TOME II
que les Polonais n'ont pas négligé cette branche intéressante de l'éducation nationale. Un grand nombre d'hommes de lettres, d'artistes distingués s'en sont occupés. Malheureusement leurs travaux n'ont pas toujours eu le succès qu'rlë méritaient; une lacune existe entre les chants historiques et les chants modernes. Ceux qui ont entrepris de longs voyages pour la remplir n'ont pu accomplir qu'à moitié cette œuvre pieuse; d'autres ne savaient pas assez la musique pouf pouvoir noter à l'instant même les airs qu'ils entendaient chanter par les gens du peuple. On a vu le savant Zorian Chodakowski, le sacr
t. 6. Zukowski, sur les Chants populaires, Melitele, 1330. K. W. YVoycicki, sur les Chants du peuple po-' louais. Ziewonia XoworoczniA; par Biclowski, 1834. L'abbé Siarczynski. Czasopismo Na'ukoWe, 1828- 1833, 6 vol. Leopol. Chlendowski ( ValeoTin) Haliczanin, écrit périodique, 1850. Golembiowski (Lucas), le Peuple polonais, ses mœurs et ses préjugés, Warsovie, 1830, avec musique. Rakowiecki. Pratvda JUtfla, Waclaw z Oleska : Chants polonais et russiens du peuple de Galicîe, 1833, Leopol, avec musique. Wojcicki, Narbntt, Maciejowski. Hozmaitosci Lwowoskie, L. J. Rhesa Dainos ou chants populaires de Litvanie, Kœnîgsberg, 1825. Maxymowicz, Chants pop. de la petite Russie, Moscou, 1827. Szafaryk, Chants pop. de Slaves, 2 vol. 1823. llerder, Euber,Ossian und lieder aller-volker, 1773. Oloff, polniscbe lieder gcschichle, Dantzig. Plusieurs recueils de musique ont été publiés aussi. Chansons et chansonnettes nationales, par OrobrPo/.en, 1829. Chants polonais nationaux et populaires, par Alb. Sowinski, Paris, 1830. Chants du peuple de Galicie, par Ch. Lepinski, Leopol, 1833. L'ami du peuple, magasin pittoresque, paraissant à Leszno, en Poznanie, a publié un grand nombre de chants populaires d'un grand intérêt.
sur le dos, le bâton ù la main, cheminer de village en village, entrer dans les cabanes du la boureur, et là, à force de prières et de bons pro cédés, obtenir enfin la communication mystérieuse de quelque vieux cbant des traditions.
Grâce à ces infatigables recherches, la littérature polonaise pourra un jour revêtir sa robe natale, malgré les efforts des nos ennemis qui cherchent à la dénationaliser.
C'est ainsi que les airs que le peuple chantait par tradition ont pu être notes ; mais ceux qui appartiennent à une époque plus reculée ont été allé rés par de nombreuses copies. Les airs des Krakowiaks sont ceux qui se retiennent le plus facilement; ils se ressemblent ordinairement sous le rapport du rbythme et de la forme mélodieuse; cependant chaque Krakowiak peut se chanter avec une expression différente. Il arrive trèssouvent que les hommes du peuple les changent et improvisent de nouvelles paroles.
La mesure de la Krakowiak est à 2/4, son rhythme est mixte; l'accent peut se placer sur les deux spondées également, ce qui rend les paroles plus piquantes. Les vers métriques sont ceux qui conviennent le mieux à la Krakowiak, même quand elle finit sur le temps faible, comme cela se voit assez fréquemment.
Les anciennes Krakowiaks n'avaient qu'une reprise, qui était composée de huit mesures; le refrain en avait autant ou la moitié. Celle qui porte le n° 1 a cela de particulier que la deuxième mesure peut se répéter autant de fois que le sens des paroles l'exige. Ces paroles sont très-plaisantes, elles décrivent avec charme le costume d'un jeune homme galant; nous les donnons dans toute leur naïveté.
Couplet final de Jacy, tacy, traduit par M. G. Fulcekce.
J'ai z'ud bonnet, brodé, fourré, D'or et d'argent tout entouré, Au col' de ma ch'mis' des rubans QuUrsur m'a dounés'tout flambans.
Un beau couteau d'acier poiutu, Un beau fourreau qui s'tient tout dru , Un' bell* pipe, un fameux briquet; J' n'ai plus du tout l'air d'un criquet.
Quand j' suis dans mon atour, (bis) J' suis beau comm' un amour, (bis.)
Cet air, d'origine populaire comme toutes les Krakowiaks, est devenu la chansonnette favorite de toutes les classes en Pologne; son nom est
Jacy, tacy (tels ou tels). Rien n'est pins gracieux que son piquant refrain: il est fait pour électriser même des oreilles an li- musicales. La jolie phrase du commencement que l'on répète plusieurs fois pétille d'esprit et de gaieté, puis vient le joyeux refrain qui anime la mélodie et se formule gracieusement en cadence finale.
Pendant la danse le couple chantant s'arrête devant l'orchestre villageois; le jeune homme fier et impétueux récite des couplets relatifs à la fête ou à la louange de sa belle, puis la danse recommence. Ils partent successivement les uns après les autres, battant la mesure avec leurs bottes ferrées; l'air retentit des cris de joie; les anneaux de cuivre et d'argent roulent sur leurs ceintures, et de temps en temps on entend à l'unisson le refrain suivant :
• Alboz to sa jacy tacy » Nasi Krakowiacy, » Dyc ojcyzne ratowali > Jak dzielni wojacy. »
■ Sont-ils donc tels quels nos Krakoviens ; mais ils » ont sauvé la patrie comme de brave guerriers. »
La Krakowiak n° 2, intitulé la Cigogne, est plus chantante, sa mélodie est douce et suave, les paroles expriment l'amour et ses chagrins. Le premier vers a un sens allégorique, le second renferme la morale :
c Yole, vole, cigogne, vers les climats plus a doux. Les jeunes filles aiment en dépit des
> gronderies de leur mère. Comme l'oiseau qui se » pose sur un cerisier. Les jeunes gens aiment,
> mais le père n'en sait rien. Le torrentjgronde, » et puis disparaît en silence; Ainsi l'ardent
> amour passe en peu de temps. Adieu, mon
> beau coursier gris pommelé. L'amour constant » est très-rare dans un cœur de femme. Les roses
> et les framboises sont entourées d'épines. Une » jeune fille qui aime devient sitôt jalouse. Ainsi » que les étoiles brillent dans l'ordre infini, L'a- » mour véritable ne finira jamais. »
La musique du Lancier, n° 3, est gracieuse; elle charme l'oreille par sa douce mélancolie. Une jeune fille attend le retour du lancier qu'elle aime, et qui sert dans les légions polonaises en Italie. La pauvre désolée a peu d'espérance de revoir son amant chéri; toutes les joies de la terre lui sont indifférentes ; elle pleure et jeûne les mercredis et les vendredis de chaque semaine afin d'obtenir du ciel le prompt retour du lancier, lequel, attendu à Pâques, à la Pentecôte et à Noël, ne revient pas. Enfin, au bout d'an an
LA POLOGNE, d'une cruelle attente, la jeune fille apprend que le lancier est mort pour la patrie loin de son pays.
• Le lancier n'est plus ; sur une terre étrangère » Le lancier est mort, dans une lointaine guerre. >
L'air du n° 4 est plus ancien. Il est connu maintenant en France et en Angleterre ; jadis l'air favori du prince Joseph Poniatowski, il a été arrangé en pas redoublés en 1809; (énergie rbylbmique de cet air se prête facilement à toutes les transformations. C'est un de nos airs le plus caractéristiques. Il existe une inûnité de paroles là-dessus, qui sont toutes ou amoureuses ou satiriques. Les Krakoviens chantent seulement les huit premières mesures avec deux vers de douze syllabes. Le refrain Dana moia dana prend les huit autres mesures.
KOSSYNIERY, KRAKUSY.
(Faucheurs, Krakus.)
Dans les Krakowiaks modernes, qui portent toutes un cachet de nationalité, on doit distinguer le Faucheur. Elle servit de marche aux Krakus dans la dernière guerre. Le caractère particulier de cet air est d'enflammer l'ardeur guerrière du soldat, comme autrefois le mode dorique chez les Grecs. L'air polonais renferme des étincelles de feu sacré qui scintillent par torrents d'harmonie, et dont la rapide électricité répand l'enthousiasme dans l'âme des guerriers; les paroles qu'on a adoptées en dernier lieu ajoutent encore à la puissance du mouvement rhythmique.
Nous devons à la plume élégante de M. Louis Lemaitre la traduction de quelques-uns do ces couplets.
Les Krakus sont des braves; Le péril n'est rien pour eux :
Ils briseront les entraves De leur pays malheureux.
O douce patrie!
Pour défendre tes droits,
Pologne chérie
Nous volons h ta voix.
O filles de Krakovie !
Sur nos jours ne pleurez pas :
Ce%t la Pologne asservie Qui nous appelle aux combats.
O douce patrie! etc.
Nous dirons d'une voix fière Quand nous reviendrons vainqueurs :
Notre Pologne est entière, Et bénira ses vengeurs.
O douce patrie, etc.!
airs des Gorals (montagnards des environs de Krakovie) ont la même origine que les Krakowiaks ; mais la coupe mélodique de ces premiers diffère un peu dans les chants proprement dits, car dans les Kolomyika il y a beaucoup de ressemblance avec les Krakoviaks. Les Gorals, peuple sobre, actif, guerrier, habitant des rochers inaccessibles, ont conservé les mœurs de la vie patriarcale. Leurs chansons ont une expression juvénile, qui peint bien l'état primitif des montagnards; c'est le sanctuaire des plus purs sentiments. Là, on trouve encore des types de ces caractères francs, généreux, hospitaliers, que le temps n'a point altérés, et que nos ennemis n'ont pu détruire. L'adresse et l'agilité des Gorals sont remarquables, et leur costume est très-pittoresque. Ils quittent leurs montagnes pour aller travailler pendant l'été, et, lorsqu'ils s'engagent dans les rangs de l'armée nationale, ils supportent avec une rare intrépidité les périls de la guerre; la campagne terminée, ils regagnent les montagnes, contents d'avoir fait leur devoir. Les airs des Gorals sont gais et tendres à la fois; plusieurs se rapprochent un peu des chants plaintifs de l'Ukraine. L'esprit indépendant et l'attachement à la patrie sont les deux puissants mobiles de ce peuple; cependant plusieurs de ses chansons roulent sur l'amour, ses peines, ses tumultes intérieurs. L'air n° 5 est très- original; sa coupe est toute différente de celle de nos • autres airs populaires. C'est une touchante complainte d'un Goral dont la fiancée, ayant quitté les montagnes, s'était permis de danser avec des hussards hongrois ; le jeune homme déplore cet événement, et croit s'apercevoir que le cœur de sa bien-aimée a changé pour lui.
Les nombreuses Krakowiaks qui naissent et circulent aux environs de Krakovie ont toutes la même coupe ; le mouvement à deux temps trèsvif est celui que le peuple préfère. La Mazurek même est dansée avec une telle vivacité par le peuple de Krakovie et les Gorals, que sa mesure à trois temps devient imperceptible, et ne se frappe qu'alla brève; les Krakoviens la nomment Drobny pour la distinguer de la Krakowîak. La danse favorite des Gorals est une sauteuse
qu'on appelle Kolomy iha ; c'est une espèce de Krakowiak qui se danse avec une petite hache à la main. On donne aussi le nom de Kolomyika aux airs gais des Russiens; en Ukraine et en Russie-Rouge il y a diverses paroles pour ces airs. Les Gorals ont la Kolomyiha comme les habitants de l'Ukraine et les Kosaks ont la Szumka et la Kozak. C'est aux environs de Polanicc sur la ^yistuleque l'on trouve les airs les plus dansants; ceux de Gnèzne et de Poscn sont plus agréables à l'oreille; le ton majeur règne exclusivement dans la Krakowiak : les paroles s'adressent plutôt à l'esprit qu'au sentiment, la satire y domine toujours. Jj n'en est pas de même dans la Mazurek; je caractère de cette dernière est d'émouvoir l'ânie par le récit tendre et naïf de quelque histoire amoureuse; le mode mineur y réparait spjuyent, ef ajoute beucoup à la richesse de sa tiquante m.éhxjje. Malgré les guerres fréquentes et les malheurs qui ont affligé le pays, les habitants de la Grande-Pologne ont conservé un aspect de gqieté dans leurs danses et dans leurs chansons. La musique môme de la Polonaise servit autrefois à une danse de cour dont il a été question (p. 355, 1. 1").
Ainsi, sans aller plus loin, un compositeur d'opéra polonais trouverait déjà dans les différents modes de la Mazurek, de la Krakowiak et de la Polonaise, une riche pâture à son imagination; mais qu'il se garde bien de borner ses inspirations à la Pologne du congrès de Vienne de 1815. Il faut qu'il passe le Styr : un champ plus vaste s'offre à son avenir sur les terres fertiles de la Wolhynie et de la Podolic ; qu'il vole vers l'Ukraine où l'antique Dniéper roule ses eaux paternelles; qu'il écoute les chants tristes d'un peuple résigné, ces dumki, fleurs charmantes des prés solitaires de l'Ukraine; qu'il étudie dans le murmure de Bob et de la Ros, dans le frémissement de chaînes de Muromctz près Kiiow, dans le chant sinistre du vanneau, dans les sons plaintifs du pâtre jouant sur la duda au milieu d'un morne silence; qu'il étudie celle harmonie natale qui doit faire vibrer toutes les cordes de son âme. Et, quand il aura savouré le parfum de cette contrée poétique, qu'il se replie sur le Zbrucz : il se trouvera en Galicie, pays riche en émotions et en souvenirs du passé. Le peuple qu'il y verra aime à chanter les exploits de ses ancôires, et les images gracieuses que l'on trouve dans sa poésie sé reflètent harmonieusement dans les airs tendres» si nombreux dans ces pays. Qu'il
aille à l'église de Zborow pour entendre le vieux chant religieux de la sajtyte Vierge : i Punno %o Zborowtkim laskawa obrazie, » reste précieux de l'ancienne musique religieuse en Pologne; puis, en passant par les rochers grisâtres des Rarpathes, il chantera avec les Gorals, et desceodra dans les plaines de Posnanie, où l'amour des arts et de la nationalité polonaise a survécu aux malheurs de la patrie. Il priera près do tombeau de saint Adalbert, à Dombrova.où se trouve l'ancien chant de guerre des Polonais t Boga rodziça;» de là il visitera Thorn, patrie de Kopernik; Marienbourg, ancienne capitale des Teutoniques, et s'arrelèra à Kowno, au confluent de la Wilia et du Niémen, où l'ancienne Litvanie lui apparaîtra avec ses Wcïdelotes, ses fêles de Sviento Korla, ses cérémonies de Dziady et tous les mystères de la mythologie païenne. Il étudiera les chants des Daïnosqui réunissent la sensibilité, la franchise à une douceur charmante; il parcourra le pays arrosé par la Dzwina et la Berezina, car ce sont encore les dépendances de la vaste république de Pologne; et avec cette riche récolte le compositeur polonais pourra reculer
les lumineux conGns de ce monde merveilleux, où les sons révèlent à l'âme les idées infinies.
Le caractère particulier de la musique polonaise est le sentiment mélodique et l'énergie du rhythme ; aussi aucun peuple ne l'emporte sur les Polonais, ni par le tour de la mélodie, ni par les mouvements si variés de la mesure. Les sentiments les plus tendres s'y déploient, en conservant la pompe et la majesté antiques. Voici ce qu'en dit Forkel, dans son Histoire de la musique : t Personne ne doute que toutes les nations
> européennes ont certains rhythmes, certaines » marques caractéristiques dans les modulations » des mélodies qui leur sont particulières, et » que c'est seulement de cette propriété que vien-
> nent les mélodies caractéristiques des Fran- » çais, des Italiens cl des Polonais.
» En devait-il être autrement avec les diffé- » rents peuples de la Grèce et leurs modes, par • rapport à la diversité de leurs caractères in- » triusèques? n'avaient-ils pas la même significa-
> tion qu'on appelle chez nous, style national » français, polonais, ou espagnol? On pourrait de » cette manière assimiler les qualités du mode » dorique au style polonais. Le caractère dn » mode dorique devait êire majestueux et solen- » nel, et il n'y a rien de plus solennel que la
> musique nationale polonaise. »
DUMY oc DIJMKI.
( Chants d'Ukraine, rêveries. )
• Le illence régna comme lorsque I* prière ■ s'épanche dans Ir sein de Dieu, el tout fui «le- - i*rl. iiinibr* et morne comme lurtqoe * fini . le bonheur.-
Voici un peuple dont les mélodies iristes et plaintives s'élèvent comme un hymne de douleur vers le Ciel. Toute celte musique n'est qu'un gémissement, un chant d'amour, dont le mystérieux se révèle par des larmes de résignation. Quelle est donc la cause de cette tristesse profonde, quel pressentiment sinistre enveloppe, commed'un nuage noir les touchantes idylles de la population russienne de l'Ukraine? Pourquoi ces riches plaines, ces riantes vallées
gag(
images
ne lui inspirent-elles que de sombres C'est parce que le peuple d'Ukraine a toujours été opprimé. Il a vainement lutte contre l'esclavage, contre la misère, contre l'oppression de l'aristqcrutie polonaise, ou du cabinet moskovitc. Vaincu et persécuté, il pleura en larmes de sang la perte de sa liberté, et ses rêveries mélodieuses et poétiques sont comme les derniers rayoas de son bonheur passé, que la tyrannie c'a pu briser.
Les dutnki d'Ukraine, ainsi que les chansons des races slaves» respirent la douceur et l'innocence.On n'y trouve point, comme dans les chants kosaks ou serbes, cette soif de la vie active et aventureuse qui leur est commune avec les Klephtes et les Monténégrins. Ici la passion des armes cède au goût paisible de la vie pastorale et agricole; le foyer domestique est préféré à tous les prestiges de la gloire. Les femmes et les hommes du peuple sont poètes. Le travail du jour fiuit par «ne chanson, et souvent les impressions de la vje simple, sans accidents ni périls, se transforment en affections pures, lesquelles s'exhalent en élégies plaintives, remplies de tendresse et d'amour.
Ainsi, les enfants de cette terre si riche et si fertile ne sont pas heureux, et tant de larmes répandues n'ont servi qu'à grossir les ondes argentines du Dniéper. Là, près de ses rives sablonneuses, sur une haute montagne est assise la sainte ville de Kiiow. Elle pleure aussi, car elle a perdu lu mère-patrie. En 1850, lorsque Warsovie donna le signal de l'affranchissement, la ville des saints martyrs tressaillit sur sa montagne étagée. Les ossements des douze frères
restent ensevelis depuis plusieurs siècles. Maintenant triste et solitaire, elle frémit aux échos lointains de quelques chants populaires, que le vieux fleuve lui jette en passant. Une blanche vapeur enveloppe comme un linceul de mort les clochers de ses vieilles églises, et ses catacombes (pieezary) lui parlent de sa gloire passée, seul héritage d'un peuple malheureux.
L'Ukraine a toujours été le théâtre des guerres sanglantes. On voit encore aujourd'hui sur ses steppes de nombreux tertres tumulaircs (Jïogily) sous lesquels reposent les guerriers morts pour la patrie. Un silence profond règne autour de ces monuments que le temps n'a pu entamer. Plus d'une fois ce pays a été dévasté, brûlé, saccagé par des hordes tatares, par des armées turques, moskoviies, suédoises, etc. Avant l'établissement des Kosaks sur les )lcs du Dniéper, au-dessous de Kiiow, les. grands seigneurs polonais y entretenaient des troupes à leurs frais, pour défendre leurs biens contre les incursions des Tatars. Les Kosaks rendirent d'abord de grands services au royaume de Pologne; mais devenus puissants, par la suite, ils se révoltèrent sous Chmiclnicki. Toute )a population prit les armes pour s'affranchir de l'esclavage. Les paysans, par aversion pour les seigneurs, sympa? thisèrent avec les Kosaks. Mais vaincus plusieurs fois, et punis sévèrement, ils furent replongés dans la servitude. Dès lors toute espèce de culture devint à jamais impossible. Les Kosaks et les Tatars dévastaient tout par le fer et Iq flamme. Les premiers, montés sur des chevaux légers, parcouraient avec la rapidité de l'éclair, les riches plaines des terres russiennes ; ils ne, connaissaient point d'obstacle dans leurs incursions. La" bravoure de leurs chefs, l'adresse et l'agilité corporelles de ces hommes infatigables à la guerre, leur attachement au rit grec, rendaient les guerres kosaques désastreuses à la Pologne; mais l'Ukraine souffrit plus que les autres contrées, et les Kosaks, en changeant de maître, ne changeaient qup de despotisme, et les tzars de Moskovie, qui se disaient protecteurs, firent couler le sang sur cette terre qui en avait déjà tant répandu, pour acheter sa liberté et son indépendance.
Le langage du peuple d'Ukraine est sonore et favorable à la musique, il tient le milieu entre la langue polonaise el la langue moskovile. Sa prononciation n'est point fixe, car ce n'est point ce
maçons remuèrent au fond des cryptes où Us 1 qu'on appelle une langue écrite. Cependant elle,
ne manque pas d'une certaine grâce, surtout dans la poésie. On y trouve des diminutifs caressants comme dans la langue polonaise. Il y a des nuances qu'il serait difficile d'écrire, mais que l'on saisit avec l'oreille ; la variété des inflexions altère souvent la prosodie, ce qui fait que l'accentuation est peut-être moins énergique que dans d'autres branches de la langue slave. Les poésies populaires n'existaient peudant très-longtemps que par traditions. On ne saurait préciser avec justesse l'époque de leur origine. Quant aux airs avec lesquels on a été bercé, ils se perpétuèrent de génération en génération sans avoir été notés.
Les femmes de l'Ukraine ont un goût extrême pour la poésie lyrique. Elles bercent leurs enfants avec ces fraîches poésies, et c'est ainsi qu'elles restent à jamais dans la mémoire et dans le cœur. Les Adieux du Kosak, la Dumka si touchante de Hrycio, les Plaintes du voisin, les Regrets d'une jeune mariée, etc., et ces chants, souvenirs précieux de l'enfance, ne s'oublient jamais.
t Partout où se trouve une femme slave, dit
> Schafaryk, vous êtes sur d'entendre chanter » montagnes et vallées, fermes et pâturages,
> jardins et vignobles, tout retentit des accents » de sa voix; elle chante ses peines, elle chante
> ses plaisirs, et la naissance de son enfant, i et la souffrance de son cœur. Souvent la
> fille du peuple, après une pénible journée,
> allège , par des chansons , le poids de ses «fatigues; elle revient lentement à sa chau- » mière sous les lueurs du crépuscule , et » elle chante pendant la route. Ce ne sont pas
> des traditions confuses, ou des légendes my- » thologiques qu'elle répète, mais de véritables
> poèmes, des poèmes qui ne ressemblent en
> rien aux poèmes des autres nations de l'Eu-
> rope. La délicatesse, la tendresse, la pureté, » le pathétique sont les caractères spéciaux de
> cette muse ; et nous ne trouvons rien de pa- » reil chez nous. •
En Ukraine les femmes chantent, pendant la moissonet la fenaison, des airs d'une gaieté enfantine. Mais quand elles se réunissent le soir, au bord de l'eau, ou près d'un puits, elles redisent avec délices la touchante et langoureuse Dumka. Les dimanches et les jours de fûtes, on voit de jeunes tilles assises en cercle au milieu d'une prairie, ou sur la lisière du bois; elles chantent, elles s'inspirent de toute la nature : les arbres, les fleurs, les fleuves, les rochers, sont les sujets qui animent leurs élégies touchantes. Rarement
la pensée se repose sur des images de bonheur: douces et résignées, elles redoutent la fatalité, mais elles se soumettent a la destinée. La chanson prend alors un coloris plus poétique, elle se complaît dans des récits tristes, dans les malheurs des amants, elle déplore les chagrins domestiques, les souffrances de la jalousie. Rêveuse et mélancolique, elle s'élève au ciel comme une vapeur insaisissable. Une fille aime-t-elle un jeune homme, s'il est beau et bienfait, un pressentiment sinistre la fait trembler pour ses jours. Et ce n'est pas sans raison, car un orage violent ne manque pas de le surprendre en route; la foudre tombe sur lui, et ses yeux se ferment à la lumière avant d'avoir revu sa bico-aimée ; alors on creuse un fossé, on y place le moribond debout; et d'après une ancienne croyance, s'il ne revient pas à la vie, on l'enterre dans un endroit isolé, ù la croix du chemin.
Parmi les chants historiques russiens, l'antique chant national d'Jgor Sviatoslavitsch est on monument précieux pour la poésie slave, il embrasse le siècle deWladirair-le-Grand. Le poète inconnu raconte les exploits d'Jgor dans la guerre contre les Polowtzi, hordes du Volga, ets'élèveau vol d'aigle dans les régions poétiques. Ce chant date du xue siècle. Jgor, petit-fils de Troydan, prince de Pereaslaw et de Czernichow, s'allia à trois princes russiens en 1185-86.11 battit d'abord les Polowtzi; mais vaincu ensuite et fait prisonnier, il mourut en héros digne d'un meilleur sort. La musique de ce chant a été faite au milieu du xive siècle, et notée par un moine du monastère de Sainte-Sophie, à Kiiow.
Nyczay Doroszenko est le héros d'un chant national russien d'une époque moins reculée, dont la musique est très-populaire, et qui date du commencement du xviu6 siècle, époque des insurrections sanglantes des Kosaks ; la fin tragique de Nyczay rendit son nom célèbre.
Voici un fragment de ce chant poétique.
• Dans un vallon, près des bords si calmes
> du Don, un Kosak cria à Nyczay : « Fuyons d'ici! i — Moi fuir d'ici, répondit le Kosak Nyczay, ter-
> nir ainsi la gloire d'un brave Kosak ! — Mais » mon cher Nyczay, je ne vois plus de sécurité » pour loi. Garde ton cheval toujours prêt, selon » l'ancienne coutume, et tiens le sabre bien af- » filé sous la burka. Car voilà quarante mille Lé-
> chites (Polonais) qui arrivent de l'autre côté dn
> Don, tous beaux hommes. — Eh bien, moi jeune 1 » Kosak, je ne crains guère les Léchites, et je
> saurai m'en défendre. > Il dit, et soudain il ap- » pelle son jeune homme. Allons vite, selle-moi
> mon cheval, mon doux ami, selle mon cheval » noir. »
La dumka de Hrycio, moins ancienne, est remarquable par sa fraîcheur et sa simplicité. C'est une création tout amoureuse, et dont la candeur ingénue fait rêver le cœur. Les quatre premières mesures répétées deux fois, suivies de la reprise en majeur relatif, disposent l'âme a l'attendrissement ; il est impossible d'écouter longtemps cette musique délicieuse sans être vivement ému.
HRYCIO.
• Connaissez-vous la chaumière qui est à l'en- » trée du bois près d'un puits profond ? c'est là
> que les filles passent les veillées du soir.
» Ne va jamais, Hrycio, à la veillée, car à| la » veillée, les filles sont sorcières, et celle qui a » des sourcils noirs est une vraie sorcière.
> Un dimanche matin elle cueillit des herbes,
> elle les lava le lundi, le mardi elle les fit bouil- » lir, et le mercredi elle empoisonna le pauvre » Hrycio ; il expira le jeudi, et le vendredi d'après » on l'enterra.
» Et lorsque le samedi vint, la mère battit la
• fille, f Pourquoi, lui dit-elle, as-tu empoi-
• sonné Hrycio? — 0 ma mère, ma douleur est » extrême, mais pourquoi Hrycio en aimait-il
• une antre? •
» Le dimanche d'après, les cloches de l'église » sonnèrent ; la mère de Hrycio tordit ses mains i blanches, car la dépouille mortelle de son fils
• passa au cimetière. Là on l'a couvert d'un peu » de terre, et le prêtre dit amen. Une voix se fit
> entendre du fond du cercueil, et l'on entendit
• ces paroles :
* Je vais paraître devant Dieu, il saura la vé- » rité sur ma mort ; il me dira du haut des cieux
• s'il faut mourir parce qu'on a aimé. »
( Voyez le n° I. )
Une autre dumka du même caractère, qui a fait le tour de l'Europe, est celle des Adieux du Kotak. Elle parait appartenir à une époque plus ancienne que la précédente; son chant suave et tendre exprime avec une douce résignation les regrets du départ et les angoisses de l'absence. Les plaintes de la jeune fille, que le Kosak laisse
toute seule, respirent la douleur etla résignation.
( Voyez le n° II.) La dumka intitulée Susida (leVoisin) renferme une suite de lamentations sur les chagrins domestiques. Aux yeux des gens malheureux, tout parait mieux chez le voisin que chez soi.
(N°lll.)
Comme une narration pittoresque, nous devons citer ici le dialogue naïf entre une jeune fille restée seule à une fête champêtre, et un galant Kosak qui s'offre pour la reconduire à la maison, au moment où l'orage allait éclater. — L'air, qui est tout en majeur, est moins sombre que la dumka du Voisin. La couleur poétique de celui-ci exprime parfaitement, au commencement, le bruit sourd d'un orage lointain.
t Le vent souffle, l'orage gronde, une pluie
> fine commence à tomber; et moi pauvre fillette
> je n'ai personne pour me ramènera la maison. — Dansez, dansez, ma belle, répondit un
«jeune Kosak en buvant de l'hydromel, je me » charge de vous reconduire chez vous. — Oh! » je vous prie de ne pas venir avec moi, car ma • mère est très-sévère; elle me gronderait.—
> Dansez, dansez, ma belle, l'orage va cesser, le » soleil reparaîtra brillant, et je connais le che-
> min. > Le vent souffle, l'orage gronde, une » pluie fine commence à tomber, et le Kosak, » qui sait tout et ne dit rien, ramènera la jeune
> fille à la maison. » (N° IV.)
Un air d'un caractère tout opposé, c'est la Dumka sur Potocki, touchante élégie du peuple d'Ukraine, où il gémit sur le malheur de la patrie. On ne peut entendre sans tressaillir le récit grave et religieux de celte épopée. Les événements qui y sont racontés remontent au deuxième partage de la Pologne. Il y a dans le récit du mouvement dramatique et de la noblesse. Le poète peint avec une vive indignation les suites de l'invasion étrangère, il déplore le départ de Kosciuszko et la trahison de Stanislas-Félix Potocki, chef du complot de Targowiça en 1793. Les yeux des Polonais se remplissent de larmes aux accents de cette musique touchante. (N° V.)
Comme modèle de grâce et de naïveté, nous donnons ici la musique d'une charmante chansonnette dont le titre : est le Kosak et la Dziuba.