TOME II
— Le paganisme est menacé, l'avis nous en est parvenu de la Prusse, par un de nos ministres suprêmes; on nous a ordonné de vous apprendre cette fatale nouvelle, et au péril de notre vie nous nous sommes rendus ici. Le danger presse, on veut marier Aldona à Kasimir, fils de Wladislas; le grand-duc de Litvanie a conçu ce criminel projet, et c'est dans ce but que l'ambassade polonaise a été envoyée.
— Mes soupçons avaient devancé les révélalions que vous me faites; j'ai pressenti ce malheur : le paganisme est perdu si nous n'empêchons cette union.
— Parlez, que devons-nous faire ? nous sommes prêts à donner ou à recevoir la mort.
— J'accepte avec reconnaissance l'offre de votre dévouement, mais je crains que nos efforts soient impuissants; d'une part nous avons a redouter la volonté du grand-duc, et de l'antre l'indifférence, cet ennemi mortel de la foi.
— Un meurtre ! reprirent les deux étrangers, un meurtre ! et le paganisme est sauvé ; si Aldona a été parjure envers ses dieux, ordonnez-nous de l'immoler I >
Il fut donc décidé que le grand-prêtre chercherait à détourner Gédymin de son projet d'alliance avec la Pologne, et que, s'il ne pouvait pas y parvenir, Aldona serait sacrifiée.
Pendant que ces hommes méditaient leur crime, le grand-duc a vu le palatin Spytek et le castellan Kotwicz dresser l'acte qui devait précéder le mariage d' Aldona ; une alliance entre les deux peuples était chose si désirable, que les parties furent bientôt d'accord.
Aldona, retirée dans ses appartements, semblait indifférente aux événements qui se passaient autour d'elle; l'amour se résumait dans une première impression ; l'amour qui naît d'un regard était pour elle l'amour de toute la vie ; elle n'avait point encore aimé, elle croyait aimer, elle personnifiait ses rêves de jeune fille. Le souvenir de Sigismond, le son de sa voix, les accents de son luth, la plongeaient dans des extases que ne donne jamais un bonheur partagé ; rien ne venait arrêter son imagination ; rien ne venait poser des bornes à cette faculté ardente et créatrice ; elle jouissait de son amour, elle défiait le monde avec cette pensée qui l'élevait au ciel. C'est ainsi que l'âme commence à vivre; c'est ainsi qu'elle se développe, s'use, s'épuise, et vient se heurter contre l'égoîsme humain. Aldona s'abandonnait aux espérances créées par l'amour; elle ne peu-
sait pas à l'avenir : s'occuper de l'avenir, c'est déjà de l'expérience; le moment passé, le moment présent sont un siècle quand toutes les facultés les ont multipliés. Je le reverrai, je l'entendrai encore, se disait-elle.... Tout à coup des sons délicieux frappèrent son oreille; elle ne respire plus, elle écoute ; elle a reconnu la voix de Sigismond; non loin des fenêtres du château, il chante en s'accompagnant de son luth, il chante des airs krakoviens ; il y met l'expression qui ne s'apprend pas, qui ne s'imite pas; une mélodie, qui rappelle la patrie absente, s'exhale du cœur comme un soupir d'amour. Aldona, heureuse, enivrée, hors d'elle-même, quitte le château, et, attirée comme par une puissance magique, elle vient ù la rencontre de SigiBmond. < Ah ! lui dit-elle, que je vous voie et quo je vous entende I On m'a parlé du bonheur, le bonheur c'est vous ; le son de votre voix pénètre toute mon Ame, je voudrais mourir en vous écoutant. > Certes» la position de Sigismond était embarrassante; il eût fallu être plus qu'un soi fit, plus qu'un philosophe, ou courtisan de vocation, pour en sortir avec honneur; résister aux avances, que dis-jc ? aux avances, aux transports d'une jeune et jolie femme!.. Mais cette femme était la fiancée d'un prince royal ; la fille d'un grand-duc... Pauvre Sigismond ! il s'arma de tout son courage, et dit d'une voix émue : < Vous daignez/Hiblier la distance qui nous sépare ; mais je dots vous [rappeler que votre démarche pleine de bonté pourrait être interprétée défavorablement; seuls ici et à cette heure, que penserait-on !
— Je ne vou9 comprends pas; pourquoi? suisje coupable, puisque je suis vraie? est-ce donc une vertu que de résister à son cœur?... Je ne voûtais pas le croire quand on me disait que dans votre paya les femmes étaient fausses quand elles aimaient et trompaient quand elles n'aimaient plus; elles n'osent avouer qu'elles aiment ; elles n'osent avouer qu'elles n'aiment plus.... Sigismond, je suis à vous ; je vous choisis entre tous, vous serez mon époux.
— Madame, vous me pénétres do reconnaissance, mais je suis indigne de vous; tout nous sépare, moins encore votre rang que les affections de mon cœur... J'aimais avant de vous avoir vue. >
Les premiers transports de l'amour sont si viotents et si sublimes, que tout se range à sa puissance; toutes les difficultés s'aplanissent; on
croit tout possible, quand on a un sentiment
profond et une volonté forte. Aldona n'avait prévu aucun obstacle, ou plutôt elle croyait pouvoir les dominer tous; les paroles de Sigismond jetèrent dans son âme une fatale lumière ; la vie réelle lui apparut avec ses tristesses et ses douleurs, sans illusions, sans espérances, telle qu'on la voit quand on a aimé, quand on a souffert!.. Des larmes s'écuappèreut de ses yeux. « Adieu, lui dit-elle, je n'oublierai pas mon amour; vous avez été l'âme de mon âme... > Au moment où elle prononçait ces mots, elle vit deux hommes velus en noir, qui se glissaient dans l'ombre. Aldona tressaillit : c On nous épie, fuyons ces lieux, dit-elle; mais promettez-moi, avant de nous séparer, que demain à la môme heure je vous retrouverai ici ; je veux vous revoir encore, l'apparition de ces hommes m'a troublée, je crains que ce ne soit un présage de malheur; j'accepte tous les maux, mais vous, soyez heureux ; à demain, Sigismond. »
Au lever du soleil, lo grand-prétre quitta sa demeure, et se rendit au château ducal. « Je veux parler à la princesse Aldona, > dit-il aux serviteurs. On l'introduisit, car tout tremblait à sa parole, et personne n'osa lui faire observer qu'on ne pouvait voir la princesse à une heure si matinale I Hélas I Aldona n'avait ni cherché, ni trouvé le repos; elle était là immobile, attendant le soir ; n'espérant plus, et souhaitant de toute sa passion lo moment où elle re verrait Sigismood. Son étonnement fut extrême, en voyant le grandprétre, et elle s'empressa de lui demander le motif de sa venue.
> Votre intérêt m'amène, Madame : une affreuse nouvelle circule dans le pays; on dit, mais je me refuse encore à 'y croire, on dit que votre père veut vous donner pour époux le fils d'un roi chrétien.
— Mon premier, mon seul devoir est l'obéissance ; je ne résisterai pas à la volonté de mon père. — C'en est fait de vous, Madame, si vous consentes à cette indigne alliance, vous vous perdez, et vous sacrifiez votre patrie 1 Gomment le grand-duc n'a-t-il pas horreur du nom chrétien? a-t-il donc oublié les relations de ses prédécesseurs avec la cour de Rome? a-t-il donc oublié ce qn'a souffert Mendog ? et les perfidies, les trahisons des chevaliers Teu toniques, les a-t-il oubliées? Mais si le [destin a prononcé, ai vous
être reino de Pologne, jurez-moi que vous resterez fidèle à la religion de vos pères.
— Puis-je promeure, quand tous mes sentiments sont confus? je ne dépends plus de moi-
— Ayez en moi une entière confiance, et je tous garderai avec la sollicitude d'un ami.
— Eh bien! Kreweyto, je vous abandonne ma destinée ; je vous livre mon secret : j'aime Sigismond. Si le pouvoir de nos dieux lui fait parla par mon amour, je jure de rester païenne ! Parlez à. Sigismond, implorez-le pour moi, et tout ce que vous exigerez, je l'accomplirai.
— • Soyez docile à mes conseils,fet je vous réponds de Sigismond. Cette nuit, vous vous rendrez dans le temple de Perkounas, vous y viendrez seule, entendez-vous ! Tenez, voilà la clef d'une porte dérobée, par laquelle vous entrerez ; tous gagnerez ensuite un corridor souterrain, et an bout vous trouverez une grande salle éclairée par une lampe; c'est là que vous vous arrêterez. Je tous quitte, Aldona, mais c'est pour m'occuper de votre bonheur à venir. »
Chaque jour le grand-duc avait des entretiens arec le palatin de Krakovie ; les conclusions furent bientôt posées comme je l'ai dit, car de part et d'autre il y avait bon vouloir ; mais quand le palatin énuméra les trésors que le roi de Pologne assurait à la princesse litvanienne, le grandduc devint soucieux. « Quant aux trésors, ditil, nous en faisons peu de cas, ce moyen de corruption et cette source de jouissance sont presque inconnus chez nous. — Prince, répondit le palatin, le roi de Pologne ne réclame pas une dot, il apprécie les biens de ce monde à leur juste valeur;, ce qu'il demande à votre cœur généreux, c'est la délivrance de tous les Polonais que vous avez frits prisonniers. — Vous les aurez, dit le grand-duc avec joie, ils rentreront tous dans leur patrie, et je n'exige point de rançon; je veux égaler Wladislas en magnanimité. »
L'heure du rendez-vous était venue, et Sigismond, malgré son amour pour une autre, s'avait point oubUé la promesse qu'il avait faite à Aldona: la courtoisie lui en faisait un devoir; je dis h courtoisie, car les hommes en général ont une sorte de répulsion pour les femmes qui ont le tort d'aimer sans avoir eu la certitude de plaire, il semble qu'elles empiètent sur leurs droits; ou il est peut-être plus vrai de dire que les hommes préfèrent au bonheur facile les diffcnltés vaincues, - Sigismond était accompagné
de Christin d'Ostrow, il avait eu ce soin pour écarter tous les soupçons de cette entrevue. Mais le temps se passait, et la princesse n'arrivait pas ; (es deux amis se perdaient en conjectures, ils étaient loin de pénétrer la vérité. — Aldona avait quitté le château, et s'était rendue au temple; quand elle ouvrit la porte secrète, la frayeur b saisit, une sueur froide inonda son corps ; elle commença à douter de la franchise du grand-prêtre ; mais peu à peu elle reprit courage, en pensant que Sigismond était dans le bois voisin.
Elle parcourut les souterrains, et arriva à la grande salle, éclairée par une lampe ; Kreweyto était étendu par terre, et regardait le feu sacré ; auprès de lui étaient deux hommes vêtus de noir, c Salut, dit Kreweyto en voyant Aldona, salut, fille de Gédymin, prosternez-vous devant nos divinités ; vos prières seront exaucées, mai» le dieu Patrimpas exige de vous de grands sacrifices; aurez-vous la force de les accomplir? — Ordonnez, puissant Kreweyto, dit courageusement Aldona, je ne redoute aucune épreuve. • Aussitôt le grand-prêtre jeta du genièvre sur le feu, et s'écria : « De ce jour, Sigismond est votre esclave t Votre passion touchera son cœur, et effacera jusqu'au souvenir d'un autre amour ; il vous aimera, et vous le dominerez ; nos dieux vous seconderont, mais malheur à vous si vous fléchissez devant votre père ; malheur & vous si vous unissez votre destinée à celle du prince chrétien I
— Il n'est pas en moi d'arracher de mon cœur le sentiment qui me consume, et qui m'a fait trouver la vie; mais désobéir à mon père est impossible; ma personne est à lui, ma passion est à moi I
— Comment, vous vous opposez à la volonté suprême qui vous purle par ma bouche!.. » Au môme moment on entendit un bruit semblable au tonnerre, qui résonnait sous les voûtes du temple, et Aldona cria d'une voix forte : < Non, non, je ne désobéirai pas à mon père. — Qu'elle périsse donc, > dit le grand-prêtre ; et aussitôt les deux hommes vêtus de noir s'emparent d* Aldona, et l'entraînent vers la porte qui conduit au bois où l'on fait les sacrifices humains.
« Arrêtez, dit la victime, laissez - moi recueillir mes forces, les dieux ne veulent pas ma mort; le dernier oracle n'est pas prononcé... » Aldona avait cru entendre le son du luth, l'espoir lui donna un nouveau courage, t Non, dit-elle, je
ne résisterai pas à l'autorité de mon père. > Les deux assassins la saisirent avec violence, et s'apprêtaient à la frapper an moment où Sigismond et Cliristin vinrent, attirés par les cris d'Aldona. Un combat s'engage, et un des assassins trouve la mort sous le fer de Ghristiu, l'autre prend la fuite; le bruit du combat, les imprécations des combattants, réveillent la garde du château; on accourt, on transporte Àldona dans ses appartements.
Le grand-duc, informé de tout, ordonne que le mort soit déposé dans la cour du château. « Qu'on aille à la poursuite de l'autre assassin, dit le grand-duc, et prompte justice sera faite. * Au moment où il prononçait ces mots, le grandprêtre se présente devant lui :'c Monseigneur, dit-il, les événements de cette nuit sont le commencement des maux qui menacent la Litvanie ; l'union que vous méditez est un crime ; chef de la religion païenne, je dois protéger le peuple dans ses croyances; cette union est réprouvée de tous... Voulez-vous que votre fille soit deux fois parjure ; parjure envers ses dieux, parjure envers son amour, elle aime Sigismond?
— Les princes, répondit Gédymin, ne doivent pas avoir de sentiments; le dévouement et le devoir, voilà leur vie. Ma fille a pu accorder un regard bienveillant à ce jeune seigneur, mais je la connais, elle saura toujours se sacrifier quand l'intérêt du pays l'exigera.
— Monseigneur, votre aveuglement est au comble; la princesse a méconnu les devoirs de son rang, sa faute n'est plus un mystère pour moi, et j'ai un témoin qui attestera la vérité de ce que j'avance.
— Qu'il paraisse donc, ce témoin! dit le duc irrité.» Le grand-prétre sortit un instant, et ramena le confident de son crime, celui qui avait échappé au fer de Sigismond.
e Cet homme, dit Kreweyto, a été l'instrument de ma justice, ma conscience m'absout, et vous, Monseigneur, punissez les vrais coupables.
— Je devrais appesantir ma vengeance sur vous, Kreweyto, mais j'ai pitié de vous, car vous avez été victime d'une intrigue infernale; cet homme que vous m'amenez en témoignage est un traître et un calomniateur; » et s'approchant de lui, il lui arracha la robe noire qui le recouvrait. Quelle fut la surprise du grand-prêtre en voyant le costume et la croix des chevaliers Teutoniques! « Voilà celui qui avait gagné votre confiance, dit le duc, voilà le digne soutien de la foi
païenne, le cadavre de son complice m'a dévoilé toute la vérité. »
Kreweyto demeura sans paroles. < La vie de ce misérable est entre mes mains, dit le duc, mais je ne veux pas me souiller par le meurtre d'un in lame ; qu'il aille porter sa honte au milieu des siens, qu'il aille ajouter à leurs trahisons le récit de ses crimes et de ses trahisons; il pourra leur dire aussi comment se venge un païen. Un jour la Pologne et la Litvanie combattront l'ordre des Teu toniques, mais elles combattront loyalement; la perfidie est le moyen des faibles, la perfidie est l'arme d'une cause réprouvée; retirez-vous, sortez de mes Etats;» puis se tournant vers le grand-prêtre, il dit : « Ces événements doivent être pour vous un sujet de méditation; un pouvoir supérieur au vôtre a tout conduit, tout dirigé ; vous le voyez, rien ne peut empêcher mon alliance avec la Pologne ; je sais que j'aurai de grandes difficultés à surmonter, mais si ma vie n'est pas assez longue, mes successeurs poursuivront mon œuvre. La Litvanie deviendra chrétienne, la Pologne et la Litvanie n'auront plus qu'un seul maître et une même croyance, je serai le premier chaînon d'une alliance impérissable. »
Gédymin fit proclamer dans ses États la délivrance de tous les prisonniers polonais, et il donna l'ordre qu'ils se rendissent tous à Wilna; ils étaient au nombre de vingt -quatre mille. Quand vint le jour où Aldona devait quitter la Litvanie pour se rendre en Pologne, le grandduc fit rassembler tous les prisonniers sur la place du château, puis il se présenta au milieu d'eux accompagné par Aldona : < Je viens, dit le duc, pour yous répéter que vous êtes libres; votre délivrance est la dot de ma fille, c'est le plus beau traité d'alliance que je pouvais conclure avec le roi des Polonais... » A ces mots, des cris de joie retentirent de toutes parts, des bénédictions furent envoyées à la princesse, les prisonniers se prosternaient à ses pieds et la saluaient du nom de reine avec amour.
Aldona comprit qu'un cœur dévasté en un jour par les passions peut trouver un autre but dans la vie : se dévouer, faire le bien, c'est vivre encore. Elle quitta son père, elle quittait la Litvanie où restaient tous ses souvenirs, ou étaient mortes toutes ses espérances. Elle partit
pour la Pologne, suivie par une et escortée par les prisonniers polonais ; quand elle fut arrivée aux portes de Krakowie, elle trouva le prince Kasimir à la tête de tous les grands du royaume. La princesse fut conduite dans le palais du roi, où l'attendait une brillante
réception. Pendant plusieurs jours les fêtes et les réjouissances se succédèrent. La princesse fut baptisée avant son mariage, qui eut lieu dans l'église cathédrale de Krakowie, le 28 juin 4325.
Olympe Ciiodzeo.