‹ La Pologne, historique, littéraire, monumentale et pittoresqueChapitre 44 sur 105 · J06 U PO · texte numérisé non relu

J06 U PO

— Eh bien t avant la mort, vous saurez mon secret, vous saurez que je vous aime. J'ai voulu combattre, j'ai voulu éteindre cette lave qui me brûle ; mais mon âme c'est vous, ma vie c'est la pensée que vous m'avez donnée... Ne me parlez plus d'amitié, l'amitié ne récompense pas l'amour; l'amitié est une aumône que je dédaigne.

— Cependant un chevalier teutonique ne peut exiger aulre chose.

— Et si ma vie n'était pas consacrée à Dieu ? —Je vous aimerais comme un frère ; mais mon

amour, tous mes sentiments profonds, enthousiastes, appartiennentan défenseur de ma patrie, a celui qui saura se sacrifier pour ma malheureuse patrie.

— Il faut à votre cœur un grand-duc de Litvanie, n'est-ce pas?

— Le grand-duc de Litvanie est l'allié et l'ami des Prussiens, et vous, Werner ven Windoken, vous êtes Allemand, oppresseur né de mon pays. Hais tranquillisez -vous, mon admiration n'est point du fanatisme ; Kieystut est un héros, mais moi je ne serai pas son esclave ; plutôt la mort ! Regardez-moi avec calme; je vous estime, je vous plains... Ecoutez-moi, Werner : les chances de la guerre sont incertaines, et si un jour le grand-duc tombait au pouvoir de ses ennemis, promettez-moi (qu'il me pardonne ce mot), promettez-moi de le protéger. Vous le ferez pour moi. >

Il lai promit ce qn'ellc demandait. Birota lui tendit la main en Signe de reconnaissance. Quand Werner sentit cette main, nn frisson électrique parcourut tout son corps, il la pressa contre son cœur, et ses lèvres brûlantes osèrent se poser sur le front de Biruta... «Adieu, ange de ma vie, dit-il, adieu, toi pour qui je donnerais une éternité de bonheur, adieu! Ce furent ses dernières paroles, et, avant qu'elle eût pu lui répondre, il avait disparu.

« Pars en Dieu, » s'écria Biruta; et une larme mouillait les yeux de la jeune fille. « Malheur à celui qui recèle un cœur d'homme sous cette croix! dit-elle. La mort est préférable à ces vœux barbares ! Meurt, pauvre infortuné, la mort est ton seul espoir. >

Elle restait en face de la croisée, regardant la route que Werner avait prise ; absorbée qu'elle était, elle n'entendait pas son père qui entrait dans la chambre. Walguna, qui venait toujours à elle avec des paroles de tendresse, lui dit d'une voix sévère : « Préparez-vous a un voyage, ma-

dame; demain vous aurez quitté ces lieux. »

Vf

Dès que Werner fut arrivé a Marienbourg, il se présenta chez le grand-maître des Teutoniques. Celui-ci le reçut avec politesse, mais sans cordialité ; il ne daigna môme pas lui dire le motif de son rappel : tout ce que Werner putapprendre, c'est qu'il resterait au château et qu'il serait soumis aux ordres de l'archi-komtur.

Les préparatifs de guerre se 6rent avec activité. A la fin do mars, le prand-roattre arriva a Insterbourg où était le quartier général desTeutoniques. Le grand-maître avait sous ses ordres trente-trois komturs. Lé grand-maître de l'Ordre, Kranichfeld, commandait l'aile gauche; le komtur de Labiau, l'aile droite, et le centre était sous les ordres immédiats du grand-maître en personne. Au commencement d'avril de l'année 1364, l'armée, après avoir entendu la messe, se dirigea sur la route du Niémen, en prenant la route opposée où Kieystut l'attendait à la teie des Litvaniens et des Samogitiens.

Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Kowno. La bataille s'engagea, on se battit à outrance, le sang coulait à flots. Plusieurs chefs teutoniques trouvèrent la mort dans cette journée. Werner von Windeken fit des prodiges de valeur, et Schindekopf, en voyant le jeune homme se jeter en furieux dans la mêlée, disait: c Bien, très-bien, frère Werner; lave dans ion sang les souillures de la passion , purifie ton cœnr. » Ces terribles paroles enflammèrent encore le courage de Werner, mais il ne voulait pas expier son amour, il voulait se rendre digne de Biruta.

Les armées se reposèrent nn peu, et la vicioire restait indécise. Schindekopf rejoignit le grandmaltrc au moment où Kieystut recommençait l'attaque. Cette fois le carnage fut plus horrible encore, chaque soldat semblait animé d'une haine personnelle; le cheval de Kieystut fut blessé. Patrik, en voyant le danger de son père, accournt pour le défendre, mais il n'était plus temps, déjà il était au pouvoir des ennemis : Kieystut, le héros de la Litvanie, était prisonnier des Teutoniques.

La joie fut extrême dans le camp ennemi, on ne pensait plus aux perles qu'on avait faites; des centaines d'hommes pouvaieut périr, on avait Kieystut en son pouvoir; cependant Schindekopf

ne partageait pas l'ivresse générale, et il disait au grand-maltre. < J'aimerais mieux le voir mort que prisonnier; tant que cet homme existera, il n'y aura pas de repos pour nous. Faites-le enfermer dans une cage de fer, sans cela il nous échappera,

— Dieu me garde, reprit Winrich von Kniprode, de traiter ainsi un grand-duc de Lituanie; nous l'avons pris loyalement, nous le garderons loyalement. Certes, je ne négligerai aucune précaution, mais je l'entourerai des soins et des égards qui sont dus à son rang et à sa naissance. En tout point je serai digne de la grandeur de notre Ordre.

— De la magnanimité, répliqua vivement Scliindekopf ; de la magnanimité envers ce païen ! Vous oubliez les victimes qu'il a fait immoler

— Vous oubliez à votre tour tout ce que notre glaive a fait périr au nom de Jésus-Christ. Nous reprochons aux -païens leurs excès, et nous, sommes-nous moins coupables? Nous ne différons que par les moyens : Kieystut fait brûler les prisonet nous, nous les faisons périr par le

— Ces paroles ont lieu de me surprendre dans la bouche du grand-maltre des chevaliers teutoniques ! Dans quels temps vivons-nous, grand Dieu; » et dans sa stupéfaction il était prêt à faire des signes de croix.

c Komtur, je m'explique devant vous, comme je ne le fais devant personne; et puisque j'ai commencé, je vais vous dire ma pensée tout enî. Je ne fais pas la guerre pour convertir les 1 epée est un mauvais moyen de conversion; je ne fais pas la guerre pour agrandir nos possessions, je la fais pour maintenir l'existence de notre Ordre. La paix est impossible avec nos institutions ; nous ne pouvons nous soutenir qu'en jetant l'épouvante ; notre vie est une lutte, et le jour où nous cesserons les hostilités, nous périrons. La guerre, toujours la guerre, c'est une condition indispensable de notre existence; mais n'oublions jamais que les païens sont des hommes comme nous; celui qui agit autrement méconnaît la mission du Christ.

— Je respecte vos beaux sentiments, reprit le komtur nn peu radouci ; je les respecte, mais je ne me sens pas assez de vertu pour les imiter ; et dans l'intérêt de l'Ordre, j'ose vous supplier de tare gsrder Kieystut avec sévérité. Pour rien su monde, grand-maltre, vous ne devez le rendre à h liberté.

— Soyez en repos, komtur; cette affaire me regarde, elle ne regarde que moi ; comme grand* maître, la responsabilité m'en appartient; Dieu et la postérité jugeront Winrich von Kniprode. »

Le komtur n'insista plus, et tous deux ils se rendirent sur le champ de bataille; et là, au milieu des cadavres encore fumants, on entonna le Te Deum, en action de grâce. Dans le vrai, lu victoire des Teutoniques ne se bornait qu'à la captivité de Kieystut; ils n'osèrent même pas poursuivre les Litvaniens, et ils se retirèrent en Prusse, avant d'avoir attaqué le château fort de Kowno.

Quand le grand-maltre fut de retour à Ma r ionbourg, il réunit un conseil dans lequel on nomma le komtur Schindekopf grand maréchal de l'Ordre, en remplacement du maréchal qui avait été tué près de Kowno; en outre, il obtint le komturat de Koenigsberg.

Werner resta à Marienbourg, où Kieystut fut amené emprisonné et gardé à vue.

La chambre que Kieystut occupait se trouvait à l'extrémité d une haute tour carrée; les croisées étaient grillées, et les portes verrouillées et garnies de barres de fer. Un chevalier veillait jour et nuit dans une chambre attenante à la prison du duc, et dix fantassins gardaient les sombres et tortueux détours d'un escalier montant en spirale. Kieystut obtint, parla grâce du grandmaltre, qu'un Litvanien, qui se trouvait au château de Marienbourg, ferait son service particulier. La table du grand-duc était pleine de luxe et d'abondance. Mais qu'y a-t-il de bon en prison, qu'y a-l-il de consolant sans liberté I

Le lendemain de l'arrivée de Kieystut, le conseil du chapitre de l'Ordre s'assembla, et aussitôt que la séance fut levée, le grand-maltre fit*in* viter le duc à se rendre chez lui. Kieystut se présenta, et Winrich, venant à sa rencontre, lui remit son épée, et après l'avoir salué, il lui dit : « Prince, depuis longtemps nous nous rencontrons sur les champs de bataille. Enfin, aujourd'hui, il m'est permis de vous parler; il n'y a point d'ironio dans mes paroles, la véritable grandeur est au-dessus des petites inimitiés. Oubliez, s'il se peut, l'inconstance du sort ; vous êtes mon prisonnier en ce i ce que l'avenir me garde?

r-J« voua remercie de ce bon espoir, dit Kieysiut en souriant.

^Veuillez oie dire, prince, comment vous vous trouvez dans voire triste demeure? mes ordres ont cherché à prévenir tous vos souhaits.

*~> Vous savel ce qui me manque, et certes vous n'êtes point disposé à me l'accorder. Je n'ai plus qu'uu désir, un souhait, une volonté, — la liberté.

— Sans condition, c'est impossible; mais avec 1 règles de l'Ordre?

Après Je départ de Kieystut, on vint «Urean grand-maître que le chevalier Werner von W'uv deken désirait lui parler. Winricb fut étonné ot cette demande, car ordinairement le» chevalier» se servaient de l'entremise dea komturs pour èire admis en la présence du grand-maître; cependant il passa outre, et Werner fut iotroduit.

c Que voulez- vous, frère Werner? La circonstance doit être grave, puisque vous oubliez Jet

des conditions cela pourrait être.

— Et quelles sont ces conditions?

— D'abord il faudrait^que vous rendissiez tous les prisonniers chrétiens.

« — J'y consens.

— Ensuite, il faudrait que vous cédassiez à l'Ordre une partie de la Samogilie et tous les châteaux forts qui longent le Niémen.

— Jamais! mille fois jamais ! »

Le grand-maitre poursuivit comme s'il n'avait pas entendu les paroles de Kieystut, et dit : < Ce n'est pas tout, il faudrait nous donner vos deux fils en otage, pour garantie de votre promesse ?

— Ahl mes seigneurs, vous n'avez pas assez de terres et de châteaux , il vous faut encore mo n sa ng ! Oui, il faut garder les fils, car un jour ils seraient

aussi redoutables que leur père Le grand

Ordre, celui qui proclame les grandes vérités, a peur de l'avenir l Non, dit-il, en se redressant de toute la hauteur de sa taille, non, je ne m'abaisserai pas, et ce n'est point à vos pieds que j'irai mendier la liberté. La Litvanie me reverra digne d'elle, ou elle ne me reverra jamais!

•—Prince, vous êtes en mon pouvoir, et si je l'ordonne, on peut vous charger de chaînes.

— Vous pouvez m'enchaîner, mais mon âme restera libre au milieu de vos tortures; je serai plus libre que vous, que vous qui fléchissez sous la volonté des komturs et qui agissez en opposition avec vos sentiments; vos menaces, ee n'est pas vous qui les faites, c'est l'Ordre qui vous domine et qui vous force à démentir votre noble caractère.

— Vous m'avez compris, répliqua Wtnrich en offrant sa main au grand-duc; vous m'avez compris, et je vous en rends grâces; mais ne parlons plus d'un arrangement impossible : vous êtes prisonnier de l'Ordre, et moi je vous regarde comme mon hôte. • Après ces mou, ils ee séparèrent; Kieystut fut ramené dans sa prison, et il ne revit plus le graud-inaitre, car celui-ci sentait que ces entrevues étaient pénibles pour tous les deqx.

— Pardonnez-moi, seigneur, si j'obéis en « moment à l'impulsion de mon cœur et si je m'a* dresse à vous en toute confiance. L'affaire don il s'agit n'est point gi ave, c'est pour cela qu« j'ai négligé les formalités d'usage.

— Eh bien ! si cette affaire n'a aucune importance, pourquoi venez-vous an'ee parler?

— Ne me condamnez pas, seigmair; tout ce qui vient du cœur doit trouver indulgence devint vous. Pourquoi s'adresser à un autre ? a'est-et pas en vo«i6 que je puis trouver appui et boni*?

— Parlez donc hardiment.

— Je voudrais, seigneur, faire partie de <*« qui gardent le grand-duc de Litvanie. »

Winrich regarda Werner d'un oeil sprntatwr; puis après un long examen, il lui dit : « Par quel motif :unbitionne»>vous un poste si difficile?»

Werner se tut et rougit.

« Chevalier, poursuivit ie grand-maître awt force, je vous ai deviné» «s je réprouve votre fcul et votre intention.

— Vous vous trompez, sans doute.

— Et vons, vous ignorez peut - être que k grand-duc de Litvanie a eu des relations avec la fille d'un Prussien?

— Je le sais.

— Votre air d'assurance, votre calme en m» parlant, tout m'étonne ; je ne sais pins que penser de vons. Est-ce de l'effronterie, est-ce de la cas* deur? Mais non, on ne vous a pas calomnié"; avez l'ait une faute, une grande fante :

Je voulais me taire, je voulais essayer de findalgence, mais vons me forcez a une ezplicaiwti. Vous saurez donc que quand je vons appelai j Marienbourg, c'était pour vous arracher à un lieo de perdition. Je m'intéressai à vous, Werner

montrée le jour du combat, radie trient vos et avaient, pour ainsi dire, effacé les ucnes (]* vous aviez laissées sur notre livre noir; car, n< vous y trompez pas, noua consignons louteste

POLOGNE

fautes, tons les crimes. Sans votre demande, je ne vous aurais pas parlé comme je le fais; je ne voulais pnsêire pour vous un maître impitoyable, je voulais être uu ami, un père. Pourquoi avezvous provoqué cette triste explication? •

— Ne soyez pas prompt à me condamner, seigneur. Un homme, fût-il le plus énergique, ne peut répondre de son cœur; les saints eux-mêmes n'ont pas été exempts de passions. Je me présente pur devant vous. Tout mon crime, le voici : Au moment où je me séparais d'elle, mes lèvres ont touché son front! Donnez-moi l'absolution pour cette seule faute? »

Winrich fit semblant de n'avoir pas entendu les derniers mots de Werner, et, reprenant la couversation de plus haut, il lui dit seulement: • Que vous importe ce prisonnier! pourquoi voulez-vous que je vous confie sa garde?

— Vous avez daigné me dire que vous aviez pour moi l'imérét d'un ami, d'un père : eh bien, écoutez-moi encore avec bonté.

— Parlez, le grand-maltre n'en 6aura rien.

— Cette femme que vous avez traitée avec mépris, je lui ai promis de me dévouer pour le grand-duc, si le hasard me le permettait sans trahir les devoirs de mon Ordre. Aujourd'hui, je puis accomplir mes promesses envers elle; je puis adoucir le sort du grand-duc par mes soins, par mon dévouement, comme je vous l'ai dit.

— Comment! vous voulez servir votre rival?

— Seigneur, je ne veux et je n'ai jamais rien voulu de contraire à mes vœux. Un sentiment de reconnaissance, un souvenir dans son cœur, c'est tout ce que je demande au monde. Je ne sais si je présume trop de mes forces, mais je crois pouvoir remplir mes promesses; consentez-vous?

— Sekendorf Bassenheim et vous, garderez alternativement le prisonnier; j'en informerai l'archi-komtur... Allez en paix, mon fils, calmez votre imagination, rejetez loin de vous toutes les illusions qu'elle enfante. Vous êtes un brave guerrier; mais le frère de l'Ordre a le cœur trop jeune : tempérez sa fougue ; c'est un père qui vous parle, et que cet épanchement de confiance soit le dernier. Chevalier Werner, en vous confiant la garde du prisonnier, l'Ordre vous oblige à scruter ses pensées et à faire la révélation de tout ce que vous apprendrez. N'oubliez pas que le bienet l'intérêt de l'Ordre sont vos seuls devoirs. »

Werner, sans rien répondre, salua respectueusement le grand-maltre, et sortit de la chambre. Winrich le suivit des yeux. Pauvre TOME II.

enfant, dit-il, le poids de la croix est trop lourd pour lui, il ne peut la porter! Ce n'est pas lui, âme pure et candide, qui dénoncera un prisonnier. A notre siècle corrompu il faut d'autrès hommes; tout ce qui porte en son cœur de nobles instincts doit souffrir ; nos institutions, engendrées par l'égoïsme, ne protègent que l'égoïsme et la bassesse... Je le plains! »

Le lendemain matin, l'archi-komtur donna l'ordre à Werner de prendre ses fonctions, le soir même, à la prison. Werner attendit impatiemment le moment de se rendre à son poste, et avant les derniers rayons du soleil couchant, il était déjà au pied de la tour carrée. 11 s'approcha de la chambre du prisonuier avec une émotion fébrile : le souvenir de Biruta lui faisait accomplir un immense sacrifice; il allait voir Kieystut, le héros dont la renommée remplissait le monde, le seul homme qui fût digne de Biruta... Il ouvrit la porte d'une main tremblante, et, en apercevant Kieystut, il resta interdit : ce mâle et noble visage, ce regard capable de commander aux rois, pénétra de respect et d'admiration le jeune chevalier : < Je vous salue, grand-duc de Litvanie, dit Werner.

— Je vous remercie, répondit froidement Kieystut.

— Pourra is-je vous rendre quelques services?

— La seule grâce qu'on puisse me faire, c'est de ne point troubler ma solitude. > Cependant la douceur de Werner avait fait impression sur le grand-duc ; il regarda le jeune homme, et fut tout surpris de trouver un air de franchise et de bonté, lui qui ne voyait, depuis son séjour dans ce château, que des visages faux, composés ou franchement malveillants.

t Y a-t-il longtemps que vous êtes au service de l'Ordre? dit le duc.

— Quatre ans.

— Quatre ans! et iljya encore de la bonté et de la compassion dans votre cœur? cela m'étonne. De la petitesse de cour, j'en ai vu beaucoup dans votre Ordre; mais de la sympathie, des sentiments généreux, jamais...

— Savez-vous, prince, par qui je suis envoyé auprès de vous?

— Nécessairement c'est l'arclii - komtur qui

ajoute à toutes ses gracieusetés celle de me donner an surveillant. '

'■ — Vous vous trompez, prince, c'est Biruta qui m'ènvoîe.

' *— Biruta ! répliqua froidement le duc, BirotaS je ne connais personne de ce nom.

Comment ! vous avez oublie votre captive? comment ! vous avez oublié cette femme que vos gardes ont voulu enlever, après que vous lui aviez rendu la liberté?

— Ah! je me souviens; clc'est vous, chevalier, qui étiez enfermé avec elfe en l'absence do son père. Grand merci, pour les soins de Biruta ; gardez tout pour vous, JJ. le chevalier tculonique. >

1; Werner jota un 'regard do tristesse sur le duc. Celui-ci, qui s'en aperçut, lui dît : e Que signifie ce regard?

— Il exprime un sentiment profond.

—^Chevalier, je ne crains 'point voire haine,

et je méprise votre compassion. »

''Cette menace et cette injustice n'eurent point de prise sur Werner; il démettra calme, et Kieystut lui dit avec bonté :

"t 'Expliquez-vous, ailes-moi franchement votre pensée.

" — J'ai de l'orgueil en ce moment, répliqua Werner; car mieux que vous j'ai su comprendre lê1 Cœur de cette noble fille. Moi, j'ai pénétre bien1 avant dans son) à me, et vous, vous n'avez été touche' que de sa beauté; pour vous elle est une

femme, pour moi elle est un auge.

J 111 fa voile que je n'ai rien vu de pl

o^ue cette créature L'aimez *

vous?.

— Aimer ! moi, qui ne crois à rien : l'amour ne tient pas une grande place dans le cœur de Kieystut.

— Pourquoi alors avez-vous voulu la faire enlever? dit le jeune homme avec colère.

— Puis-je savoir votre nom, chevalier?

— Werner von Windeken...

— Ah! vous êtes un do ces Allemands dont j'ai tant entendu parler, un de ces troubadours qui courent le monde et qui m'ont amusé quelquefois dans mon château de Troki. Chaque jeune fille qui vous plaît est un ange à vos yeux ; «The lui martque que des ailes pour aller tout droit au ciel; vous en faites la dame de vos pensées; yôuS vous mettez à ses pieds; vous buvez à sa santé dans son soulier, et vous jetez le gant au pïémirf venu qui ne s'enthousiasme pas comme vous. Tout cela est irès-beau sans doute; mais

nous autres Litvaniens, nous traitons l'amour autrement. Pour toutes lcs>liés fçm'mes'nôw avons des désirs, rien de plus ; on nous plaît, et on ne nous attache pas. Les femmes ne valent pas plus; du moins je n'ai point encore rencontré celle qui méritait le 'cœur de Kieystut. '

— frites plutôt que vous n'avez pas su deviner la Temme digne devons.

— En bonne vérité, je ne sais plus ce que je dois penser de vous ! Vblre èninoiUiasme nie fait croire que vous aimez Biruta, et vous la vatitez à moi qui suis votre rival, rival à ma façon; et an travers de tout cela, vous êtes garrotté par des vœux ; vous appartenez à un ordre dévot. Qu?! est votre but?

— Je ne puis vous avouer tous mes motifs, vous ne me comprendriez pas. Vos sujets, prince, ont un amour pour vous qui les rend toujours prêts à se dévouer. Des milliers d'hommes mourraient pour vous, pour votre cause, sans que vous sachiez leurs noms. Ils n'espèrent aucun a-tour, ils ne veulent point de reconnaissance. Ils sont dévoués, et le dévouement est une religion. Ses volontés, à e//e, sont saintes pour moi; j'^is par son souvenir; je n'ai tends rien, je n'espère rien, m iis j'aurai vécu pour elle; et si c'est on crime, puisque c'est uncrime, la douleur de n'être pas aimé m'en punit assez; je n'ai plus d'expiation à faire dans le ciel.

— Elle vous a dit qu'elle ne vous aimait pas. dit Kieystut avec une sorte d'intérêt; et qui donc aime-t elle cette sévère beauté V

— Son secret ne m'appartient pas, je ne dois pas en disposer; mais permettez qu» je vous quitte, car d'autres devoirs m'appellent ailleurs. »

us beau

La conversation de Werner, sa démarche si pleine de franchise et de loyauté, avaient fait quelque impression sur Kieystut; et certes, cet incident l'aurait préoccupé, sans une circonstance plus grave : le Litvanien qui faisait le service particulier du grand-duc ne put revoir son ancien maître, s;ms éprouver le besoin dé se dévouer pour lui, et Kieystut, qui jugeait les hommes avéc cette prompte et profonde sagacité qui appartient au génie, osa confier à Àlf ses projets d'évasion. Alf promit h son mattré de tout tenter et de tout faire pour Ini.

Hàns la* cliâmllre de

Kieystut, se trouvait un I — J'en suis charmé ; et aujourd'hui, à qui est grand tableau qui représentait un dos maîtres I confiée ma garde? de l'Ordre. Kieystut et Alf parvinrent à démolir

la partie du mur cachée par le tableau; le travail se faisait pendant la nuit, et le jour Alf transportait au rpehprs les pierres qu'ils enlevaient peu à peu. Quand tout fut prés, quand l'ouverture fut assez large, Kieystut attendit une occasion favorable pour effectuer son évasion.

Werner von Windekéh était de service tous

f P : • 'ï' i 1 •' • • t Tr-

ies trois jours auprès du pnsonnier.Jet Kieystut

finit par trouver quelques, consolations dans les

soins dit je*une chevalier. Hiruta revenait souvent

dans leurs conversations. L un, qui crovait encore

Il Ml il -n i 1 fit-, i ' J . ■•

aux soup

anges et a l'amour, s'épanchait en larmes, en pirs, sans espérance,; et l'autre enviait presque des tristesses qui valent mieux que do froids plaisirs, Peu à peu j'enthousiasme de Werner

Sagna Kieystut; le souvenir de Biiuia s'empara e son cœur.... Unsoir qu'ils s'entretenaient tous deux, kieystut tomba tout à coup dans une profonde rêverie : • Werner, dit-il, après un long silence,, vous avez rendu moins amers mes jours de captivité; je n'oublierai jamais vos soins. Que puis-je pour vous, moi qui suis plus pauvre aujourd'hui que le plus pauvre de mes sujets? Je ne puis vous donner aucun témoignage de mon souvenir ; les paroles s'oublient, et un objet qu'on voit, qu'on touche, vous rappelle une impression, vous retrace une amitié.... Tenez, échangeons noaépées; la mienne aura quelque prix, n'est-ce Das?etla vôtre, Werner.je la conserverai toujours.

— Prince, vous m'honorez; mais pardonnezmoi4 je ne puis accepter votre offre. Je n'ai rien à moi, rien ne m'appartient; mon épée môme est la propriété de l'Ordre. Mais pourquoi me parlezvous de^uvenirs? IS'otre séparation est-elle prochaine? Dites-moi. lé grand-maltfe vous a-l-il promis votre élargissement? Ah 1 mon Dieu, que j'en serais heureux 1 >

Kieystut ne répondit rien, et remit son épée à son côté ; puis, d'un air indifférent, il dit à berner :

« Savez-vous ce qu'est devenoe la «lie de Walguoa? .

, — Elle a quitté Johannisbourg, mais je ne sais où son père l'aura conduite» »

Kieystut n'insista pas, et, changeant de conversation, il demanda à Werner quand il serait de service auprès de lai. - .

« Mon service finit aujourd'hui, mais demain soir je le reprendrai.

— ASekcmiorf; carBassenkeimest gravement malade ; cependant il tachera de reprendre son service.

— Bonsoir, Werner, je me sens fatigué, le sommeil me réparera. Adieu, je n'oublierai jamais tout ce que vous avez été pour moi. -Et en disant ces mots il lui serra la main plus affectueusement que de coutume. Ce mouvement de sensibilité étonna Werner, mais il ne coneu( aucun soupçon ; il quitta le grand-duc ét rentra chez lui pour se coucher. A minuit, l'archi-komtur lui envoya l'ordre de se rendre à l'instant à la prison de Kieystut : Sekendorf était forcé de s'absenter, et Werner devait le remplacer. 11 s'habilla a la bâte , attacha son épée , jeta son manteau sur ses épaulée, et courut à son poste. En passant à côté des gardes qui entouraient Ut tour, il crut voir qu'ils dormaient; le gardien de la porte d'entrée dormait aussi, t C'est étrange, se dit Werner, Sekendorf est déjà parti, ei toute la garde est plongée dans le sommeil. » En approchant de la porte de la prison, il entendit qu'on parlait à voix basse. Son premier mouvement fqj d'appeler les gardes; mais, après avoir réfléchi,. U pensa qu'il valait mieux s'assurer par lui-même de ce qui se passait. Sans bruit il poussa les verroux, et entra précipitamment dans la chambre* de Kieystut, Le grand-duc, recouvert d'un manteau dé Teutonique, était debout devant l'ouverture pratiquée dans le mur; en entendant des pas il se retourna, et avant de reconnaître Werner il lui avait passé son épée au travers du» corps. Werner tomba baigné dans sou sang; pour uni il respirait encore, et d'une voix. 4 peine articulée, il prononça ces roots : « Biruta, c'est pour toi que je meurs. » Quelle fut la dou-« leur de Kieystut en voyant qu'il avait tué son ami! « Les dieux sont témoins que je suis innocent de ce meurtre, > dit-il a Alf; et il se baissa, pour étaneber le sang qui coulait à flots de la blessure. « Seigneur, fuyez, je vous en conjure, chaque moment est précieux; on va venir, fuyez, fuyez, au nom du ciel! • Kieystut, en jetant un dernier regard sur ce corps inanimé, franchit l'ouverture et disparut. Alf le suivit. - .,

La noit se passa tranquillement. La préparalion narcotique qu'Alf avait mise dans la boisson des gardes les tint endormis jusqu'au matin; mais, au moment où la garde fut relevée, on s'ar perçut de l'évasion du prisonnier. Alors tout le

château fut en émoi : on envoya des cavaliers à la poursuite de Kieystut; on chercha des coupables, des complices, mais on ne vit qu'une preuve de fidélité dans l'assassinat de Werner. Le sang que Werner avait perdu, la gravité de sa blessure, laissaient peu d'espoir de le sauver. Abandonnons-le sur son lit de douleur : une vie sans espérance a peu de prix, et revenons à Kieystut. Son déguisement lut permit de traverser le pays sans être inquiété, et il arriva sain et sauf, avec son fidèle Alf, chez Dunita, sa fille, duchesse de Mazovie,

Une colonie "d'ouvriers que les Tentoniqnes avaient fait venir des Pays-Bas s'établit dans nu village de la terre de Culm, sur les bords du lac de Wensen ; ces hommes laborieux marchaient de pair avec la noblesse de Prusse. C'est dans ce village que demeurait la vieille sœur de Walgnna ; heureuse de la monotonie de sa vie, elle ne voyait rien au delà. Un jour, son frère, qu'elle avait presque oublié, car elle avait désappris d'aimer, se présenta devant elle en lui disant : « Ma sœur , je vous amène ma fille , je vous confie mon plus cher trésor, gardez-le bien, et quand les temps seront plus calmes, je viendrai chercher ma pauvre enfant. » Après quelques heures de repos, i! partit /et Biruta prit possession de sa nouvelle demeure.

La sœur de Walgnna était veuve d'un ouvrier de la colonie; habituée an travail, rapportant tout MX besoins matériels, elle fut gênée par la présence de sa nièce ; elle ne comprenait rien ni à ses airs ni à son langage : pour un peu elle l'aurait crue folle. Quelle amère solitudeque celle qui ▼ous rapproche d'un être qui ne vons comprend pas ! Birma disait des mots, il le fallait, mais elle ne pouvait épancher une idée.

Sps sentiments se développèrent encore dans cette souffrance de chaque jour. Oui, quand on est jeune et qu'on aime, tout va d'abord à l'amour, toute peine l'enrichit, toute passion même étrangère y verse et l'augmente. L'image de Kieystut ne la quittait plus, elle savait son emprisonnement, elle savait l'issue de la bataille de Kowno, èt son imagination enflammée aurait franchi des mondes pour aller le délivrer; c'est en lui qu'elle avait placé le bonheur, la renaissance de sa pa-

trie, cette pensée sanctifiait sa passion» la coasserait à ses propres yeux.

Biruta vivait hors des proportions vulgaires qui l'entouraient, elle vivait de celte vie intérieure qui développe les grandes facultés. Le jour elle faisait de longues promenades, pour échapper au babil de sa tante, on elle allait au bord du lac pour chanter les airs de son pays: sa harpe était le seul ami qui pût lui rendre quelques-uns de ses anciens souvenirs.

Ainsi s'écoulèrent des semaines et des mois sans rien changer à sa position, mais Biruta ne fléchissait pas devant le malheur : l'espoir pour quelques ûmes privilégiées est une conviction. Un soir que tout reposait dans la maison, et qu'elle seule veillait pour penser et pour prier, elle entendit marcher, et les pas semblaient se diriger vers la maison ; aussitôt elle s'approche de la croisée , et voit aux rayons de la lune on homme enveloppé dans un manteau. * Pour l'amour de Dieu, dit cet homme, donnez-moi un morceau de pain, je succombe, je meurs de faim; je suis un pauvre voyageur, et j'ai encore une longue route a faire. » Biruta fut effrayée d'abord de l'apparition de cet étranger, mas bientôt la pitié prenant le dessus, elle lui dit: < 11 est impossible que vous entriez dans la maison, mais attendez-moi sous cette touffe d'arbres qui est là-bas, j'irai vous porter du pain. » Après avoir refermé la croisée , elle eut envie d'aller révc'illcr la servante; puis, ayant réfléchi, elle pensa que ce serait une imprudence. Celte fille, se dit-elle, avertira ma tante, toute la maison sera en rumeur, une fois de plus on me taxera de folie, il vaut mieux prendre pour moi seule la responsabilité du danger. Elle cacha dans son sein le poignard qu'elle portait toujours sur elle, et se rendit courageusement au lieu indiqué.

La pâleur de la lune éclairait faiblement les objets. En approchant, croyant voir deux hommes, elle eut la pensée de se sauver; mais ne doutant pas qu'elle serait poursuivie, elle alla au-devant des étrangers. Les aliments qu'elle apportait furent reçus avec reconnaissance, c Merci , mille fois merci , dit le premier qui s'était présenté à elle. — Grand Dieu ! s'écria Biruta, c'est Kieystut I > Elle l'avait reconnu à sa voix , elle l'avait deviné à la résolution qui l'entraînait vers lui.

< Vons le connaissez, dit le compagnon de Kieystut, vous le connaissez, vons ailes mourir. — Arrête, misérable , je ne paierai pas ma vie

en donnant la mort; prenons le pain que In pitié de cette femme nous a donné, et éloignons-nous sans faire un crime de plus.

— Vous croyez donc que je serais capable de tous trahir? dit Biruta avec fierté.

— Je ne crois jamais à la bonne foi d'un chrétien. Parlons, AIT, partons.

— Oui, doutez de tous, mais ne doutez pas d'an être qui vous doit la liberté !

— Les dieux me sont propices, s'écria Kieyslat, je retrouve Biruta, je la reconnais, c'est elle; non, jamais elle no trahira celui qu'elle aime.

— Qui a osé vous dire que je vous aimais?

— Votre ami Werner von Windeken.

— Et où est-il en ce moment?

— La, reprit Kieyslut en montrant la terre, il est mort; ce glaive s'est enfoncé dans son cœur. »

Le sang de Biruta se figea dans ses \eines. t Comment, s'écria-t-clle, c'est vous qui l'avez assassiné? Pauvre Werner! lui qui m'avait juré de se dévouer pour vous.

— Sa mort, répondit Kieystut, est une douleur affreuse pour moi; je l'ai tué. Mais qu'est-ce que la vie d'un homme quand on se doit à un peuple?

— Adieu, prince, dit Biruta avec le cœur gros de larmes, adieu.» Kieystut la saisit par la main en lui disant : « Il vous était donc bien cher?

— Je l'aimais comme un frère, je l'estimais comme un bpn et loyal ami ; que Dieu pardonne a son assassin! Adieu, Kieystut, il ne me reste plus qu'à prier Dieu pour vous.

— Un mot encore, je vous en supplie : Werner a-t-il été vrai dans ses révélations?» Biruta ne répondit pas...

« Je respecte votre silence, mais je jure sur mes dieux que votre image ne sortira plus de mon cœur. Je vous offre un trône, Biruta, je tous offre le titre d'épouse; oui, vous êtes digne de tous les biens et de toutes les grandeurs. Werner m'a dit que si vous étiez la plus supésieure des femmes, vous étiez aussi la meilleure, la plus complètement bonne et parfaite. Ne vous éloignez pas, Biruta, je n'emploierai pas la violence, je ne veux pas vous fuire partager Fïncertitude de mon sort. Quand je reviendrai, ce sera en prince, en vainqueur, entouré de ma puissance et pour mettre à vos pieds une couronne! Recevez-vous mes serments, serez-vous à moi?

Je dois unir ma destinée à celle d'un chré-

tien.

— Vous serez à moi ; » et, l'enlaçant de ses bras, il lui donna un baiser. « Nous sommes fiancés, dit Kieystut, et bientôt nous nous reverrons.» Sans attendre la réponse de Biruta, Kieyslut et Alf s'éloignèrent.

Cet événement laissa Biruta dans une agitation mêlée d'ivresse, dans un trouble douloureux que les paroles ne sauraient rendre. La mort de Werner, les dangers auxquels était exposé Kieystut, son amour, l'avenir immense qui se déroulait devant elle, tout transportait son àme du ciel à la terre, du bonheur au désespoir. Ne sachant où porter celte surabondance d'émotions» elle quitta dès le matin la maison de sa tante. Les êtres froids et vulgaires profanent tout, ils arrêtent jusqu'à la pensée. Biruta se dirigea vers le lieu où elle avait vu Kieystut ;' elle parcourut le chemin qu'il avait dû parcourir, puis elle revint au pied de cette colline où elle avait reçu ses adieux. Tout h coup elle entendit la voix de son père qui l'appelait... Ah! que vient-il m'apprendre?se dit-elle. Walguna l'aborda avec un visage triste, la pauvre fille se jeta dans ses bras et fondit en larmes, t Qu'as-tu, Biruia? saurai&tu?....

— Oui, mon père, j'ai appris la mort de Werner!....

— Comment sais-tu la fuite de Kieystut, l'assassinat de Werner, tous ces événements qui n'ont pu parvenir encore dans ce village?»

Biruta baissa les yeux sans répondre, c Malheureuse enfant, tout ce qu'on m'a dit éiait donc vrai.

— Que vous a-t-on dit, mon père?....

— C'est à toi à parler ! réponds. Comment as-iu appris la fuite de Kieystut? s'écria Walguna, en cachant son visage dans ses deux mains. Réservais-tuc et opprobre à ma vieillesse? vais-je descendre dans la tombe déshonoré, maudit?..

Je suis innocente, mon père, » répondit-elle

avec calme ; et ne comprenant pas bien le sens des paroles de Walguna, elle allait lui avouer son secret, lorsqu'on entendit des cris, un tumulie, des pas de chevaux qui couraient ventre à terre ; puis ils virent un détachement de Teu-

LÀ t»0L0fcNfe.

mqaéà. A près de l^bdroit on était Walguna et sn fille, les chevaliers mirent pied à terre, et cherchèrent avec attention des traces sur le sentier.

t Ici, ici, s'écria l'un d'eux, je vois les traces alin jJiéo1 de géant, ces traces vont droit au village; vite, montez à cheval pour y prendre langue, et moi je vais m'assurer de la longueur du pied. >

Le terrain sablonneux et mouillé par la pluie laissait intacte la trace des pas ; on pouvait voir la fatigue des voyageurs à l'irrégularité «le leur marche. )« chevalier qui faisait si minutieusement cette recherche ne s'était pas aperçu de la présence de Walguna et de sa lille. Le cœur de Biruta battait violemment. Mon Dieu, se dit-elle, s,i j'allais devenir folle! et elle priait en son âme. Mais que devint-elle en entendant les chevaliers qui revenaient du village et qui criaient : < Victoire, victoire ! les pas arrivent jusqu'à la croisée de cette maison, et de là on les retrouve jusqu'à la colline ; » et rapprochant de Walguna, il lui dit : « Qui êtes-vous? quelle est celle jeune. tille? appartenez-vous à ce village ?

tl — Non, seigneur, j'habite ordinairement le Êfaihangen près de Johanoisbourg. Je me nomme Walguna, et celle jeune lille est Biruta, mon unique enfant...

— Biruta ? s'écria le Teutonique ; ce nom ne m'est point inconnu, et peu à peu nous arrivons à la vérité.

— Seigneur, cria un chevalier qui était monte au haut de la colline pendant ce colloque, nous trouvons ici on flacon d'hydromel et un reste de pain. » Le Teutonique se dirigea vers la colline en ordonnant à Walguna et à sa tille de le suivre, et là ils subirent un interrogatoire. < Maintenant, leur dit-il, nous avons des preuves suffisantes, nous savons que vous avez donné asile à Kicyslut.

— Seigneur, mou cheval est encore sellé, et j!arrive à l'instant de Murienbourg.

— Ktta, fille, habite-t-elle ce village ?Uier, un pécheur de Wisendorf, qui revenait chez lui à minuit, aperçut deux hommes qui rôdaient de ce côté, il les prit pour des ouvriers de la colonie; mais la taille herculéenne de l'un de ces homme» nous fait penser que c'était Kieystut, et depuis deux jours nous sommes sur ses traces. Fille, dit-il, en s'adressant à Biruta, on vous ordonne de déclarer la vérité à votre maître. i

— Qu«»l est celui que vous appelez mon maître? repoudil Birula.

sur

-L'Ordre teutonique! c'est a lui fte vous devez vérité et obéissance ! » Le chevalier allait continuer, lorsque des cris de femme se Breni entendre; on amenait de force la tante de Biruta. c Seigneur, dit le Teutonique qui avait visité si maison, nous avons trouve la trace des pas presque sous la croisée de cette femme.

— Ce flacon est -il à toi? lui demanda l'interrogateur.

— Àh ! mon bon Jésus, je l'avais enfermé hier dans mon buffet après lavoir rempli d'hydioniçl

— Par quel hasard ce flacon se irohvé-t-il siïi la colline?

— Ah ! sainte Vierge, ils ont tout bu, Il n'y a plus rien dedans.

— ■ Je réitère ma demande : qui a porte ce flacon sur la colline t , .

— Ah ! seigneur, vous pensez bien que je ne suis pas femme à donner mon hydromel ati premier venu, et si je connaissais le coupable, je vous le livrerais de bon cœur.» Puis, se tournant vers Biruta : f C'est peut-être cette fille qui rôde toutes les nuits comme une ame en peine ; oui, elle à fait comme les anciens païens, elle a donné de l'hydromel au serpent.

— Ma sœur I lui dit Walguna...

— Je vous ordonne, au nom de l'Ordre, dit le chevalier à Biruta, de révéler tout ce que vous savez touchant Kieystut. Dites si vous lavez vu et quand vous l'avez vu?

— Kieystuil s'écria la vieille en faisant un signe de croix ; Kieystut dans ma maisôn ! Ah i set-

gneur, cherchez-le, je donnerais ma tête plutôt

que de le cacher un moment. ,» ,( . ■

Birula, par son regard, provoqua une nouvelle question du Teutonique.

« Fdle, répondez, dites si vous avez vu Kieyslut.

— Non, je ne l'ai point vu.

— Dites la vérité, ou vous allez périr; mon épéc va faire justice de votre crime. , j

— Frappez, dit-elle avec calme, l'ep^c d'un Teutonique n'a jamais reculé devant le sang innocent. » nn ..

Le chevalier, confondu par l'assurançe (le cette femme, dit à ceux qui l'entouraient i« flous outrepassons nos pouvoirs, ceci est l'affaire du bquçreau. Walguna, vous me paraissez innocent, mais, de graves soupçons,pèsenl sur votre fille, et nous allons l'envoyer à Marienbourg.. .... , ,

— Seigneur, je me soumettrai, mais je .vpi'S demande la giàce de ue pas quiller ma tille.

-C'est ,

Le Téùtotmjue, après avoir laissé un cavalier pour garder Biruta, monia à cheval pour courir après le fuyard.

« 4e ne vonlais pas l'accuser, dit Walgnna à sa fille quand ils furent arrivés dans la maison; je ne voulais pas l'accuser, mais toutes les preuves sont contre loi; tu sais la fuite de Kieystut, hier il a passé ici et tu las vu : dis tonte la vérité à ton père.

— Mon père a des droits à ma confiance, je vais tout lui dire ; » et elle r aconta les événements de la veille, sans parler de ses sentiments pour Rieystut et des promesses qu'il lui avait faites.

« Pourquoi n'a s- tu pas averti les habitants pour qu'on aille à sa poursuite? Pourquoi n'as-ln pas dénoncé cet homme aux Teutoniqoes?» Biruta ne répondait pas.

* Tu te lais. Eh bien, je no serai pas ton complice; j'irai, au nom de l'Ordre, dénoncer notre ennemi, et tout le village montera à cheval pour aller à «a poursuite.

— Non, mon père, vous ne le ferez pas; d'ailleurs il est trop tard, et vous prendriez la responsabilité d'une mauvaise action, sans réparer ma faute ; mais si cela ne vous arrête pas, penser an moins que vous livrez votre enfant à l'iuqnisttion !

— C'est toi qui t'es perdue, ei je ne vois de moyen de te sauver qu'en avouant tout à nos maîtres en Dieu, à nos juges.

— Personne n'a été témoin de l 'événement, et aucune torture ne me fera avouer mon secret.

— Mats tu ne sais donc pas pourquoi je suis venu ici, ma fille, mon seul bien, mon seul bonheur? Je te pardonnerais, moi, mais eux, mais les Teuloniques, ils ont commandé un immense sacrifice.... FI faut que je me sépare de toi.

^— <Jue voulez-vous dire, mon père?

^-Todois te Taire religieuse, et déjà on t'attend dans le couvent de Thorn. i Brruta pâlît. « Moi, religieuse, mon père?»

— Telle est la 'volonté du grand-maître, et c'est lui-même qui me l'a exprimée.

' — Savez-vous la cause de celte rigueur?

— On soupçonne tes relations avec Kieystut,

on sait

it qu'il t'a rendu la liberté sans exiger de rançon; on sait encore que plus tard il a fait Tes tentatives pour l'enlever; enfirç on a entendu les entretiens secrets de Werner et de Kieystut, et on pense que c'est toi qui a favorisé son évasion.

— Vous savez, mon père, que cette dernière accusation est dénuée de fondement...

. — Quand le grand-maître me fit appeler pour me dire de quoi on t'accusait, j'espérais pouvoir te justifier, et je vins ici, pensant que tous les habitants de ce village témoigneraient en ta faveur... Mais à présent, quel espoir me reste-l-il?

Tout est vrai : et tu le sais, malheureuse enfant,

' l'un soupçon de l'Ordre équivaut à une condamna- ,

lion, quand il s'agit d'un sujet prussien.

— Non, je ne serai point religieuse 1 Qui a donné au graud-inaitre 'le pouvoir de disposer d'un cœur de femme ? Qu'il commande à ses chevaliers d'éteindre en eux tout sentiment humain ; qu'il leur dise: Faites mourir votre âme et survivezvous pour le service de l'Ordre, je le conçois ; mais qu'il dispose de ma vie, de moi qui comprends la valeur d'une volonté énergique..... jamais! Je vous le dis, mon père, je ne serai point religieuse! J'irai !....

— Mais où? qui osera te donner asile, quand tu es condamnée par l'Ordre !

— J'irai où le despotisme teutonique ne m'atteindra pas.

— Ah ! je te comprends. Il fallait au moins m'épargner cette dernière douleur! Comment, tu irais demander protection aux ennemis de notre foi : c'est à Kieystut que tu irais dire : Sauvez-moi !

— Oui, mon père, c'est lui qui me protégera.

— Tu abandonnes ton père; tu renies ta patrie, ta religion?

— Les religieuses n'ont ni famille ni patrie : en se consacrant à la vie dévote, elles ont dit : Je n'aimerai plus, je ne consolerai plus; le couvent, mon père, c'est un suicide, cl c'est vous qui m'y condamniez. Mais je veux vivre, et Kieystut me conservera pour vous, et c'est lui qui nous délivrera du joug infâme des Teutoniques.

— Que Dieu te pardonne ! mais aie pitié de moi, pense à ce que je deviendrais si tu pouvais accomplir tes projets.... Toute la vengeance de l'Ordre retomberait sur moi; je serais traîné en prison, déshonoré! déshonoré par loi! Ah! ma fille, quelle affreuse douleur ! Mais parlons plus bas, nous sommes gardés, le tribunal de finquisition est partout.

— Pardonnez-moi, mon père ; mais il me reste un autre moyen.

— Quel moyen? s écria Walguna effrayé.

— Je ne puis encore vous le dire; mais sachez, mon père, que l'espoir ne m'a point abandonnée.

— Tu parles d'espoir, pauvre enfant 1

— Si j'ai la volonté de résister au despotisme, j'ai aussi la volonté de ne pas faire votre malheur. Fiez-vous en Dieu, et ne me relirez pas roire indulgence. »

Walguna, attendri, la pressa contre son cœur.

t Mon père, il est possible que cet instant soit le dernier où nous ayons la possibilité de nous parler librement, donnez-mot votre sainte bénédiction, et pardonnez-moi, si j'ai commis uue faute, » dit-elle en se mettant à genoux.

Le vieillard leva au ciel des yeux pleins de larmes, et, posant ses mains tremblantes sur le front de sa fille, il dit : < Mon Dieu, bénissez-la comme je lu bénis, et pardonnez - lui comme je lui pardonne...» A ce moment, les chevaliers entrèrent dans la maison; ils revenaient criant, jurant, vociférant: ils n'avaient pu rejoindre Kieystul. On comprend le bonheur de Biruta; mais, hélas! il ne dura pas longtemps, car aussitôt on ordonna au père et à la fille de se mettre en route, avec une escorte de quatre cavaliers.

Biruta fut séparée de son père tout le temps que dura le voyage; il ne leur fut pas permis de se dire un mot, d'échanger un regard, et quand ils furent arrivés à Marienbourg, on leur donna deux chambres éloignées l'une de l'autre. Le premier soin de Biruta fut de demander des détails sur Werner, et avec joie elle apprit qu'il vivait, que sa blessure était grave, mais qu'on espérait le sauver... Ah! se dit-elle, Kieyslut est innocent devant Dieu, et cette pensée la consolait de tout. Elle supporta avec résignation un nouvel ordre du grand-maitre, qui lui défendait, sous quelque prétexte que ce fût, de communiquer avec son père. On lui donna pour prison une chambre de la tourd'Elbiog, et elle fut confiée à la garde de la femme du geôlier.

Winrich relut deux fois cette étrange i Puis-je croire aux paroles d'un païen? se dit-il; puis-je croire à l'innocence de Biruta? Le tribunal prononcera. Il fit mander l'archi-komtur, et l'affaire fut portée devant le chapitre de l'Ordre. Mais auparavant il dit à l'archi-komtur qu'il n'était pas encore persuadé de la culpabilité de Walguna et de sa fille, et que dans sa conscience il prononcerait plutôt pour eux que contre eux. < Cependant, ajouta-l-il, il est importa ut d'empocher toute relation entre Biruta et Kieystul.

Une consolation inespérée vint adoucir la position de Birum : sa gardienne était une Polonaise née en Mazovie ; enlevée par les Teutoniques, elle avait été forcée d'épouser le concierge de la lour d'Elbing, mais elle était restée fidèle à sa patrie, et elle avait autant d'amour pour la Pologne que de haine pour les Teutoniques. Cette femme, comme on le pense, s'était intéressée au sort de Kieystul ; il était l'ennemi des Teutoniques et ensuite il était père de la duchesse de Mazovie. Elle confia à Biruta tous ses sentiments secrets ; tout ce qu'elle cachait même à son mari , elle l'avoua Biruta, un exprès du komtur de Neiboui g lui l à une femme qui devait sentir comme elle : elles

Le lendemain matin, au moment où le grandmaitre lisait le rapport du chevalier, qui accusait

remit une lettre qui était arrivée sous le pli 4n komtur. Cette lettre avait été remise par un inconnu, et on ne savait de qui elle venait. Winrich la décacheta avec empressement et lut ce qui suit :

« Noble Winrich von Kniprode,

i Les dieux m'ont délivré de votre prison, et je viens vous remercier pour vos généreux procédés envers moi, car vous avez été bon, humain, quand tout le reste de votre Ordre est cruel et sanguinaire.

» Je dois vous prier de n'accuser personne, car personne ne m'a aide dans mon évasion. Alf est l'instrument que les dieux ont choisi pour hâter ma délivrance... Tous vos soupçons tomberaient sur des innocents. Je vous le répète, je vouseï donne ma parole de prince, Alf est le seul qui m'ait aidé. Cela dit, je vous promets de vous rendre vos égards et vos procédés. Si vous éles un jour en mon pouvoir, je vous rendrai vos égards, vos procédés, mais je tâcherai de vous mieux garder que vous ne gardez vos prisonniers. Que les dieux veillent sur vous, mais qu'ils écrasent votre Ordre dont je serai à jamais l'ennemi.

« KlEYSTtJT. »

POLOGNE

LA POLOGNE te lièrent, elles devinrent amies dans cette corn

m line douleur, Anna savait par son mari tout ce qui se paasail dans l'intérieur du château, et aussitôt elle en instruisait Biruta. Un jour, elle vint lii dire que Walguna avait été amené devant les juges, et qu'il avait avoue que Biruta avait eu une eatrevue avec Kieystut. Biruta, qui connaissait la faiblesse de son père, ne douta pas de ce qu'on lai rapportait : aussi quand vint son tour, quand elle fut appelée devant le tribunal, elle fit les mêmes aveux que son père, elle dit tout, sans trahir «es propres sentiments. Les juges, convaincus de l'innocence de Walguna, ne tardèrent pas à le mettre en liberté ; mais le premier arrêt, touchant Biruta, fut confirmé, et elle fut condamnée à être enfermée dans le couvent de Thorn.

Walguna n'osa pas manifester sa douleur en présence des juges, et il enteudil la condamnation de sn ulie sans articuler une plainte. Biruta écouta dignement son arrêt, mais quand elle fut ramenée è la prison, son désespoir éclata, non par des larmes, mais par des imprécations centre cet ordre odieux. « Aides -moi a me sauver! disait elle à Anna, et Kieystut vous récompensera » Anna la regarda en souriant, fit un , d'épaules et ne répondit rien. Biruta crut voir an consentement dans ce silence.

Plusieurs jours s'étaient passés depuis la lecture de l'arrêt, lorsqu'un matin Biruta vit entrer dans sa prison un homme en manteau blanc, ceiait Werner von Windeken : d'abord eUe ne l'iiait pas reconnu, tant il était pâle et changé; •ois enfin elle s'écrie : c Est-ce vous que je refois, mon genéretut ami?...

— Oui, dit Werner, c'est moi, set nne faible rougeur anima ses jouas décolorées, t Oui, je suis changé depuis que l'épée de Kieystut a voulu payer de la mort mon amitié pour lui.

— Quelle circonstance vous amène ici? » dit Biruta, sans vouloir s'arrêter aux dernières paroles de Werner. * Etes-vous envoyé par l'Ordre, «a venez-vous comme un ami me visiter dons ma jHiion?

— Je ne viens point en secret, c'est le graudmaitre qui m'envoie. Quand je vous dis adieu usât la maison de votre père, je croyais ne vous revoir jamais : mais, hélas! mon pressentiment n'a trompé.

— Parle» franchement, Werner, j'ai la force de laat entendre.

—J'ai accepté un cruel devoir, mais je voulais vous voir encore une fois, et le grand-maitre m'a

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