‹ La Pologne, historique, littéraire, monumentale et pittoresqueChapitre 7 sur 105 · CAPITALE DE LA LITVANIE · texte numérisé non relu

CAPITALE DE LA LITVANIE

Une chaîne de coteaux, renfermant une multitude de lacs, forme une élévation de terrain parallèle à la mer Baltique; là est, pour ainsi dire, la frontière qui sépare la race slavonne de celle des] aborigènes. A l'endroit où la rivière de la Wilia ( qui vient du pays slavo-russieo, pour se jeter au cœur de l'ancienne Litvanie) franchit la frontière, est une vallée entourée de hauteurs qui dominent toute la contrée.

Presque à l'entrée de cette espèce d'arène, la Wilia reçoit les ondes impétueuses de la Wileaka. Le ruisseau semble impatient de s'unir au grand fleuve, et bondit au travers des ravins; sa vigueur surmonte tous les obstacles ; trois montagnes l'ont arrêté dans sa course ; mais il a déchiré le flanc des deux premières, et la troisième, en résistant à ses efforts, est restée fendue à l'embouchure de la rivière.

L'extrémité de la montagne, coupée par le cours de la Wilenka, est renfermée entre deux bras de rivière ; le temps lui a donné une forme irrondie et presque conique. Ce tertre isolé donnera naissance à la capitale de la Litvanie.

Les villes qui, dans des temps plus modernes, se sont élevées par la volonté d'un monarque et d'après un plan tracé par un architecte, ont l'explication de leur origine dans des livres et dans des archives ; mais celles qui appartiennent à une époque toute de poésie ne présentent à l'histoire que des traditions enveloppées d'un auage brillant de loin, mais inaccessibles à une curiosité investigatrice.

U est difficile de dire si c'est une des rivières qui donna son nom à la nouvelle cité, ou bien si

c'est elles qui lui ont emprunté leurs dénominations postérieures. La Wilia, dans la langue litvanienne, est appelée Nérit, et la Wilenka, selon les chroniqueurs du xvie siècle, s'appelait jadis Wilna; il y a sans doute quelques omissions dans les récits traditionnels, car il semble peu vraisemblable que ce soit ce petit ruisseau qui ait donné son nom à la grande cité.

Vers la fin du xme siècle, régnait en Litvanie le vieux prince Swintorog'; quatre-vingt-dix ans n'avaient diminué ni son ardeur, ni refroidi son affection pour la terre natale. Jadis il l'avait défendue en héros, ou parcourue en chasseur intrépide, et c'est la qu'il voulait mourir. La charmante vallée au confluent de la Wilia et de la Wilenka fixa les vœux du vieillard ; il y termina sa vie, et son fils et successeur Germond accomplit les dernières volontés de son père. Le corps de Swiniorog fut brûlé au pied de la colline ( selon l'usage du paganisme litvanien ), et un éleva un monument funéraire, dont la garde fut confiée à quelques Weïdalotes établis dans le voisinage. Ceci avait lieu en 1272.

Plus de cinquante ans se passèrent sans que rien troublât cetasilede la mort et de la piété. De temps en temps apparaissait un cortège funèbre : c'étaient les restes d'un prince ou d'un grand de Litvanie. Au milieu des cris de douleur, s'élevait un bûcher qui dévorait le corps du défunt et tout ce que, dans sa vie, il avait affectionné : ses armes favorites, ses chiens les mieux dressés, ses domestiques les plus fidèles et sa femme, tout devenait la proie des flammes, tous mouraient pour rejoindre le maître dans l'autre monde. L'autre monde, pour la Litvanie païenne, était une immense montagne et presque inacces-

sible; aussi avait-on soin de jeter dans le bûcher des griffes d'ours et de panthères pour aider les morts dans leur périlleux voyage. Après la cérémonie, la foule désertait la vallée de Swintorog, ou la vallée courbée (dolina Rrzywa), comme on l'a appelée plus tard. On n'y voyait qu'une urne de plus, ou une nouvelle idole à adorer. Mais le temps approchait où de grands changements devaient s'opérer dans ces lieux solitaires.

Au commencement du xive siècle, le pouvoir ducal de Litvanie tomba dans les mains de Gé- I dymin. Ce grand guerrier, avide de conquêtes, | parcourait les pays voisins, dévastait les cités chrétiennes, et les richesses qu'il en tirait lui servaient à élever des villes naissantes. La guerre etla chasse se partageaient sa vie ; il agrandissait ses Etats en dépouillant les ducs Russicns, et il administrait le pays en se livrant à son plaisir favori : rarement sa tète reposait sous un toit, une tente lui servait d'abri, etil lui préférait encore les voûtes d'un ciel éloilé. Des inspirations soudaines remplaçaient chez lui la méditation ; en présence de la nature, il formait les plans de nouvelles conquêtes ou de nouvelles fondations; sa volonté ne connaissait point d'obstacle : penser et agir, était pour lui l'œuvre d'un instant.

Tout chargé des dépouilles de Riiow, qu'il venait de subjuguer, il fonda le château de Troki.

Un jour, la cour ducale reçut l'ordre de se diriger, avec les meutes et les filets, au nord-est de Troki. On cerna l une après l'autre toutes les issues de la forêt ; rien ne devait échapper à l'expérience des chasseurs et à l'ardeur des chiens * pourtant il arriva qu'un animal plus rusé ou plus fort franchit la ligne des javelotiers (oszczepniki). L'aboiement des chiens s'éloignait et le cor des chasseurs annonçait que la bête avançait : c'était un énorme urus qui depuis longtemps s'était montré dans la contrée et qui avait déjoué jusqu'alors les efforts des chasseurs. Gédymin ordonna de le forcer à outrance, et lui-même se mit à la tête de la bande chasseresse. Après quelques heures d'inutiles poursuites, on se trouva dans une contrée montagneuse, près de l'embouchure de la Wilenka. Mille échos confus venaient se perdre dans les ravins et dans des arbres touffus ; il n'était plus possible de savoir quelle direction

avait prise la meute. Le grand-duc gravit le tertre enclavé entre deux rivières, pour dominer la position. Soudain l'animal, serré de près par les chasseurs et les chiens, gagne la montagne pour se précipiter dans les flots de la Wilia. La dèche de Gédymin termina sa course. Le page da grand-duc donna aussitôt le signal de la victoire; le son fut répété, et de proche en proche il parvint jusqu'au dernier; alors tous les cors remplirent la forêt de leurs joyeuses fanfares, et on s'empressa d'accourir au-devant du maître pour lui présenter ses félicitations et recevoir ses ordres.

Gédymin était au comble du bonheur; l'unis était étendu à ses pieds; de mémoire d'homme on n'avait vu un animal de cette force et de cette grandeur, quatre chassscurs pouvaient s'asseoir entre l'embranchement de ses deux cornes !

Quand toute la suite fut réunie, les rayons du soleil couchant disparaissaient derrière les hauteurs de Ponary, il était trop tard pour regagner le château de Troki. Le grand-duc ordonna les préparatifs du repas et dit qu'on passerait la nuit sur la montagne, qui depuis lors a gardé le nom de montagne de l'Unis (Tur). Une couverture brodée d'or (précieuse acquisition que Gédymin avait faite d'un Kan des Tatars) fut accrochée aux branches d'arbres et lui servit de tente ; les seigneurs et les favoris du grand-duc eurent des gîtes à l'avenant de celui du maître.

L'horizon, perdant peu à peu sa teinte rougeâtre, se couvrait de milliers d'étoiles [sur son fond rembruni, et la fraîche brise de la nuit formait des nappes de perles avec ses vapeurs humides... En présence de cette nuit si belle et si calme, les groupes de chasseurs buvaient de l'hydromel que la bonne humeur du grand-duc n'avait point ménagé ce jour-là. Après l'excitation et la fatigue, le besoin du repos se fit sentir et la vallée redevint silencieuse.

Au lever de l'aurore chacun fut sur pied ; le grand-duc avait donné le signal et tous étaient prêts à recevoir ses ordres. Gédymin restait étendu sur sa) peau de panthère, son air pensif contrastait singulièrement avec sa gaieté de la veille ; tout à coup il leva la tête, et dit aux seigneurs de s'asseoir auprès de lui : « ÉcoiiLez-moi, dit-il, j'ai fait un rêve affreux : les dieux m'envoient un avertissement, mais j'avoue que mon esprit a peine à le comprendre. Il me semblait

voir là, sur là montagne, an loop d'une grosseur surnaturelle, et recouvert dune armure de fer comme colle des Teutoniques : je le voyais à la place où j'ai tué l'unis. Ce loup portait dans se* flancs cent autres loups; ils poussaient des aorlemonts effroyables. Que dois-je penser de «rêve étrange? Est-ce moi, est-ce vous qui pourrons l'expliquer ?(i

On chercha à persuader au duc que l'augure était favorable; peut-être, osèrent dire quelques seigneurs, est-ce un présage de guerre ; mais tous s'abstinrent d'ajouter que cette guerre serait suivie de la peste et de la famine. Un des favoris de Gédymin lui conseilla d'interroger la sagesse du chef desWeidalolcs : c'était un homme dont l'origine, la science, la piété, inspiraient confiance aux Litvaniens. On le regardait comme un envoyé de* dieux. Son histoire mérite d'être

Jadis le grand-duc Witenes, père de Gédymin, étant aussi à la chasse, sur les bords de la Wilia, avait été frappé par les cris d'un enfant nouvean-né ; il fit faire des recherches, et on découvrit dans un nid d'aigle un petit garçon richement emmaillotté : cet enfant fut élevé à la cour ducale, et on lui donna le nom de Lizdeyko. Ludas signifie, en langue litvanienne, nid, et l'endroit où on le trouva s'est appelé, depuis l'événement, Werki, ce qui veut dire cri* et pleurs. A deux lieues de Wilna on voit aujourd'hui un lwau palais bâti sur cet emplacement.

Lizdeyko montra de bonne heure une intelligence peu commune et des inclinations toutes particulières. On ne le voyait pas se livrer aux jeux de son âge ; les armes, les chevaux, tout ce qui plaît tant à la jeunesse, n'avaient aucun attrait pour loi : a tout il préférait l'entretien des vieux prêtres on la solitude des forêts sacrées. Il passait des heures entières dans la contemplation du firmament ; alors ses paroles portaient l'empreinte d'une profonde sagesse ou d'une inspiration prophétique. Witenes, ne doutant pas de la vocation de son enfant adoptif, le consacra au culte des dieux et le mit en rapport avec les hommes les plus révérés de la Litvonie et de la Prusse. Bientôt Lizdeyko devint célèbre par sa connaissance des choses futures ; respecté par le peuple et protégé par les prêtres, il fut élevé û la suprême dignité de Krewe-Kreweyto. A l'époque qui nous occupe, le vénérable vieillard habitait, autant par piété que par prédilection, la sainte vallée de Swintorog.

Aussitôt que Gédymin eu le nom de Lizdeyko, il ordonna qu'on le fit venir ; Krewe-Kreweyto arriva suivi de son cortège: &os cheveux et sa barbe étaient blancs comme sa robe. 11 s'appuyait sur un bâton surmonté de trois branches spiralement recourbées. Les Weidalotes qui l'accompagnaient étaient habillés de noir, et chacun, selon l'importance de sa dignité, avait une ou deux branches a sa canne.

Le grand-duc se leva pour recevoir le vieillard ; il lui donna la première place auprès de lui, et, après quelques paroles de bienveillance et de cordialité, il lui fit part du sujet de ses inquiétudes.

A mesure que Gédymin avançait dans son récit, la physionomie grave de Lizdeyko prenait une expression de sérénité et de contentement, ses yeux brillaient d'un éclat surnaturel... Tout à coup il leva les mains et s'écria : < Le sort t'est favorable, nos dieux te comblent de leurs bienfaits. Ici tu dois fonder une ville, telle est la volonté des dieux, et dans cette ville la gloire de ton nom resplendira à jamais. Ce loup recouvert d'acier nous annonce que tu dois élever un château-fort, et les cent autres loups sont autant d'édifices qui s'élèveront sous sa protection ; ces hurlements que tu entendais dans ton songe te semblaient aller bien loin... La célébrité de ta ville se répandra au delà de nos contrées. >

Le grand-duc inclina la tête en signe de soumission et d'obéissance a la volonté des dieux. La révélation du prêtre l'avait transporté de joie, et tous les assistants partageaient son émotion. Peu à peu cette joie devint de l'enthousiasme, et chacun se mit à crier : lado, la do.

Après cette entrevue, la vallée de Swintorog prit un autre aspect; l'agitation, le mouvement, le travail remplacèrent ce calme que rien n'avait troublé jusqu'alors. Des voitures chargées de matériaux et d'outils arrivaient conduites par la main des ouvriers qui devaient bâtir la ville. On n'entendait plus que le bruit confus de voix et les coups redoublés de la hache. La montagne de PUrus, dépouillée de ses arbres, prit une forme régulièrement cerclée. Sur son sommet, qui fut encore rehaussé, on éleva une tour octogone. De gros blocs de granit formaient ses impérissables fondements. Ses murailles en briques rouges, ses murailles d'une oonstruction si large et si parfaite, annonçaient que l'architecte voulait faire un œuvre d'avenir. En regardant aujourd'hui les restes de ce monument antique, on

est tenté de rapporter son origine à une époque plus éloignée. Dans les embrasures profondes et basses des fenêtres, dans les voûtes toujours horizontales, et dans les niches, on croit reconnaître le type de l'ancienne architecture romaine; mais la netteté des contours, l'exactitude des dimensions et le matériel môme des étages supérieurs, attestent l'art gothique qui florissait alors dans l'occident de l'Europe.

Un modeste bâtiment se trouvait auprès du bastion ; il semblait plutôt un refuge contre le danger qu'une demeure de luxe. Toute la partie construite en pierres et en briques reçut le nom de Château tupéricur, et la montagne fut appelée Montagne du Château.

A ses pieds, sous la protection de la citadelle, s'éleva une grande maison en bois, destinée à être la résidence ducale ; aussi l'honora-t-on du nom de Château inférieur.

Les tombeaux et l'emplacement où l'on brûlait les corps furent transportés vers l'orient dans la forêt de pins, là où s'étend aujourd'hui le faubourg d'Antokol. Gédymin honorait les dieux par amour et par reconnaissance : il fit placer l'idole de Perkounas vis-à-vis le château inférieur, dans la forêt sacrée qui s'étendait sur les bords do la Wilia. Le dieu reposait à l'entrée de ce sanctuaire, et près de lui brûlait le feu éternel de Zoicz. Et dans ce lieu on construisit des habitations pour Krewe-Kreweyto et pour les Weïdalotes.

La résidence du grand-duc et l'asile du chef suprême de la religion furent bientôt entourés de maisons, constructions éparses faites sans plan et sans uniformité. Les habitants venaient s'établir à l'ombre de cette double protection. Le terrain entre les deux rivières et les hauteurs dont la chaîne fuit vers le midi devint vivant et animé.

Telle est l'origine de la capitale de la Litvanie, fondée en 1322.

Plus de cinquante ans devaient encore s'écouler avant qu'une époque mémorable vint planer sur la vallée de Swintorog ; d'abord, des habitations remplacèrent le silence des tombeaux, puis le souffle divin de l'Évangile vint donner une autre vie' à tout ce qui vivait. Quelques apôtres du Christ s'étaient mystérieusement établis au milieu des païens. Gédymin ne leur était point hostile, ces hommes pieux et inoffensifs ne

pouvaient inspirer ni la crainte ni la haine. Gédymin combattait les Teutoniques comme une puissance purement politique ; leur nom de chrétien n'avait pas déterminé la guerre, et en se déclarant contre eux, il formait des alliances avec les rois de Pologne et les ducs russiens. Il maria sa fille Aldona au roi de Pologne Kasimir le Grand, et ses deux autres filles, Danmila et Marie, aux ducs de Mazovie. Ses fils et ses cousins s'unissaient aussi à des princesses russiennes, et par conséquent embrassaient la religion chrétienne selon le rit grec. On voit que le grand-duc avait su apprécier ce que la religion chrétienne avait d'utile et de bon pour les sciences et l'industrie, on voit qu'il avait compris l'importance de la religion pour la Litvanie.

Le fils de Giédymin, Olgerd, donna plus d'une preuve de bienveillance et de protection aux chrétiens.

Un seigneur, nommé Gastold, chargé de gouverner pendant quelque temps la Podolie, devint amoureux de la fille du palatin de Buczacki, qui, au nom du roi, administrait le pays voisin. Gastold obtint la main de la belle Polonaise, sous la condition qu'il se ferait chrétien. La conviction pénétra son âme ; il devint apôtre zélé de la foi du Christ, et quand, plus tard, on le nomma gouverneur de Wilna, il fit venir des moines de la n>gle de Saint-François, pour propager le christianisme. Ses premiers missionnaires s'établirent dans le quartier de la ville le plus proche du château, et bien près du sanctuaire païen ; mais leur modeste demeure n'était connue que d'un petit nombre de fidèles qui s'y rendaient pour adorer le vrai Dieu. Une croix en bois distinguait leur habitation de celles qui les entouraient. En 4368, le grand-duc Olgerd quitta la Litvanie pour aller faire le siège de la capitale des Moskovites, et Gastold, à celte même époque, était absent de Wilna. Les prêtres païens en profitèrent pour exciter le peuple contre les chrétiens. On força les portes du petit cloître ; sept religieux furent égorgés, sept autres échappèrent au carnage en se sauvant dans les ravins qui bordent la Wilenka. Mais, bientôt découverts, ou les attacha sur la croix, et on les précipita du sommet de la Montagne chauve dans la rivière. Les païens, en les voyant mourir emportés par les flots, disaient : < Nagez donc avec cette croix que vous vouliez nous présenter comme un Dieu! » Olgerd, au retour de son expédition, punit la ville coupable : cinq cents têtes payèrent le sang des ;

tyrs; et Gasteld fit encore venir de Pologne des frères franciscains. 11 fit bâtir une église en briques sur la plaine sablonneuse, près de la route qui conduit de Wilna à Troki ; on la nomma l'église de la Sainte-Vierge-aux-Sables (Kosciol Panny Maryina Piatkach). On la voit encore aujourd'hui dans son antique simplicité. Malgré de saints efforts, les idoles furent encore adorées longtemps en Litvanie. Les princes restaient fidèles à la foi de leurs ancêtres, et le peuple delà capitale imitait l'exemple des princes. Jagellon lui-même, avant que sa belle destinée fut accomplie, Jagellon se prosternait devant les faux dieux ; mais la Prusse et la Livooie se faisaient chrétiennes, et cette conversion était due à la puissance des chevaliers Teuet du Porte-Glaive ; nous disons converc'est plutôt la violence et la force des événements qui amenèrent ce résultat. Lisdeyko, le Gis de celui qui contribua ù la fondation de Wilna, avait été appelé en Prusse, pour gouverner les intérêts de la religion païenne ; mais, chassé par le christianisme, il erra de forêt en forêt, emportant avec lui la dernière étincelle du feu sacré. Jagellon, découvrant enfin le lieu de sa retraite, le fit venir à Wilna, et la statue de Perkounas fut encore une fois adorée par le grandprêtre.

Les croisés allemands poursuivaient leur œuvre; ils pénétrèrent jusque dans la dernière ville païenne ; ils atteignirent même la capitale de la Lilvanie. Pendant trois semaines la ville fut assiégée ; presque toutes les habitations furent détruites par le feu (1378). Quatorze mille habitants périrent dans cette lutte. En supposant que c'était la moitié de la population, on voit qu'elle équivalait à peu près à celle d'aujourd'hui. Les châteaux résistèrent; la destruction des idoles, convoitée par une politique haineuse, était réservée à l'amour et au dé vouemeut. Cette époque, si grande pour la Lilvanie, n'était éloignée que de quelques années.

En 1586, Jagellon épousa Hedwige et fut couronné roi de Pologne. Ses frères, ses cousins et les seigneurs qui l'accompagnaient à Krakovie pour la cérémonie du mariage reçurent le baptême. L'année suivante, le roi et la reine se rendirent à Wilna, pour répandre la foi qui avait pénétré l'âme de Jagellon. Ce prince, qui naguère avait présidé au partage du butin enlevé a la Po-

TOMfe n.

logne, ce prince, qui avait enrichi ses dieux de la dépouille d'une nation chrétienne, venait en Litvanie pour proclamer l'Evangile, pour instruire le peuple au culte du vrai Dieu. Par les ordres du monarque, on annonça le jour d'une grande solennité. Devant le temple païen, on éleva un trône, et Jagellon vint s'y asseoir avec la reine ; en présence de la foule, il prononça les touchantes paroles de l'évêque Bodzanla ; puis il fit un signe, et des guerriers polonais et litvaniens se mirent à abattre les idoles. Le peuple, accoutumé à une obéissance passive, regardait la destruction de ses dieux ; ce sacrilège lui semblait accompli par une force surnaturelle. Le feu de Znicz fut éteint pour jamais; mais, au moment ou Jérôme ( Hiéronim ), prêtre chrétien venu de Bohême, se disposait à abattre la statue du dieu Perkounas, la hache lui glissa des mains et vint s'arrêter sur son pied... Alors la foule s'ébranla; ce furent des cris de triomphe et des menaces de vengeance!... Le prêtre, animé de l'esprit de Dieu, se mit à genoux et pria quelques instants ; puis, se levant, il montra au peuple son pied, qui ne gardait pas même la marque de la blessure ! L'idole fut renversée, et ce miracle commença la conversion des païens. Cette foule menaçante vint demander le baptême; ù dater de ce jour, les vérités chrétiennes furent enseignées au peuple.

La ville prit un nouvel aspect. Sur les fondements du temple démoli s'éleva une cathédrale catholique, sous l'invocation de saint Stanislas, patron de la Pologne. Vis-à-vis de la citadelle du château supérieur, et à l'extrémité orientale de la plate-forme, Jagellon posa la première pierre de l'église de Saint-Martin. On croit que cette construction, toute parée d'ornements gothiques, ne fut achevée que bien des années après.

Le roi, ne s'étanl réservé qu'une suprématie vaguement définie, confia le pouvoir ducal à un de ses frères. Witold, son cousin germain, s'offensa de ce choix; son ambition avait rêvé une couronne, et ses qualités lui avaient valu la préférence des Litvaniens. Pour arriver à son but, il alla demander assistance au grand-maître des chevaliers de la Croix. Celui-ci n'eut garde de refuser; il voulait encore une fois profiter des discordes intestines de la Litvanie; il convoitait Wilna, et déjà il avait tenté de s'en emparer. Mais la garnison polonaise, qui défendait le château, repoussa victorieusement les attaques

( 43gg 4390 — 1391 ). Cependant il arriva une

époque où le château inférieur fut détruit par les

\ ; et le commandant, pour retenir l'ennemi, fit incendier la ville presqu'en totalité. Jusqu'au xve siècle, les habitations en bois furent détruites par la guerre, et aussitôt reconstruites par le peuple avec une prodigieuse activité. Trois monuments ont résisté à cette époque de feu et de sang, et sont encore debout aujourd'hui. On voit snr la montagne de l'Unis les murs construits sous le règne de Gédymin, puis la chapelle de la Suinte-Vierge-aux-Sables, et non loin de là la petite église de Saint-Nicolas.

A la moitié du xv* siècle commence la quatrième période de l'existence de Wilna. Kasimir, 01s de Jagellon, réunit sous an même sceptre la couronne de Pologne et le duché de Lilvanie. Ses trois 61s et son pelit-ûls, qni termina la dynastie, ne cessèrent d'affermir le lien qui existait entre les deux pays ; ils préparaient le moment où les deux nations n'en formeraient plus qu'une. Tous les rois de cette race, si chère à la Pologne, eurent une affection plus vive pour la terre natale, mais cette affection n'était jamais préjudiciable aux intérêts de la Pologne. Us habitaient Wilna de préférence à Krakovie.Ces rois, qui étaient tous de grands chasseurs, étaient attirés par le voisinage de nos belles forêts.

Kasimir, en fixant la résidence royale dans la capitale de la Lilvanie, donna une nouvelle importance à celte ville; elle prit un développement rapide, et devint une ville de premier ordre. Les quartiers voisins des palais royaux et de la cathédrale se peuplèrent d'habitations destinées aux grands de la cour. Les nobles, les riches bourgeois et les marchands, venus de l'étranger, ûrent bâtir des maisons de luxe dans les rues principales. Les constructions en bois, qni composaient auparavant la presque totalité de la ville, furent cachées derrière les bâtiments en pierres et en briqnes. Ces modestes demeures semblaient fuir le centre de la cilé, qui, vers la fin de celte période, fut entourée de remparts et de fossés. Le mur, d'après le plan de l'archevêque Tabor (1497), était large de plusieurs pieds et haut de quelques toises, ei fut achevé sons le règne d'Alexandre (4506). Ces restes marquent encore aujourd'hui l'exacte étendue de la ville à toutes les époques.

Huit portes faciles à barricader, en cas de sié^c, conduisaient vers les divers pointa du

pays. Les faubourgs étaient en partie peuplés par les cultivateurs de vergers et les fabricants de toutes les choses nécessaires a la vie. Les faubourgs avaient l'aspect de petits villages ou de bourgs. La Lilvanie n'a pas changé sous ce rapport, mais, en revanche, presque tons les monuments construits dans l'intérieur des villes ont perdu leur caractère primitif. Deux grandes églises, celle des Franciscains, voisine de la chapelle de la Sainte-Vierge-aux-Sables, et celle des Bernardins sur le canal de la Wilenka, portent, comme par miracle, les traces du xv* siècle. Une main ennemie s'appesantissait snr les trésors nationanx, et chaque réparation était aux monuments le type de l'époque et la couleur du temps.

Quand le règne des Jagellons vint rendre la prospérité an pays, quand la Lilvanie arriva à l'apogée des lumières, tout fut transformé : autre plan, autre architecture ; en un mot, un souffle riche, vivifiant, chassa loin delui le passé. Cette époque dura cent cinquante ans, époque de beaux et glnrieux souvenirs. Relativement à l'histoire de Wilna, nous la subdiviserons en deux périodes.

Les deux derniers rois de la race j âge lionne contribuèrent puissamment à l'unioo de h Lilvanie et de la Pologne, mais la fusion ne fut complète que vers la fin du xvie siècle. La nationalité polonaise ne pouvait s'établir qu'après le triomphe de la religion qui constituait sa base; la Lilvanie, encore païenne, avait une crise difficile à subir, et cette crise devait cimenter l'union des deux peuples. La puissance litvanienne, avant su jonction, s'éiail élevée an rang des grands Élats avec une rapidité inouïe, mais elle ne se soutenait que par la force conquérante. La capitale des grands-ducs était un amalgame d'éléments hétérogènes, et en devenant résidence royale, sa population s'accrut, mais son état politique resta le même. Au xvie siècle, sa population s'élevait à cent mille âmes; les Litvaniens, les Polonais et les Rnssiensen formaient le noyan principal, mais les Allemands et les Moskovites. attirés par le commerce, en composaient Hne partie considérable; ces derniers avaient même un hôtel particulier, qui était compté dans les édifices remarquables de la ville. A côté de ces spéculateurs, les Juifs, leurs rivaux, commen-

cèrent ù prendre racine dans le pays. Puis venaient les Tatars, amenés jadis par Witold; ils étaient établis à quatre lieues de Wilna, sur la Waka, et vivaient sous la protection des privilèges qu'on leur avait accordés. Le6 éorivains de l'époque s'expriment ainsi en parlant de cette population composée de peuples divers : < Il o'y s pas une tille dans le monde où plus de cultes se trouvent réunis. Auprès de nos églises catholiques s'élèvent des synagogues, des minarets, et sans doute on pourrait découvrir quelques temples consacrés à Perkounas. Mous, chrétiens, nous célébrons le saint jour de dimanche, les Juifs leur sabbat, les disciples du prophète le vendredi, et les idolâtres aborigènes le jeudi.»

liais les païens et les infidèles n'étaient pas les plus redoutables ennemis du catholicisme polonais : le schisme grec lui était plus hostile, il luttait contre l'esprit civilisateur, et cette lutte, funeste aux sciences, aux arts, à la nationalité polonaise, dura plusieurs années. Ainsi, en regardant la ville, comme l'histoire hiéroglyphique du pays, on voit que les intérêts religieux absorbaient et concentraient l'activité des habitants; les murs de chaque église, seuls monuments qui aient survécu ù tous les événements, retracent le caractère des différentes époques.

La première moitié du xvi6 siècle semble pourtant démentir notae observation, rien n'est resté de la splendeur du règne des Jagellons, pas ane ruine, pour témoignage de cette grandeur passée! Les chroniques du temps sont la seule attestation que nous ayons, mais cette faible lueur servira à compléter l'ensemble de notre tableau.

Après l'incendie de 1513, qui s'étendit jusqu'au château et à la citadelle, Sigismond 1er le Vieux fit restaurer ce qu'où appelait alors la Cité d€ la Croix, et il fil remplacer le château inférieur par un palais en briques; depuis lors k quartier qui s'étend jusqu'à la cathédrale prit un aspect plus régulier. Le feu, qui ravagea encore une fois la moitié de la ville et la cathédrale ec 1530, détermina de nouvelles constructions; de cette époque date la renaissance de Wilna.

La Pologne touchait alors à l'apogée de sa puissance et de sa prospérité. La paix et le mouvement général des esprits favorisaient la littérature nationale. Les lumières et les arts de FEurope civilisée apportaient leurs tributs à Botre heureuse patrie, et tout ce que la Pologne

recevait dans son sein, elle le répandait en Litvanie. — Sigismond- Auguste, nommé grand-duc du vk'ant de son père, résidait à Wilna. Ce prince, doué de brillantes qualités, ami des lettres, passionné pour les arts, avait une prédilection particulière pour la ville : c'est là qu'il avait passé les jours de son heureuse enfance, c'était l'héritage de ses aïeux, c'était le berceau de ses plus chers souvenirs ; aussi Wilna devint plus belle et plus resplendissante sous son règne. Le château ducal reçut des embellissements et renferma des choses précieuses à la Litvanie ; c'est là que furent déposes les livres qui formé* rentplns tard le noyau de bbibliolhèquede Wilna.

Sur les ruines de l'ancienne cathédrale s'éleva une cathédrale, d'après le plan et la direction de Bernard Zenobi, né à Gènes. Cet édifice, commencé en 1534, fut achevé en 1539. Les seigneurs qui habitaient Wilna contribuèrent aussi aux embellissements de la viUe. L'hôtel des Radziwill se faisait remarquer entre tous; cet hôtel, qu'on pourrait appeler un palais, louche à l'encadrement du château ; il n'en était séparé que par la clôture du petit parc, et même on y avait pratiqué un guichet pour faciliter les communications. Sigismond visitait volontiers ses sujets, c'est-à-dire les seigneurs <le la cour, mais il avait une affection particulière pour la maison des Radziwill. Barbe Radziwill, veuve de Gastold, avait su toucher le cœur du monarque, et cet amour, si ardent et si pur, fut consacré par des liens légitimes; mais des circonstances indépendantes de la volonté de Sigismond ne lui permirent pas de déclarer son mariage. Barbe était étrangère à toute pensée d'ambition, elle avait obéi aux sentiments de son cœur, il lut importait peu d'être reine : son bonheur, à elle, c'était l'amour de Sigismond. La solitude, une solitude à deux, c'est là qu'elle voulait vivre et mourir. Sigismond dut favoriser un penchant si bien d'accord avec ses devoirs de position.

A l'extrémité du faubourg d'Antokol, Sttr les bords de la Wilia, se trouve une ferme appelée Wirszupka, appartenant aux Radziwill ; ce lieu fut choisi par les jeunes époux, ils y firent construire un petit palais qui devint l'asile de l'amour et du repos.

Sigismond voulait que la Litvanie et la Pologne ne formassent qu'une même nation. Tous ses efforts tendirent à ce grand résultat; mais ce furent les rois qui lui succédèrent qui accomplirent cette oeuvre si grandement commencée. Le

duché de Lit van ie forma le tout qui composait l'indivisible république polonaise.

Étienne Balory et sa femme Anne Jagellonne amenèrent une transformation remarquable dans la nationalité litvanienne, en fondant l'université de Wilna (1579), à l'instar de celle de Krakovie. Le germe de cette institution, si féconde en beaux résultats, fut d'abord confié aux soins des Pères Jésuites, introduits quelques années auparavant, sous le règne de Sigismond 111 Auguste : a l'époque où la guerre de trente ans embrasait l'Europe, la religion se trouvait sur le premier plan dans tous les intérêts d'Etat. Cet ordre, célèbre par son activité et par les lumières qu'il possédait alors, prenait part aux affaires de la diplomatie et de la haute politique, ce qui lui valut une grande puissance et d'immenses richesses ; mais on doit dire, par amour de la vérité, que ces richesses furent utiles à l'enseignement public et à la capitale elle-même, qui reçut de cette main divers embellissements.

Tout ce que Wilna possède de plus précieux en fait d'architecture est dû à un sentiment religieux. Parmi ces constructions, les églises et les cloîtres des Jésuites se font remarquer par le luxe et par la grandeur. La plus grande partie des monuments a été fondée, refaite ou achevée vers la fin du xvi« siècle ou dans la première moitié du xvn«. De nos jours, cette même ville s'étonne en voyant une construction un peu spacieuse, et, cent ans auparavant, tout portait un cachet de grandeur ! L'imagination reste frappée en voyant la force des moyens imprimés au passé. Que de capitaux, que de bras pour accomplir ces travaux ï quelle activité dans le commerce !.. l'Italie, Venise, Florence, Rome et Naples nous prêtaient leurs talents et nous enrichissaient de leurs productions. Aussi le style d'architecture qui florissait alors au midi de l'Europe, s'est répandu en Litvanie, et a, pour ainsi dire, effacé le type ancien. Les églises qui appartenaient aux xive et xve siècles, et au commencement du xvi°, n'ont pas échappé à celte influence. Quelquesunes présentent à l'extérieur un caractère d'antiquité originaire ; mais l'intérieur, ou les parties qui ont eu besoin de réparation, portent les traces de la mode nouvelle, sans égard pour l'harmonie et le respect qu'on devait au type primitif, entre- autres les églises des Franciscains et des Bernardins. On remarque des églises dont l'entrée, le portail étroit, enfoncé, les vestibules, les corridors, les galeries où circu-

lent la procession, témoignent de l'esprit religieux, sévère, ardent, qui dominait à celte époque; ces longues galeries sont arquées, sombres et exemptes de tout luxe mondain, mais l'extérieur est éclairé et orné de fresques, leurs voûtes sont soutenues par des pilastres de l'ordre grec, et leurs dômes arrondis sont une preuve que l'art moderne y avait mis la dernière main. Telle est l'église des Dominicains ou du Sainl- Esprit.

L'église de Sainte-Anne, construite en briques, est la seule qui ait conservé le style gothique dans toute sa pureté. Ce petit édiûce resle comme un modèle tout plein de poésie et d'inspirations spiritualistes; il fait contraste avec les productions éléganies et presque voluptueuses que l'Italie a fait surgir du monde païen.

A la fin de cette période, et si féconde et si caractéristique dans l'histoire de Wilna, appartiennent encore quelques monuments dus an noble orgueil des seigneurs litvaniens, mais ils portent les traces d'une influence étrangère, qui s'introduisit d'abord en Pologne et nécessairement en Litvanie.

Une tradition rapporte que trois seigneurs, Sapiéha, Sluszka et Massalski, prirent l'engagement de fonder trois palais, et chacun se promit de surpasser les autres en luxe et en magniGcence. Ce défi donna à îa Litvanie trois beaux édifices; mais le palais de Massalski disparut dans une des dernières crises du pays. Celui de Sluszka est situé sur les bords de la Wilia, près du chemin qui conduit du château royal a Wirszupka ; l'architecte, qu'on avait fait venir d'Italie, a été inspiré par son beau ciel, il a ravi à Naples une de ses villa pour la jeter dans notre sévère climat. Le palais de Sapiéha, situé près du faubourg d'Antokol, et non loin des anciennes sépultures des ducs de Litvanie, est couvert par une épaisse forêt; il porte dans son ensemble le type italien, mais on voit que le premier plan a été traversé par de nouvelles idées : des tours féodales, un jardin tracé d'après lesrègles d'un goût forcé et tout garni de statues mythologiques, appartiennent à la vieilleécole classique. A l'époque où cet édifice s'élevait, Marie-Louisé de Gonzague, destinée à devenir successivement épouse de deux de nos rois, arrivait en Pologne ; les relations avec la France devinrent alors plus fréquentes, et l'événement qui en fut la cause se refléta dans la ville, dans ses édifices, dans ses constructions, et apporta quelques changements

dans les habitudes nationales ; bientôt après s'ouvrit cette déplorable période de notre histoire, et qui se prolongea jusqu'à la moitié du xtiii» siècle. La Lilvanie et sa capitale ne Turent pas épargnées. .

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