ÉGLISE CATHÉDRALE DE WILNA
Grande par ses dimensions, imposante par sa grave simplicité, située sur une vaste place, cette basilique n'a pas d'égale dans toute la Pologne, et elle pourrait convenablement figurer à côté de tout ce que l'architecture possède de beau dans les antres pays de l'Europe. L'emplacement de «lie basilique est d'ailleurs célèbre à plus d'un titre. Là, fut le temple de Perkounas; c'est là que la Lilvanie païenne adorait ses dieux, et c'est sur leurs débris que s'élève la cathédrale.
Wladislas'- Jagellon, par son mariage avec Hedwige de Pologne, unit les deux nations et répndtt le culte chrétien en Litvanie. Sur l'emplacement du temple païen, il fil construire, en 1587, une église sous l'invocation de la sainte Vierge, de tous les saints, de saint Stanislas et de saint Wladislas. Bodzenta, trentième archevêque de Gnèzne, la consacra dans la même année, el Dobrogost Nowodworski, trente -deuxième étéque de Poznanie,en vertu de la bulle du pape Urbain YI, lui donna, en 1388, le titre de cathédrale.
L'incendie de 1331, qui détruisit une grande partie de Wilna, endommagea la cathédrale. Bernard de Zenobi, architecte génois, la restaura en 1559. Mais en 1610, un nouvel incendie la consuma, et elle fut encore restaurée, fin 1769, un ouragan affreux abattit une des tours et fit de tels dégûts, que le monument dut &re entièrement reconstruit. Dès l'année 1777, le chapitre, conjointement avec son évéque, Ignace Massalski, ouvrit un concours général à l'effet de nommer un architecte pour diriger les travaux. Le grand prix fut remporté par Laurent Gucewicz, professeur d'architecture près l'Académie de Wilna, à qui le roi Stanislas-Auguste Poniatowski décerna une médaille de merenti- &uj, et l'architecte se mit à l'œuvre.
Cette basilique forme un carré oblong, ayant un portique ou fronton appuyé sur six colonnes. Trois énormes statues s'élèvent à son sommet ; au milieu, sainte Hélène supportant une croix, à sa gauche, saint Kasimir, et à sa droite saint Stanislas. Aux deux extrémités opposées se trouvent deux chapelles qui ont des coupoles, l'une sous 1 invocation de saint Kasimir, et l'autre destinée 4 la sacristie et aux archives du chapitre. La longueur de l'église est de 90 aunes de Litvanie (180 pieds), et la largeur de 56 aunes (72 pieds). Tome ii.
Le fronton principal représente le sacrifice de Noé à sa sortie de l'arche, sculpté par Righi, professeur de l'Académie de Saint-Luc de Rome. Le même artiste sculpta les statues colossales de Moïse, d'Abraham et de quatre évangélistes, qu'il plaça dans les niches de la façade.
Dans l'intérieur, la principale nef est appuyée sur seize pilastres carrés, et la nef est sculptée en rosaces du meilleur goût. Tout autour il y a des chapelles. Sur l'entablement au-dessous de la voûte ont été placés seize tableaux dans des cadres dorés, chacun long de 9 pieds et haut de 8 pieds ; ils sont dus au pinceau de Villani, peintre italien. Les pilastres supportant la grande nef sont ornés de douze tableaux hauts de 12 pieds et larges de 6 pieds, représentant les apôtres, et peints par François Smuglewicz.
Le maître-autel, qui s'élève à l'extrémité du chœur et ù côté de la chaire épiscopale, est d'un style simple ; derrière le maître-autel se trouve un autre autel plus petit, et au-dessus un magnifique tableau, haut de 15 pieds et large de 10 pieds, représentant le martyre de taint 5(anislas, dû au pinceau de Smuglewicz.
Parmi les nombreux tombeaux et mausolées, les uns furent détruits par les incendies, mais les autres purent être restaurés. Le plus remarquable mausolée était celui d'Alexandre Witold, grandduc de Litvanie. Il y fut enterré en 1450. La reine Bone fil orner ce mausolée, et l'évêque Valérien Szuszkowski transporta, en 1575, les restes de Witold dans une chapelle qui porte le nom de ce prince.
La grande chapelle de saint Kasimir (né le 5 octobre 1458, mort le 4 mars 1485, fils de Kasimir IV de la maison des Jagellons) fut élevée par le roi Sigismond I«r, frère du saint ; mais ce fut le rot Sigismond III Waza qui la mit dans l'état où on la voit encore. Elle est en marbre, et bâtie d'après les dessins de l'architecte Dankers. En 1656, elle fut tout à fait finie par Wladislas IV. Les peintures alfresco sont de Dankers. Au-dessus de l'autel s'élève un cercueil en argent massif, contenant les restes mortels de saint Kasimir. Les niches de la chapelle sont ornées de huit statues, représentant des monarques de la Pologne. On y voit aussi deux tableaux peints par Smuglewicz.
La seconde chapelle, sous l'invocation de sainte
130 LA Pi
Marie Magdelaine, possède un tableau de Smuglewicz ; la troisième chapelle, sous l'invocation de saint Ignace, est ornée d'une peinture du célèbre Simon Czechowicz ; la quatrième chapelle, sous l'invocation de saint Paul, possède un tableau de Pierre Beretini de Cortone; la cinquième, sous l'invocation de tous les saints, a un tableau de Dankers ; la sixième, sous l'invocation de saint Jean-Népomucène, conserve un tableau du Smuglewicz ; la septième, sous l'invocation de saint Pierre, est ornée de deux tableaux de Smuglewicz et de Gorrége; la huitième a été érigée sous l'invocation de la Conception de la sainte Vierge ; la neuvième, sous l'invocation de l'Annonciation de la sainte Vierge.
Depuis sa restauration, la cathédrale fut ou- Terte et consacrée par l'évoque de Wilna, Jean- Népomucène Kassakowski, le 29 septembre 1 801 , sous l'invocation de saint Stanislas et de saint Wiadislas.
En 1812, a cette époque d'enthousiasme et d'espérances, se passa une auguste et nationale cérémonie dans l'enceinte de la cathédrale. L'acte de la confédération générale pour le rétablissement de l'antique union de la Pologne à la Lituanie, fut célébré dignement. Le 14 juillet fut destiné à cette grande fête. A onze heures tout le clergé s'assembla sous les portiques du temple, pour recevoir les autorités constituées. A midi un nombreux cortège, composé des députés de la confédération générale, des membres du gouvernement provisoire, de la commission administrative, des membres des tribunaux, ceux de l'université, la municipalité, la garde d'honneur, la garde nationale, enfin tous les fonctionnaires publics se rendirent processionnellement du palais à la cathédrale, où ïévêque Rossakowski célébra et entonna le Te Deum en action de grâce de la délivrance de la Pologne. Le silence setant rétabli, Joseph Sierakowski, président de la commission provisoire, prit la parole :
c Le sang litvanien qui, depuis quatre siècles, coule dans nos veines, uni au saug polonais ; des alternatives toujours communes de gloire, de prospérités, de catastrophes, forment entre la Litvanie et la Pologne des liens plus étroits et plus sacrés que ceux des fédérations ordinaires. Ces liens si intimes sont devenus, pour ainsi dire, nécessaires à notre existence. Aussi avons-nous vu, dans toutes les vicissitudes dn sort commun de notre patrie, des rives de l'Oder jusqu'au delà du Dniéper, depuis le Dniéster Jusqu'au
delà de la Dzwina, les cris du désespoir frapper à la fois toutes les oreilles, et la voix dè l'espérance pénétrer en môme temps dans tous les cœurs et ranimer tous les courages. Et à quelle époque cette unanimité de sentiments lut-elk plus remarquable qu'à celle où, au mépris de* lois divines et humaines, au mépris de la raisoi même, fut consommé l'outrage du dernier déchirement de notre patrie? Ah 1 si nous n'avons pas tous péri les armes à la main avant qu'elle fût anéantie, c'est que, pour nous enchaîner, <m a choisi le moment où nous étions désarmés et sans défense.
» Toutefois, les cruelles angoisses des coeurs de seize millions d'hommes étaient adoucies par la conscience de la justice de leur cause. Nom étions soutenus par le pressentiment, la conviction même, qu'abattus par la perfidie et non par la force, le Ciel, ému par nos prières, daignerait un jour jeter sur nos maux un regard plus propice, et que, vengés d'avance dans ses décrets, nous renaîtrions enfin de nos cendres. L'inquiétude de la puissance qui nous opprimait, fruit de sa mauvaise conscience, la rigueur de set mesures, la défiance de ses agents, nourrissaient en nous ce pressentiment. Est-ce, en effet, par des bienfaits, par la sagesse des lois, que la Russie a signalé, chez nous, l'établissement de son empire ? Non, c'est par la corruption, par l'oppression, par les persécutions. La crainte de laisser échapper sa proie lui a suggéré tous les moyens les plus cruels pour nous soumettre a ses usages, nous façonner à ses règles. Repnioe, cet implacable exécuteur du premier et du dernier partage, n'organisa- t-il pas, sans retard, us système d'avilissement qui, ayant pour but de dégrader le caractère national, devait faite oublier à la génération future la gloire de ses ancêtres et la dignité du nom polonais? Mais quand a-t-on jamais réussi à arracher de nos coeurs ce nom si cher, à empêcher nos lèvres de le prononcer ? Les prisons de Smoleusk, de Kalouga, du Kamtschatka et du Nertschinsk ne pureai que nous le rendre plus cher encore.
» Ces souvenirs, si douloureux qu'ils soient, ne sont pourtant pas pour nous les plus déchirants. Rappelons-nous, messieurs, ce jour de douleur et de deuil universel, où le nouveau souverain, frappé de l'union des sentiments des deux nations unies, qui eût été si étrangère à des Ames asser- | vies, nous ôia non-seulement la faible consolation I de confondre nos larmes, mais défendit àjjanjai»
d'unir désormais le sang H iranien au sang polonais. Tendant ainsi des pièges aux mœurs publiques, taudis que d'un côté l'oppression établissait des barrières entre les fleuves et les forôts de notre commun territoire, de l'autre, et en même temps, elle se proposait de fermer nos cœurs à l'accès des sentiments fraternels. Quand le gouvernement moskovite a-t-il cessé de flatter les passions pour nous familiariser avec ce mépris, de fomenter les abus et les coutumes vicieuses, de caresser l'orgueil des uns, d'étouffer dans tous la voix de la conscience par l'exemple de l'impunité de ceux qui gouvernaient, de présenter aux vieillards l'appât des futiles distinctions et d'une hiérarchie incompréhensible «le noblesse, de séduire la jeunesse par un fantôme d'honneur étranger à l'Europe, et par de vaines et stériles occupations? Ici, il renversait de la même main les anciens autels d'un million d'hommes, et leur en élevait par force de nouveaux ; la, il cherchait à semer une mésintelligence éternelle entre ht noblesse et ce bon peuple, dont H livrait les chaumières à la cupidité, sans lui accorder la protection des lots.
• Voilà, messiears, une esquisse rapide des moyens de corruption employés pour gouverner une nation vertueuse, afin de l'asservir sans retour. C'est ainsi qu'on a voulu nons forcer à être nous-mêmes les instruments de notre oppression; c'est ainsi qu'on a cru pouvoir employer a perpétuité les bras de nos enfants pour massacrer des Persans, des Lesghis, et cent autres nations dont les noms mêmes nous sont inconnus ; et, que dis- je, aujourd'hui même n'a-t-on pas voulu armer le frère contre le frère, et le père contre le fils?
» Que la jeunesse s'enrôle donc sous les
drapeaux de l'aigle portant le tonnerre ; qu'elle suive l'exemple de ses frères, rétablis déjà dans les premières provinces de notre patrie par une main invincible. La, déjà de nombreux enfants de la Liivanie vous ont annoncés et ont répondu de votre vaillance. Bientôt vous retrouverez les sentiers non perdus encore que suivirent vos ancêtres, pour aller planter les étendards polonou'tvaniens sur les tours du Kremlin, et vous allez inscrire de votre main, sur les colonnes relevées de Boleslas-le-Grand, le nom immortel de votre vengeur, iNapoléon-le-Grand, à côté de celui de dos premiers fondateurs. Nous l'avons entendue, cette voix qui dicte l'histoire du siècle, proférer ie nom de Pologne I Et les phalanges de nos en-
OGNE. 131
nemis éternels la proclament déjà dans leur fuite au delà de la Dzwina. Nous vivons, nous respirons déjà en Pologne ; déjà il nous est permis d'y établir l'édifice des lois et de la gloire nationale Nous chantons des hymnes à l'Éternel ; nous lui reudons grâce du salut de la patrie dans ce temple où, depuis vingt ans, il était défendu au clergé comme à la nation de la redemander, du moins pour nos enfants. Ombres des Jagellons, qui planez dans cette enceinte auguste, allez dire aux ombres des Jagellons qui reposent dans les murs de Rrakovie, que notre vengeur apparaît dans la capitale de votre empire, jadis si florissant ! Vous le voyez, entouré de la gloire de ses armées, ajouter par leur passage à la solennité de ce jour, que l'univers nous enviera. Applaudissez au renouvellement de ce lien d'une amitié qui, depuis quatre siècles, unit sans altération la Pologne à la Litvanie, et dont le but est la défense éternelle de nos intérêts
communs Serrons donc nos mains devant cet
autel du Tout - Puissant, et que nos voix, redevenues libres, fassent entendre la première parole du cœur -. Vit» l'empereur Napoléon, le sauveur des deux nations et l'égide de notre patrie commune. »
Le public a répété trois fois avec le plus vif enthousiasme : Vive f empereur , le sauveur de la Pologne t vive le protecteur de la Pologne ! Ici, Sierakowski s'est arrêté, et le secrétaire général, Kossakowski, a lu l'acte de la confédération générale de la Pologne. Après cette lecture, le président, en continuation de son discours, engagea le public à signer l'acte, et tous les assistants se portèrent en foule vers le bureau, placé dans le chœur, pour signer au registre leur adhésion. En ce jour, le nombre des signatures montait à près de cinq mille. Pendant la signature de cet acte, le mariage d'un Polonais avec une Litvanienne, et d'un Litvanien avec une Polonaise, a été célébré, aûn de consacrer la mémoire de cette belle journée et l'union des deux nations.
Les signatures étant terminées, le clergé retourna à l'autel, et l'évêque célébrant entonna le Domine talvum fac Imperatorem. Après cette auguste cérémonie, les membres du gouvernement et de l'administration, assistés des évêques des différents cultes, des généraux et officiers supérieurs ci des notables du pays, se rendirent chez le duc de Bassano, ministre des relations extérieures, pour le prier de soumettre à l'empereur ce qui venait de se passer.