à toute épreuve, cette amitié si rare entre deux femmes, piquait sa curiosité. Un soir qu'il assistait à la première représentation d'un opéra nouveau, il vit deux belles personnes qui attiraient tous les regards; l'une était brune, aux yeux noirs, à l'expression profonde et passionnée; l'autre était blonde, aux yeux bleus, au teint blanc et rosé; chacune faisait valoir l'autre. Kasimir ne cessait de les contempler, il voulait les regarder jusqu'à ce qu'il ne lui fût plus possible de les effacer de son souvenir : rêve, vision, réalité, il n'avait rien vu d'aussi ravissant. < Quelles sont ces deux belles personnes? dit Kasimir à son voisin. — Comment, vous ne les connaissez pas? c'est mademoiselle Mélanie N... et son amie, la douce Amélie. — De grâce, présentez -moi à madame N... — J'y consens, et pendant l'entracte je vous mènerai dans la loge de ces dames ; elles admettent volontiers les hommes de bonne compagnie ; elles reçoivent beaucoup, et leurs soirées soni

lourenx secret. < J'aime, lui dit-elle, je le sens i mon trouble quand je le vois ; je le sens à ma douleur quand je suis loin de lui ; le son de ta voix me fait tressaillir, son regard me pénétre. Ah ! s'il m'aimait ! tu ne m'as jamais dit que la terre pût renfermer un tel bonheur. Mes paroles ne peuvent peindre ce que j'ai là dans mon cœur, je ne saurais l'exprimer, pas même à toi ; parfois il me semble que Dieu seul peut le comprendre. Je prends possession <lc la vie, mon âme est comblée ; toi et lui, ne dois-je pas me prosterner et remercier le Ciel, qui mu donne tant de bonheur. » Mélanie fut atterrée en entendant cesavenx. mais elle accepta le calice, et se résigna anx plus douloureux sacrifices. Son amie ne saura pas soi secret, elle ne se dévouera pas à demi, son sacrifice n'aura que Dieu pour confident, n'aura que la prière pour consolation ; elle se dévoue, elle se résigne. « Sois heureuse, dit-elle, sois heureuse, espère, car il t'aimera, j'en suis sure: qui plus que loi est digne de lui? — Hélas ! il oe m'a jamais dit qu'il m'aimait!... ■

Un jour, le hasard voulut que le comte Kasimir P... vint rendre visite à madame N... au moment où Mélanie élait seule dans le salon, t Enfin je vous vois, dit-il, ah ! de grâce, écoutez-moi, m vous n'avez pas compris mes yeux ; je vous aime et suis à vous pour toujours ; c'est vous qui étiez dans les désirs de mon âme, c'est vous qui étiez dans les soupirs de mon cœur, et c'esi vous n,«e

LA POLOGNK.

je veux ; et vous, Mélanie, n'avez - vous jamais senti le besoin de répandre voire âme dans une aoire àme, de doubler voire existence eu y associant un être aimé dont toutes les joies et toutes les douleurs ne seraient plus que vos joies et vos douleurs? Ab! parlez, répondez-moi.

— Ma destinée est irrévocablement arrêtée; l'amour ne peut plus me rendre heureuse, je le rejette ; l'amitié est ma religion, mon culte, je ne puis sentir et vouloir que des affections paisibles; le mariage sans amour me parait une ain ère dérision, et la passion sans le mariage m'effraie ! Je l'ai juré, je ne me marierai jamais, non, jamais. Si vous avez quelque pitié de moi, promettez de ne plus me faire de pareils aveux ; je ne puis les entendre, je ne le veux pas. >

Kasimir ressentit une profonde douleur, et pendant quelque temps il ne reparut plus chez madame K... Amélie était au supplice; elles sont si cruelles les premières craintes, les premières angoisses de l'amour; mais au moins elle, elle confiait ses peines, et Mélanie mourait d'un mal qu'elle renfermait dans son cœur, elle supportait à elle seule le poids de son allliction ; < mais s'il l'aime, disait-elle, je trouverai le piix de mon sacrifice. >

Kasimir revint : il y a toujours une lueur d'espérance au fond de toutes les douleurs humaines; il revint, mais soit fierté, soit timidité, il n'osa parler à Mélanie, et Amélie prit pour uuc préférence ces soins qu'il adressait à elle, n'osant les adresser à une autre.

Le moment de partir pour la campagne arriva. Mélanie, qui n'aspirait qu'au repos, s'en faisait une sorte de joie; là, sa tristesse ne serait pas scrutée, interprétée par la curiosité des indifférents; là, elle pourrait cacher ses larmes

Pauvre ci innocente créature, elle avait entrevu le bonheur; mais lorsque vous prévoyez un évéuement qui doit combler tous vos vœux, dites : » Ou cet événement n'aura pas lieu, ou je l'achèterai à un prix qui me le rendra bien amer.» lin effet, lequel parmi les hommes peut se promettre de faire exception à la commune loi? M'avons -nous pas reçu le don des larmes? et fragiles nous-mêmes, ne sommes- nous pas entourés de choses fragiles? Ne nous plaignons pas d'inégalités dans la dispensât ion des biens et des maux, parce que cette plainte accuserait injustement le Ciel.

Nous manquons de mesure pour apprécier la somme de bonheur ou de malheur qui est réser-

vée à chaque homme. Le rire cache souvent des peines, et le bonheur est quelquefois austère et sérieux. De beaux paysages couvrent un volcan: le Lacryma Chrùti mûrit sur les flancs du Vésuve.

Nous serions bien moins étonnés de souffrir, si nous savions combien la douleur est plus adaptée à notre nature que la joie. L'homme qui est comblé dans ses désirs oublie de vivre. La douleur seule compte dans la vie, et il n'y a de réel que les larmes. Le pacte de l'amitié était rompu sur la terre, l'idée de quitter la ville désespérait Amélie ; son amie le comprit, et vint au-devant de sa pensée eu lui disant : c Celte fois je partirai seule, reste au milieu des liens, reste au milieu de ceux qui t'aiment. — Non, je partirai, je ne veux pas t'abandom.er, toi, mon bon ange ; et d'ailleurs que dirait le monde, ne serait-ce pas avouer mon amour pour Kasimir? soutiens -moi dans ma résolution, je partirai. »

Et les deux amies revirent ensemble les lieux où elles avaient été si paisiblement heureuses. Tout était de même, et tout était changé; les objets que les yeux avaient admirés font aujourd'hui répandre des larmes... Tout glt dans la disposition de l'âme, et les hommes accusent les choses, et les choses peuvent accuser les hommes : voilà toute l'histoire du booheur. et des malheurs de ce monde.

La mère de Mélanie eut peine à reconnaître sou enfant ; ses traits étaient stigmatises par la douleur 1 Si jeune, si belle, elle portait déjà l'empreinte du désespoir.

Peu à peu le calme de la nature, l'aspect de ces belles contrées, apportèrent quelque adoucissement dans le chagrin des deux amies... Souvent elles se disaient : c Pourquoi avons • nous connu la ville ? pourquoi avons • nous goûté ces amers plaisirs?> Hélas! l'une regrettait, et l'autre n'espérait plus.

Le jour de la fête d'Amélie arriva ; c'était au mois de juin. Mélanie se leva avec le soleil pour aller cueillir des fleurs pour son amie, puis elle entra doucement dans sa chambre et déposa son bouquet; un gage plus cher fut mis en tremblant au milieu de ces fleurs Mélanie s'était

appliquée à la peinture ; elle avait un talent remarquable pour la ressemblance, et de mémoire elle avait fait le portrait de Kasimir. On comprend quelle fut la joie d'Amélie à sou réveil ! Elle élail heureuse, deux fois heureuse, elle devait son bonheur à Mélanie.

Tout à coup on entend le claquement d'an fouet, la porte du château s'ouvre avec fracas, une voiture roule dans la cour et Kosimir en descend. Oui, c'était lui, il pensait plaire à Mélanie en venant mêler ses vœux à ceux qu'elle faisait pour Amélie, il manque toujours aux hommes ce sens exquis qui fait partie de la sensibilité des femmes. Amélie se trouva sous l'empire d'une nouvelle illusion.

Kasimir passa quoique* jours au château, et son amour s'accrut on voyant Mélanie de plus près ; elle était, si touchante dans sa tristesse, si belle dans sa sublime résignation I il osa lui parler encore de 6a tendresse et de ses projets d'avenir; mais Mélanie fut inébranlable, et Rasimir partit désespéré.

L'hiver devait ramener les deux amies à Warsovie : Amélie avait le cœur tout plein d'espérance, et Mélanie renfermait ses angoisses pour ne pas affliger son amie; mais sa résolution était prise, ces combats incessants étaient au-dessus de ses forces ; elle se réfugia dans le cœur de sa mére, lui avoua son amour, ses douleurs, son sacrifice, elle la supplia d'inventer un prétexte pour la garder près d'elle. Madame P... vint trouver Amélie, et lui dit : i Je ne peux plus me séparer de ma fille, je suis souffrante; moi aussi j'ai des chagrins, et cette enfant adorée est ma seule consolation, >

La séparation fut douloureuse, le pacte était rompo... Les mots effleurent tout et n'expriment rien, la pensée se fige en l'écrivant. Les femmes qui ont reçu du Ciel le don de l'amitié comprendront ce que les deux amies durent souffrir!

Quand Kasimir revit Amélie sans Mélanie, il sentit que tout était fini. En pareil cas, les femmes se désespèrent et les hommes se révoltent. Il accusa Mélanie d'ingratitude, de froideur, d'égoïsme, puisqu'elle se séparait de son amie pour fuir un homme qui lui était odieux.

On n'aime point qu'une fois ! Les poètes, les romanciers ont dit : i II n'y a qu'un amour, un seul amour vrai dans la vic.i C'est faux, on aime, on aime toujours, mais les amours qui suivent sont moins involontaires. Kasimir aima Mélanie, parce qu'il ne pouvait s'empêcher de l'aimer ; et il aima Amélie, parce qu'il voulait l'aimer. Amélie

était au comble du bonheur; elle écrivait à son amie, et lui disait : « J'ai trouvé dans ce monde le bonheur que les anges ont emporté au ciel ; tous mes rêves se sont réalisés, toutes mes espérances se sont épanouies, je suis heureuse. Kasimir m'aime, il m'a choisie ; dans peu de jours je serai sa compagne, la religion bénira notre amour ! »

Quand le jour du mariage fut fixé, Amélie écrivit encore à Mélanie pour la prier d'assister à son bonheur. Mélanie refusa en prétextant la santé de sa mère. Elle ne pouvait plus souffrir, elle ne pouvait plus que se résigner et prier.

Jamais Amélie n'aurait su le sublime sacrifice de son amie, si le hasard ne le lui eût découvert. Après quelques années d'un heureux mariage, Amélie vint au château de madame P... pour voir Mélanie. En arrivant, elle courut la chercher dans sa chambre ; elle veut tout voir, tout regarder : tout est empreint de doux souvenirs; c'est là qu'elles avaient juré de s'aimer toujours, c'est là qu'elles avaient promis de ne jamais se séparer, c'est là qu'elles avaient vu le portrait de kasimir 1 Elle contemple avec ivresse ce sanctuaire de l'amitié...Tout à coup elleapercoitsur unetabledes papiers épars, elle reconnaît l'écriture de Mélanie, elle lit avidement; c'est un journal rempli de larmes, chaque jour recèle de nouvelles angoisses ; ces lignes sont l'expression d'un désespoir qui n'a que la mort pour espérance I Elle veut tout lire, elle veut voir le dernier repli de ce cœur qui l'aime si bien. A ce moment Mélanie entre dans la chambre, elle se jette dans les bns de son amie, elle veut lui arracher ce journal; mais il était trop tard, Amélie savait tout... Elle se met à genoux devant Mélanie, et lui demande à mains jointes de lui pardonner ses malheurs... «Ah! mon amie, pardonne -moi, s'ccrie-t-elle d'une voix déchirante... Je l'aime de toute mon âme, et je me sens encore indigne de ton héroïque amitié ; toi, tu es un ange exilé sur la terre, ta patrie est aux cieux. »

Depuis cette époque, l'amitié d'Amélie et de Mélanie devint plus chère et plus intime. La douleur est la divine consécration de toutes les affections humaines.

Olympe Cnonno.

POLOGNE

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HISTOIRE

1NTP.RRȫNR ( 1648).

La mort surprit Wladislas IV au moment ou il allait meure son plan à exécution. Quelques personnes étaient bien dépositaires du secret du feu roi, mais leur nombre minime était plus propre à embrouiller la question qu'à la résoudre; d'ailleurs elles avaient à redouter les passions aristocratiques qui s'étaient développées pendant l'interrègne. Voici le plan de Wladislas :

Ayant un fils, il voulut rendre le trône héréditaire dans sa maison. Pour y préparer les esprits, il voulait chercher la popularité dans une guerre à outrance contre les Turks. N'ayant pu engager la diète à prendre à la solde de la république un corps de troupes étrangères, il résolut de gagner les Kosaks, en rétablissant leur ancienne constitution et en leur rendant leurs privilèges. Les Kosaks devaient employer secrètement leur influence auprès des Tatars, pour les engager à attaquer la république ; et, lorsque, forcée par leur invasion , la diète aurait accordé au roi de l'argent et des troupes, les Kosaks devaient faire cause commune avec lui, chasser les ennemis, et établir sur des bases solides l'autorité du roi. Le chancelier George Ossolinski et Jérôme Radtieîowski étaient seuls dans le secret, et c'est alors qu'on jeta les yeux sur Bogdan Chmielniçki, pensant qu'il pourrait devenir l'instrument des projets du roi et de ses ministres. En effet, Bogdan commença une insurrection générale en 1647, et s'assura la coopération du khan des Tatars. Les seigneurs polonais qui commandaient les troupes polonaises en Ukraine voulaient s'opposer a l'insurrection, mais ils furent battus aZolte-Wodyetà Korsun (avril-mai 1648). Bogdan écrivit au roi une lettre ostensible, le 2 juin, ainsi qu'il en était convenu; dans cette lettre il demandait justice pour les Kosaks, et le réla-

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