tome II
OGNE. 577
Sous les règnes précédents, nous avons démontré le système politique et les tendances du cabinet moskovite. On a pu voir la marche progressive et ascendante des envahissements snr les provinces; litvano-russiennes. La conduite des (zars à l'égard de la Pologne est inscrite dans notre histoire ; mais comme Y van IV Vassiliévhsch se lie plus intimement encore aux événements de notre patrie, comme il est la personnification du système autocratique, nous allons énnmérer tous les faits qui se groupent autour de ce système, modèle du tzarisme, et dérouler les germes do l'influence extérieure dans les affaires intérieures de la Pologne. Yvan aspira plusieurs fois à la couronne de Pologne ; on le voit à côté de nos rois briguer leur trône, son histoire ne peut donc se détacher de la nôtre : de la nôtre, si nous voulons la donner complète. Nous avons déjà parlé de la naissance d'Y van, de ses expéditions et de ses relations avec la Pologne. Aujourd'hui nous donnons un abrégé de son long règne. Notre plume répugne à tracer tant de cruautés, mais la vérité de l'histoire l'exige, et calmes que nous sommes et toujours impartiaux, nous avons suivi l'ordre chronologique établi par l'historiographe russe Karamzine et approuvé par les censures de Moskou et de Saint-Pétersbourg. Nous rapportons ce qui a été avoué par un courtisan, ne pouvant pas puiser dans les traditions locales
Pendant que vécut Anastasie, femme d'Yvan, sa bienfaisante influence maîtrisait le despotisme autocratique ; mais après sa mort, il ne connut aucun frein. Le tzar venait d'atteindre l'âge viril, sa trentième année ; alors l'amour-propre et les passions n'étant enchaînés par aucune loi, offrirent le tableau de toutc$ les vertus du tsarisme et des bienfaits d'une monarchie illimitée.
Outre Anastasie, il y avait deux hommes probes et vertueux, Alexis Adascheff et le métropolitain Sylvestre, conseillers d'Yvan. Le premier, qui avait occupé jusqu'alors la place la plus importante au conseil, qu'on avait toujours employé dans les négociations avec les puissances de l'Europe, voulut encore rendre au tzar dés services d'une autre nature ; il accepta le rang de voiévode et partit pour la Livonie : quant à Sylvestre, il se relira dans la solitude d'un monastère. Mais ce n'était pas assez, l'ombrageux Yvan fit enfermer Adascheff à Dorpat, où il succomba empoisonné; et Sylvestre fut exilé au monastère isolé de Solovetzk, dans une île sauvage de la mer Blanqhc.
Première époque de la tyrannie et des ma$$aeree (1560-1565). Cette tyrannie commença par une persécution contre tous les parents d'Adascheff : ils furent privés de leurs biens et relégués dans des régions lointaines. Le peuple déplorait le sort de ces innocents : il maudissait les flatteurs, les nouveaux conseillers du tzar, et le tzar irrité voulut étouffer le mécontentement général par la terreur. 11 y avait alors à Moskou une femme de condition, nommée Marie, connue par la pratique des vertus chrétiennes autant que par son amitié pour AdascliefT. On l'accusa de haïr le tzar et de vouloir le faire périr par ses enchantements ; elle fut punie de mort, avec ses cinq fils et un grand nombre d'autres personnes accusées du même crime : de ce nombre étaient le grand-officier Daniel Adaschciï, frère d'Alexis, et son fils, âgé de douze ans ; les trois Satine, dont la sœur avait épousé Alexis, et son parent Schiscbkine, avec sa femme et ses enfants. Le prince Démétrius Obolenskoï-Ovlschininc, Gis du volévode de même nom, mort prisonnier en Litvanie, périt pour une parole indiscrète. Offensé de l'orgueil du jeune Basmanoff, favori d'Y van, il osa lui dire : < C'est par des actions
> utiles que nous prouvons notre dévouement au
• souverain, et non pas comme toi, par les dis-
• solutions de Sodome. > BasmanofT porta ses plaintes an tzar, qui le fit étouffer dans un caveau, après l'avoir forcé de boire une coupe d'hydromel très-capiteux à la santé d'Yvan.
Le boîar, prince Repnine, assista au palais à une scène scandaleuse, où le tzar, ivre d'hydromel, dansait avec ses favoris masqués; ce seigneur ne put retenir des larmes de douleur. Yvan, ayant voulu lui mettre un masque, Repnine l'arrache, le foule aux pieds, et s'écrie : c Convient-il à un monarque de faire l'histrion ?
> Quant à moi, boîar et membre du conseil, je » rougirais d'agir comme un insensé. > Le tzar le chassa aussitôt de sa présence, et quelques jours après, le sang de cet innocent, poignardé peudant qu'il priait le Seigneur, arrosa le parvis de l'église.
Les entretiens secrets dans les familles, les épanchements de l'amitié, devinrent l'objet de soupçonneuses investigations : on étudiait le mouvement de la physionomie ; on cherchait à deviner le fond de la pensée; et comme on connaissait le goût du tzar pour la délation, d'infames calomniateurs ne rougissaient point de forger des crimes, pour lesquels le juge n'exi-
geait aucune preuve authentique. C'est ainsi que sans aucun motif valable, sans aucune forme de procès, on fit périr le prince Kaschine, membre du conseil, et son frère, le prince Roarlatieiï, ami des Adascheff, contraint d'abord à prendre l'habit monastiqite, fut, bientôt après, condamné à mort avec toute sa famille. Le prince Vorotignskoï, premier seigneur de la cour, vainqueur de Kazanais, fut exilé à Biélo-Ozéro, avec sa femme, son fils et sa fille. Le volévode et boîar SchérémétiefTfut jeté dans un affreux cachot, mis à la question, chargé de chaînes. Le tzar vint le visiter et lui demanda froidement : « Où sont tes » trésors? tu passais pour riche. — Mes trésors? > je les ai envoyés à Jésus-Christ, mon Sauveur, » par la main des pauvres. • Il fut élargi, ci occupa pendant quelques années encore sa place dans le conseil ; enfin il se retira du monde dans le couvent de Biélo-Ozéro; mais cette retraite oe put le mettre à l'abri de la persécution. ïvao écrivit aux moines pour leur reprocher, comme une insulte à la puissance de leur souverain, les égards dont ils honoraient ce boîar. Nitita-Scbérémétieff, son frère, membre du conseil d'Etat et volévode, couvert de glorieuses blessures, fut étranglé par ordre du monarque.
La terreur régnait dans la capitale arrosée de sang; les prisons, les monastères regorgeaient de victimes, dont les progrès croissants de la tyrannie devaient bientôt augmenter le nombre. Parmi tant d'autres, le prince André Kourbslyse distingue particulièrement. Couvert, dès lige le plus tendre, de glorieuses blessures, l'homme des combats, l'homme du conseil, qui avait participé aux conquêtes d'Yvan à Toula, à Kaiao, en Tatarie, en Livonie, est menacé d'une mort atroce et ignominieuse. Une mort honorable au milieu des combats ne pouvait effrayer son imagination; mais, frémissant à l'idée du supplie*, il expose a son épouse qu'il ne lui restait plus que deux partis à prendre, ou de mourir bientôt a ses yeux, ou d'avoir le courage de la quitter pour toujours. Celte femme généreuse répondit qu'elle était prêle à sacrifier son bonheur pour sauver les jours de son époux, et le prince, baigné de larmes, prend congé d'elle ; .il donne sa bénédiction à un fils âgé de neuf ans, profite de la nuit pour sortir secrètement de sa maison, franchit les murailles de la ville de Dorpat, et, au moyen de deux chevaux préparés par uo domestique affidé, il arrive heureusement à WoN mar, chez les Polonais.
Avant tout, Kourbsky voulut expliquer au tzar les motifs de sa démarche, épancher la douleur, l'indignation qui remplissaient son Ame, et, cédant a l'impulsion du sentiment, il lui écrivit une lettre que son fidèle serviteur Schibanoff, Tonique compagnon de sa fuite, se chargea de remettre lui-même. Il tint parole : arrivé à Moskoa, il trouve le tzar à l'entrée du palais et lui présente sa dépêche cachetée : t C'est, lui dit-il, de la part de mon maître, maintenant exilé, le prince André Kourbsky. » Le tzar, transporté de courroux, lui donne dans les jambes un coup de son bâton ferré, et le sang coule de la blessure. Immobile, l'envoyé garde le silence, tandisqu'appuyé sur ce bâton, Yvan se fait lire la lettre de Kourbsky : elle était ainsi conçue :
« Monarque autrefois illustre, jadis béni du Soigneur; mais, pour la punition de nos péchés, consumé aujourd'hui d'une fureur infernale, cor* rompu jusqu'au fond de la conscience ; tyran doot les plus infidèles souverains de la terre n'offrent point de modèle, écoute-moi !
» Dans le trouble qui bouleverse mon coeur affligé, je dirai peu, mais avec l'accent de la vérité. Pourquoi, au milieu d'affreux supplices, as-tu déchiré les forts dans Israël, ces illustres guerriers que le Ciel lavait donnes ? Pourquoi as-tu versé leur sang précieux et sacré dans les temples du Très-Haut? N'élaient-ils pas enflammés de zèle pour leur souverain, pour leur patrie? Habile à forger des calomnies, lu donnes aux fidèles le nom de traîtres, aux chrétiens celai d'enchanteurs; à tes yeux les vertus sont des vices, la lumière n'est que ténèbres. Et en quoi ces dignes protecteurs de la Russie t'avaient-ils offensé? Ne sont-ils pas les héros qui ont détruit lesroyaumcsde Bati, où nosancêtres gémissaient dans un cruel esclavage? N'ont-ils pas couvert de gloire et ton règne et ton nom, en faisant tomber devant toi les forteresses des Germains-Livoniens? Quelle est la récompense de ces infortunés? la mort!....
• Eh quoi, te croiras-tu donc immortel? N'estil pas un Dieu et un tribunal suprême pour les rois? Je ne détaillerai pas ici ce qu'il m'a fallu souffrir de tes cruautés; mon âme en est encore trop fortement navrée; je n'ai qu'une chose à dire : tu m'as contraint d'abandonner la sainte Russie! mon sang, répandu pour toi, crie vengeance au Tout-Puissant, qui lit au fond des cœurs. J'ai cherché à découvrir en quoi je puis m'étre rendu coupable, soit dans mes actions,
soit dans mes pensées les plus secrètes ; j'ai scrupuleusement interrogé ma conscience, et j'ignore mon crime envers toi. Jamais, sous ma conduite, tes hataillons n'ont tourné le dos à l'ennemi : ma gloire a rejailli sur toi! Mes services ne se bornent pas à un ou deux ans passés dans les fatigues consacrées aux exploits guerriers ; pendant un grand nombre d'années j'ai souffert le besoin, la maladie, loin de ma mère, de mon épouse, de ma patrie. Compte mes combats et mes blessures! je n'en veux pas tirer vanité, mais Dieu sait tout : c'est à lui que je me confie, plein d'espoir dans l'intercession des saints et de mon aïeul le prince Fédor de Yaroslaf
» Adieu, nous voilà séparés pour jamais, et tu ne me re verras plus qu'au jour du jugement dernier; mais les pleurs des victimes innocentes préparent le supplice du tyran. Crains les morts eux-mêmes! Ceux que tu as massacrés sont auprès du trône du souverain juge et demandent vengeance ; tes armées ne te sauveront pas : de vils flatteurs, ces indignes botars, compagnons de tes festins et de tes débauches, corrupteurs de ton àme, t'apportent leurs enfants en sacrifice; toutefois ils ne te rendront pas immortel.
» Celte lettre arrosée de mes larmes sera déposée dans ma tombe; je paraîtrai avec elle au jugement de Dieu. Amen.
» Écrit dans la ville de Wolmar, l'an 4.S64, domaine du roi de Pologne Sigismond-Auguste, mon souverain, de qui, avec l'aide du Tout- Puissant, j'espère les bontés et j'attends des consolations dans ma douleur.
» Prince André Kol'Mkky. »
Yvan, ayant écoulé la lecture de celle lettre, questionna Schibanoff sur les circonstances de la fuite du prince. Le vertueux serviteur ne dévoila rien ; au milieu des tortures, il faisait l'éloge de son maître et se trouvait heureux de moitrirpour lui. Tant de grandeur d'ûme, de fermeté, de zèle et d'attachement excitèrent lu surprise de tous les spectateurs ; le tzar lui-même en témoigna son admiration.
Mais le cœur d'Y van était en proie à de vives inquiétudes, qui ne lui laissaient aucun calme : de jour en jour son courroux s'enflammait davantage ; de noirs soupçons l'agitaient sans cesse, et tous les seigneurs vertueux lui paraissaient autant d'ennemis secrets, partisans de Kourbsky. La tristesse de leurs regards semblait lui cacher de perfides projets. Sa conscience coupable lui faisait interpréter leur silence même, comme de*
menaces ou des reproches; en un mot, il voulait des accusations et se plaignait d'en recevoir trop peu. Les délateurs les plus audacieux ne faisaient qu'irriter en lui la soif du sang; cependant il semblait qu'une main invisible suspendit les effets de sa cruauté ; le tyran frémissait à l'aspect des victimes qu'il avait devant lui : il s'étonnait de les voir exister encore et ne cherchait qu'un prétexte ù de nouvelles horreurs. Tout à icoiip, & l'entrée de l'hiver de 4564, le bruit se répand dans Moskou que, sans faire connaître le but de son voyage, le tzar allait partir, accompagné de sa famille, de ses gentilshommes, de ses gens de robe et de guerre, convoques, à cet effet, des villes les plus éloignées, avec leurs femmes et leurs enfants.
Le 5 décembre on voit arriver, de grand matin, sur la place du Kremlin, quantité de traîneaux dans lesquels on transporte aussitôt de l'or, de l'argent, des images, des croix, des vases précieux, des vêtements, de la monnaie, etc. Le tzar se rend à l'église de l'Assomption, où il était attendu par le clergé et les boîars ; il ordonne au métropolitain de célébrer l'office, prie avec ferveur, reçoit la bénédiction d'Athanase et présente sa main à baiser aux bolars, aux officiers et aux marchands. Ensuite il monte en traîneau avec la tzarine Marie et ses deux fils, ainsi qu'Alexis Basmanoff, Michel Soltikoff, Viazemskoî, Schtscherbatoff et d'autres favoris; puis, escorté par un régiment de cavalerie, il part pour le village de Kolomensk. Le mauvais état des chemins le força a s'y arrêter quinze jours, car, à la suite d'un dégel extraordinaire et de fortes ploies, la débâcle des rivières s'était opérée. Le 17 décembre, le tzar, suivi de tous ses bagages, se fit conduire dans le bourg de Talninsk, de là au monastère de Troïtsk, et enfin il arriva pour la fête de Noël à la Sloboda- Alexandrovskaia. Indépendamment du métropolitain, il se trouvait à Moskou un grand nombre d'évêques, ignorant, ainsi que les boîars et le peuple, ce que signifiait ce voyage insolite et mystérieux d'Y van ; ils se livraient à l'inquiétude, à la frayeur, et s'attendaient à quelque sinistre événement : un mois s'écoula de la sorte.
Le 3 janvier 1565, l'officier Polévanoff apporta au métropolitain une lettre du tzar, dans laquelle il détaillait les séditions, les désordres, les crimes du gouvernement des boiars pendant sa minorité. Une autre lettre, adressée aux marchands et aux bourgeois, fut lue à haute voix
devant le peuple assemblé. Le tzar y donnait aux Moskovites l'assurance de sa bienveillance, et terminait en disant que son mécontentement et sa colère n'avaient pas le peuple pour objet.
La consternation fut grande, et les Moskovites supplièrent le tzar de rentrer en ville, pour se prosterner aux pieds du souverain et le fléchir par leurs larmes. Une députation se rendit à Alcxandrovskaïa ; le tzar la reçut, et après avoir adressé de vifs reproches aux boîars, il termina ainsi :* Je veux bien consentir à reprendre mon se epfrf.sousdcscondiiionsqucje vous ferai connaître.»
Ces conditions étaient qu'Y van serait entièrement libre de châtier les traitres, par la disgrâce, par la mort, par la confiscation de leurs biens, sans avoir à supporter ni représentations ni importunilcs de la part du clergé. Dans ce peu de mots, Yvan venait de prononcer la sentence duo grand nombre de ces mêmes boîars qui se trouvaient en sa présence. Mais on s'y soumit, et, dit l'historiographe russe, c à travers des larmes dt joie et des bénédictions on entendait les seigneurs et le clergé vanter l'excessive bonté d'Y van, bien que par cette décision il enlevât aux ecclésiastiques le droit antique et sacré d'intercéder pour les innocents et même en faveur des coupables encore dignes de clémence. Ce despote menaçant,commes'ileûtété touché de la soumission «tes victimes qu'il venait de dévouer, ordonna uuxévéques de célébrer avec lui la fétc de l'Epiphanie.
La capitale impatiente attendit longtemps le retour du tzar : il s'occupait, disait-on, avec ses courtisans, d'une affaire secrète que l'on tremblait de deviner. Enfin, le 2 février, il fit son entrée solennelle ; et, dès le lendemain, il convoqua le clergé, les boîars, tous les nobles et les magistrats. Son aspect excita dans l'assemblée an profond élonnement. Avant son départ de Moskou, il avait les épaules hautes, les bras musculeux, la poitrine large, de beaux cheveux, de longues moustaches , le nez aquilin , de petits yeux gris, pleins de feu. A son retour il était tellement changé, qu'à peine on pouvait le reconnaître ; une sombre férocité se peignait dans ses traits déformés; il avait l'œil éteint, il était presque chauve, et il ne lui restait plus que quelques poils à la barbe : inexplicable effet de la foreur qui dévorait son âme !
Après une nouvelle énumération des fouies commises par les boiars, il répéta son consentement à garder la couronne, et il proposa l'établissement deYopritschntna, légion d'élos, nom jus-
LA PC
qu alors inconnu, et qui devait former, auprès de sa personne, une garde particulière. Il nomma dix-neuf principales villes dont il se rendit propriétaire, ainsi que les dépendance* de Moskou et plusieurs autres bourgs avec leurs revenus. Il annonça qu'il choisirait mille satellites parmi les princes, les gentilshommes et les enfants boiars, et qu'il leur donnerait, dans ces districts, les Hefe dont les propriétaires seraient transférés dans d'autres lieux. Il s'empara, dans Moskou même, de plusieurs rues d'où il fallut chasser tous les gentilshommes et employés qui ne se trouvaient pas inscrits dans le millier du tzar. Il fit construire un nouveau château, entouré de remparts élevés, ainsi qu'une forteresse. Enfin il se fit payer une somme de 100,000 roubles pour les frais occasionnés par son voyage de Moskou au bourg d'Alcxandrovskaïa. Personne n'osa contredire nne volonté que l'on regardait comme une loi s»prème,et la nouvelle organisation fulproclaméc.
Deuxième époque de la tyrannie et des massacres (1565 - 1567). Le 4 février 1565, Moskou vit remplir les conditions annoncées par le tzar. On commença les exécutions des prétendus traîtres. Les premières victimes furent le célèbre voïévode prince Alexandre Garbaty- Scbouïskot et son fils Pierre, jeune homme de dix-sept ans. Us se rendirent tous deux au lieu du supplice avec calme et dignité et se tenant par la main. Afin de ne pas être témoin de la mort de l'autour de ses jours, Pierre présenta le premier sa tète au glaive ; mais son père le Gt reculer en disant avec émotion : « Non, mon fils, que je ne te voie pas mourir 1 > Le jeune homme lui céda la place, et aussitôt la tète du prince est détachée da corps; son fils la prend entre ses mains, la couvre de baisers, et, levant les yeux au ciel, il se livre d'un air serein entre les mains du bourreau. Le beau-frère de Garbaty, Pierre Khovrine, Grec d'origine ; le grand officier Golovine ; le prince Soukhol - Kaschine, grand-échanson; le prince Pierre Gorenskoï furent décapités le même jour. Le prince Schaviroff fut empalé, et cet infortuné supporta pendant un jour entier ses horribles souffrances. Les deux boïars princes Kourakine et Némoï furent contraints d'embrasser l'état monastique : un grand nombre de gentilshommes et d'enfants boiars virent leurs biens confisqués : d'autres furent exilés à Kazan, eux et leurs familles.
Après les massacres et les proscriptions, le toar s'occupa immédiatement de la formation de
-OGNE. 581
sa nouvellegarde.Onamenaildesjeunesgeos,dans lesquels on ne cherchait qu'une certaine audace ; on préférait ceux qui étaient cités par leurs débauches et une corruption qui les rendait propres à tout entreprendre. Le tzar porta leur nombre jusqu'à 6,000 hommes, qui lui prêtèrent serment de le servir en vers et contre tous. En récompense, le izar leur abandonna non-seulement les terre», mais encore les maisons et les biens meubles de douze mille propriétaires qui furent chassés, les mains vides, des lieux affectés à la légion.
Lorsque Yvan retournait à Sloboda-Alexandrovskaia, dans ce château menaçant, environné de sombres forêts, il consacrait au service divin la plus grande partie de son temps : il imagina même de transformer son palajs en monastère et ses favoris en moines. Il donna le nom de jtères à 500 légionnaires choisis parmi les plus dépravés, prit le litre d'abbé, pujs institua ie prince Athanase Viazemskoi trésorier et Malouta Skou* ratoff sacristain. Après leur avoir distribué des calottes et dessoutanes noires, sous lesquelles ils portaient des habits éclatants d'or, garnis de four? rures de martre, il composa la règle du couvent et prêcha l'exemple dans son étroite observance.
A trois heures du matin, le tzar, accompagné de ses enfants et de Skouratoff, allait au clocher pour sonner matines : aussitôt tous les frères se rendaient à l'église : celui qui manquait à ce devoir était puni par huit jours de prison. Penda.nl le service, qui durait jusqu'à six ou sept heures, le tzar chantait, lisait, priait avec tani de ferveur, que toujours il lui restait sur le front des marques de ses prosternations. A huit heures on se réunis-: sait de nouveau pour entendre la messe, et à dix tout le monde se mettait à table, excepté Yvan, qui lisait, debout et à haute voix, de salutaires instructions. L'abondance régnait dans les repas : on y prodiguait le vin , l'hydromel, et chaque jour paraissait un jour de féte. L'abbé, c'est-à-dire le tzar, dinait après les autres ; il s'entretenait, avec ses favoris, des choses de la religion, sommeillait ensuite, ou bien allait dans les prisons pour faire appliquer quelques malheureux à la torture. Ce spectacle horrible semblait l'amuser : il en revenait phaque fois avec une physionomie rayonnante de contentement. Il plaisantait, il causait avec plus de gaieté que d'ordinaire. A huit heures on allait aux vêpres ; enfin à dix, Yvan se relirait dans sa chambre a coucher, où, l'un après l'autre, trois aveugles lui faisaient des contes, qui l'endormaient 'pour
582 LA POl
quelques heures. A minuit il se levait et corn* mençait sa journée par la prière ! Quelquefois on lui faisait à l'église des rapports sur les affaires du gouvernement ; quelquefois les ordres les plus sanguinaires étaient donnés au chant des matines ou pendant la messe! Pour rompre l'uniformité de cette vie, Yvan faisait ce qu'il appelait des tournée». Il visitait alors les monastères voisins et éloignés, allait inspecter les forteresses sur les frontières, ou poursuivre les bêles sauvages dans les forêts et les déserts, préférant à toutes la chasse de l'ours.
Troisième époque de la tyrannie et des massacres (15C7-15G9). Au milieu des glaces de la mer Blanche, dans l'Ile de Solovky, désert sauvage, mais renommé par la sainteté de Sa ba tins et Softime, ses premiers ermites, on voyait briller de l'éclat de ses vertus le prieur Philippe, fils du bolar Kolytscheff. Il avait, dans les plus belles années de sa jeunesse, renoncé aux vanités du monde, et donnait aux religieux l'exemple de la vie la plus austère. Sa renommée parvint jusqu'au tzar, qui enrichit son monastère de vases précieux i de pierreries et de concessions territoriales. C'est dans le couvent de Solovky, que le vénérable Sylvestre, aimé, respecté de Philippe, avait terminé sa carrière. Il est vraisemblable que le déplorable changement de caractère du tzar avait été plus d'une fois le triste objet de leurs entretiens. Personne ne songeait à lui, à l'exception d'Y van qui imagina de donner la métropole a Philippe. Le prieur de Solovky, ayant reçu du tzar une lettre flatteuse qui l'appelait à Moskou, pour un conseil ecclésiastique, célébra l'office divin, donna la communion à tous ses frères, et quitta en pleurant sa solitude chérie, comme s'il eut prévu que son corps seul y retournerait un jour.
Yvan reçut Philippe aveedes honneurs extraordinaires : il le fil dîner à sa table, et après un entretien rempli de bienveillance, il lui annonça qu'il le nommait chef de l'Eglise. Le pieux solitaire, saisi d'étonnement, fondit en larmes et refusa ce brillant fardeau, conjurant le souverain « de ne pas confier un poids si énorme à une aussi faible barque. » Le tzar fut inflexible. Alors Philippe donna son consentement sous une condition. « Prince, lui dit-il, je roc soumets à votre volonté ; mais calmez ma conscience par la suppression de VopriUcknma.U m'est impossible de vous bénir sincèrement lorsque je vois la patrie en deuil. * Yvan avait de l'empire sur lui-
OGNE.
même : il réprima a l'instant un moment de coière, et répondit avec calme : < Ignorez-vous donc que les miens veulent me dévorer? que mes proches préparent ma perte? • Il commença à démontrer la nécessité de sa nouvelle institution ; mais impatienté bientôt par les courageuses objections du vieillard, il lui ordonna de se taire. On dressa un acte dans lequel il ht stipulé que le métropolitain ne se mêlerait en rien de ce qui concernait ïopritschnina. Cette nomination excita une satisfaction générale parmi les Moskovitcs et le mécontentement des misérables favoris d'Yvan.
Mais le calme apparent, effet des remords ou de la dissimulation du tzar, était le précurseur d'un nouvel orage ; du fond de son antre d'Alexandrovskuïa, le tyran portait snr Moskou m regard féroce. Lui qui avait voulu étonner la Russie par l'élection d'un métropolitain auquel personne ne songeait, ne tarda pas à regarder Philippe comme un instrument des boïars, objet de sa haine. II se persuada que l'idée d'exiger l'abolition de Yopritscknina lui avait été suggérée par eux, et qu'ils excitaient le peuple contre celte légion. Kn effet, les satellites qu'il envoyait comme espions dans la capitale lui rapportaient que, dans les rues et les places publiques, on les fuyait comme la peste ; que partout où l'on voyait paraître unopritschntA, les citoyens gardaient un profond silence. L'imagination d'Yvan se remplit bientôt d'intrigues et de complots qu'il croyait argent de découvrir, de prouver, et la circonstance suivante donna lieu à de nouveaux massacres.
Un jour de l'année 4587, on remit en secret, aux princes Belzkol, M&lislavsky, Vorotynskj, ainsi qu'au grand écuyer Féodoroff, principaux boïars, une lettre signée par le roi de Pologne Sigismond-Augusle et par Chodkiewicz, grand général de Litvanie, dans laquelle on les engageait à abandonner un tzar cruel pour entrer au service de Pologne, leur promettant de riches fiefs. Sigismond et Chodkiewicz rappelaient aux deux premiers qu'ils étaient d'origine Iranienne ; au troisième, que jadis il avait été prince souverain ; enfin à l'écuyer Féodoroff, que dans plus d'une occasion le tzar lui avait déjà fail pressentir son courroux. En fabriquant nne semblable lettre au nom du roi des Polonais, le tzar avait pour but d'éprouver la fidélité des grands de sa cour, mais il eut en cette circonstance une preuve suffisante de leur fidélité, car ils ne tardèrent pas à se justifier; mais Féo-
LA PC
doroff, homme fidèle aux anciens usages, blanchi dans l'administration de l'État, se vit tout a coup l'objet de la calomnie. Yvan le déclara chef de conspirateurs, feignant de croire que ce débile vieillard songeait à détrôner le tzar. Yvan eut l'air empressé de déjouer cette prétendue conjuration alarmante : en présence de toute sa cour, il revêtit FéodorofT des ornements royaux, plaça h couronne sur sa tête, le Gt asseoir sur le trône, un sceptre dans la main ; puis, se découvrant, il lui fit une profonde inclination et dit : « Salut, ô grand tzar de Russie ! tu reçois de moi l'honneur que tu ambitionnais; mais si j'ai eu la puissance de te créer souverain, j'ai aussi celle de te précipiter du trône. » A ces mots, il lui enfonce un poignard dans le cœur. Ses satellites achèvent le vieillard, traînent hors du palais son corps défiguré et l'abandonnent aux chicus. La femme de cet infortune fut également égorgée. Knsnite on punit de mort tous les prétendus complices de l'innocent FéodorofT, tels que les princes Kourakine-Boulghakoff, Démétrius Riapoloflsky, illustre guerrier, et trois princes Rostoffsky, dont l'un était voïévode deNijni- Novgorod. Trente légionnaires, expédiés de Moskou, vinrent le trouver au moment où il était en prière à l'église, et lui dirent : * Prince RostolTsky, au nom du tzar, vous êtes notre prisonnier. » Le voïévode, à ces mots, ayant jeté son bâton de commandement, se remet entre leurs mains. On le dépouille et on le conduit, entièrement nu, jusqu'à vingt verstes (cinq lieues de France) de la ville, sur les bords du Volga, où l'on s'arrêta. * Que voulez-vous faire? demandet-il de sang-froid. — Nous allons abreuver nos chevaux, lui répondent les opritschnih. —Ce ne sont pas les chevaux, dit le malheureux, c'est moi qui dois boire cette eau 1 > Au même instant il est décapité, et on jette son corps dans le fleuve. On apporta sa tête à Yvan, qni, la poussant du pied, dit avec un sourire diabolique : t 11 aimait naguère à se baigner dans le sang des ennemis sur le champ de bataille ; il s'est enfin baigné dans le sien propre. >
Le prince Tschéniatieff, capitaine distingué, crut pouvoir éviter la mort en se renfermant dans un monastère; il renonça an monde, à sa femme, à ses enfants ; mais les assassins l'arrachèrent de sa cellule et le firent expirer au milieu d'affreux tourments. Ils le grillèrent dans un poêle et lui enfoncèrent des aiguilles sous les ongles. Le princejTourontaî-Prpnskoï, qui avait servi le
.OGNE. 385
père d'Yvan, qui avait participé aux glorieuses campagnes, voulut également se faire moine ; il fut noyé. Touline, trésorier du tzar, connu par ses richesses, fut haché en morceaux avec sa femme, ses deux jeunes filles, ses deux fils en bas âge, et cet horrible supplice fut exécuté par le prince Tcherkaskoï, frère de la tzarine !.... Kazarine-Doubroflskoï , chancelier du conseil, périt de la même manière; grand nombre de gentilshommes furent massacrés au moment où ils se rendaient à l'église et a leurs tribunaux, sans soupçonner aucun danger. Les opritschniks, armés de longs poignards, de haches, parcouraient les villes pour chercher des victimes, immolant publiquement de dix à vingt personnes par jour. Dans les rues, sur les places, on voyait partout des cadavres auxquels personne n'osait donner la sépulture ; car les citoyens craignaient de sortir de leurs maisons, et le lugubre silence qui réguait dans Moskou n'était interrompu que par les cris féroces des bourreaux du tzar. Le vertueux métropolitain Philippe, lui-même, était muet pour les citoyens et les boïars désespérés. Mais Dieu voyait son cœur ! Dans ses secrètes exhortations au tzar, il lui adressait les plus sanglants reproches, malheureusement inutiles, car Yvan l'évitait et ne voulait plus le voir. Les gens de bien venaient trouver Philippe, ils lui montraient, en gémissant, les rues teintes de sang, et le prélat, consolant les affligés au nom du Père céleste, leur promettait de ne pas épargner sa vie pour sauver celle de ses compatriotes, engagement sacré qu'il sut remplir.
Un dimanche de l'année 1568, accompagné de quelques boïars et d'une foule de satellites, Yvan se présente dans la cathédrale de l'Assomption, couvert, lui et sa suite, de soutanes noires et de bonnets élevés : le métropolitain occupait sa place ordinaire ; le tzar s'approche de lui et attend sa bénédiction, mais sans proférer une parole; le prélat avait les yeux fixés sur l'image du Sauveur, t Saint Père I lui dt- » sent alors les bolars, voici le tzar, donnez-lui » votre bénédiction.» Alors Philippe, jetant un regard sur Yvan, répondit : « Non ! dans cet » appareil, sous ces étranges vêtements, je ne
> puis reconnaître le tzar orthodoxe. Je ne le » reconnais pas davantage dans le gouvernement
» de la Moskovie 0 prince ! nous offrons en
» ces lieux des sacrifices au Seigneur, et der-
> rière l'autel le sang de chrétiens innocents » çoule a grands flots : jamais, depuis que le so*.
> leil lait aux yeux des mortels, on n'a vu un f monarque, éclairé de la vraie foi, déchirer » aussi cruellement ses propres États ! Chez les » païens eux-mêmes, dans les pays infidèles, on
* trouve des lois, de la justice, de la compassion » pour les hommes; il n'en existe point en Rus- » sie ! les biens, ta vie des citoyens n'ont plus de
* garanties : on ne voit que mettrtrôs, que brigan- » dages, et tous ces crimes se commettent au nom » dn tzar ! Vous êtes élevé sur le trône, mais il » est un Être suprême, ùolrc juge et le vôtre. » Gomment paraltrez-vous devant son tribunal
> couvert du sang des justes, étourdi de leurs » cris de douleur; car les pierres que vous fou- » lez aux pieds crient vengeance au ciel ? 0 » prince, je vous parle comme pasteur des
> âmes, et je ne crains que Dieu seul. »
Yvan, frémissant de rage, frappe de son bâton ferré le pavé do temple, et s'écrie d'une voix terrible, et hurlant comme un tigre des déserts : < Moines audacieux, jusqu'ici je vous ai trop
> épargnés, rebelles que vous êtes ! à dater de » ce jour, je serai tel que vous me représentez.* Aces mois, il sort de l'église, le regard menaçant, et dès le lendemain les assassinats, les bûchers, les noyades, les empalements, les pendaisons, récartellcment recommencent. Au nombre des grands on vit périr le prince Pronskoï. Les principaux officiers du métropolitain furent tous airétés, torturés, à l'effet de leur faire avouer les secrets desseins de Philippe ; tourments inutiles qui ne produisirent aucune découverte. Yvan n'osait pas encore porter la main sur le prélat lui-même, plus qnc jamais chéri, respecté par le peuple ; il suspendait le coup qu'il voulait porter. En attendant, que faisait-il ?
Au mois de juillet 15(>8, à minuit, les favoris du tZar, Yiazemskoï, Maloula-Skouratoff, Grraznoï, à la tête de la légion des élu», enfoncent les maisons d'un grand nombre de seigneurs, de négociants, enlèvent les femmes connues par leur beauté, et les conduisent hors de la ville. An lever du soleil, ils sont rejoints par le izar en personne, escorté de mille satellites. On se met en route ; a la première couchée on lui présente les femmes, parmi lesquelles il en choisit quelques-unes, abandonnant les autres à ses favoris. Ensuite il fait avec eux le tour des murs de Moskou, brùhnt les métairies des boiars disgraciés, mettant à mon leurs lîdèles serviteurs, exterminant jusqu'aux bestiaux, surtout dans les villages de Kolomna, qui appartenaient au grand écuyer
Féodoroff. Il y découvrit une chambre à l'étage le plus élevé d'un bâtiment ; il y fit garrotter Boris Kolytschcff, et donna l'ordre de placer sous cette chambre, comme sous celles qui l'eotooraient, remplies de monde et bien fermées, phisieurs tonneaux de poudre ; placé alors à une grande distance avec ses troupes en ordre de bataille, comme devant une ville assiégée, il attendait le moment de l'explosion. Dès que l'édifice eut sauté, il se précipita au grand galop à travers les débris, suivi de sa troupe de dénions, qui poussaient de grands cris et avides, comme lui, de voir les membres déchirés de ceux qu'il avait fait enfermer dans l'édifice. Alors on trouva Yvan Kolytscheff, attaché par le bras à «ne grande poutre, assis sur la terre, sain et sauf et louant Dieu!.... Aussitôt un des élus, poussant son cheval de son côté, lui trancha la tête d un coup de sabre et l'apporta au tzar comme un présent agréable. Rentré dans Moskou, le tzar lit reconduire chez elles les femmes enlevées, dont plusieurs moururent de honte et de douleur.
Mais il restait encore l'inopportun Philippe; le tzar fit dresser contre lui un acte d'accusation, et le força d'officier, le jour de Saint-Michel l'Archange ; mais au moment où Philippe, revêtu de ses habits sacerdotaux, disait la mess*1 dans la cathédrale de l'Assomption, les oprittchniks pénètrent dans le sanctuaire, saisissent le métropolitain, lui arrachent les inarques de sa dignité, le revêtent d'une soutane grossière, le chassent de l'église à coups de balai, et le conduisent en traîneau au couvent de l'Epiphanie. Le peuple en larmes courait après son pasteur, qui, d'un air serein, le bénissait et disait : • Priez le Seigneur! > Le lendemain, il fut amené, pour entendre sa sentence, à un tribunal présidé par Yvan lui-même. 11 fut jeté dans un cachot. Bans le même temps, le tzar exterminait la famille des Kolytscheff; il envoya à Philippe la tête d'ïiao Borissévitsch, son neveu, et lui fit dire : « Voilà les restes de ton parent chéri ; tes enchantements n'ont pu le sauver ! » Philippe se lève à ces mots : il prend la tête, la bénit et la remet à l'envoyé du tzar.
Cependant Yvan-Vassiliévitsch craignit bientôt les suites de l'attachement des Mosloiite* pour le métropolitain déposé : il apprit que dn matin au soir ils se portaient en foule autour du couvent de Saint-Nicolas, et que là, les yeux fixés sur la cellule du captif, ils se racontaient
mutuellement les miracles opéré* par sa sain- 1 scène préparée, on amène devant le tzar Vladileié. Il prit le parti de faire conduire le prison- mir avec sa femme et ses deux jeunes fils : ils
nier au monastère d'Otrotsch, situé dans le gou vernement de Tver, et fit procéder sur-le-champ à l'élection d'un nouveau métropolitain : c'était Cyrille, archimandrite de Troilskaïa.
Délivré d'un pasteur sévère, inflexible, qu'il venaitde faire remplacer parun homme faible et sans caractère, Yvan se trouva libre de s'abandonner désormais à sa férocité autocratique. Jusque-là il avait fait périr des individus, il commença à exterminer des villesentières ! Torjok fut le premier théâtre de ces meurtres. Dans un jour de foire, une querelle «'étant élevée entre les opritsckntks et les habitants, le tzar déclara aussitôt ceux-ci coupables de rébellion et les flt mettre à la torture ou précipiter dans la rivière. Les mêmes scènes se renouvelèrent à Kolomna. A côté de ses cruautés la peste vint exercer ses ravages!...
Quatrième époque de la tyrannie et des massacres (1569-1571). Marie, seconde épouse d'Yvan, mourut le l*' septembre 1569; mais dix jours étaient à peine écoulés que déjà il se haia de retourner dans l'affreuse solitude d'Alexandrovskaïa, pour forger de nouvelles conspirations, pour inventer de nouveaux supplices. La mort de Marie semblait lui avoir ligué la faculté de se surpasser encore dans la carrière des cruautés. Il fil répandre le bruit que la tzarine avait été empoisonnée par de secrets ennemis, voulant ainsi préparer les Moskovites aux nouveaux transports de sa rage.
Yvan avait un cousin qui s'appelait Yladimir ; celui-ci s'était rendu à Nijni par Kostroma, où il avait été reçu en grande cérémonie par le clergé et les citoyens. Aussitôt que cette nouvelle fut parvenue à Moskou, le tzar donna des ordres pour y faire amener les commandants de Kostroma qu'il envoya au supplice. En même temps il écrivit affectueusement à son cousin pour l'engager à se rendre auprès de lui. Yladimir se mit en route sur-le-champ avec ses enfants et son épouse, et s'arrêta au village de Stotina, situé à trois verstes d'Alexandrovskaïa. Ayant donné connaissance de son arrivée, il attendait les ordres du tzar, lorsque tout à coup il aperçut une troupe de cavaliersarrivant au grand galop, le sabre à la main. Yvan étaitau milieu de la troupe ; il descend de cheval et entre dans la maison d'un paysan. Le cuisinier du tzar, soudoyé à cet effet, se présente comme accusateur. Après cette TOM II.
jeunes
tombent à ses pieds, protestent de leur innocence et demandent à entrer dans un couvent. • Traîtres, s'écria-t-il, vous m'aviez préparé du poison ; eh bien, vous allez le boire. » Aussitôt on apporte la coupe fatale. Vladimir, prêt à quitter la vie, hésitait cependant à se donner la mort de sa propre main, lorsqu'Eudoxie, son épouse, femme d'esprit et de mérite, voyant qu'il n'est point de salut pour eux, essuie ses larmes et dit à son mari avec fermeté : € Notre mort n'est pas un suicide, c'est l« tyran qui nous empoisonne : mieux vaut encore mourir de la main du tzar que de celle du bourreau. » Yladimir fait ses adieux à son épouse, bénit ses fils, prend la coupe d'une main assurée et la vide. Kudoxie et ses enfants ayant suivi son exemple, ils se mettent à prier ensemble ; le poison commençait à opérer : Yvan fut témoin de leurs convulsions, de leur mort!... 11 fit appeler les dames et les suivantes de la princesse Eudoxie, et leur dit : « Voilà les cadavres de mes ennemis! vous étiez à leur service, mais je veux bien user de clémence envers vous, et je vous fais grâce de la vie. • Saisies d'horreur à la vue des corps inanimés de leurs maîtres, elles s'écrient d'une voix unanime : « Monstre sanguinaire, nous ne voulons point de ta miséricorde î Nous t'avons en exécration ! Fais-nous mettre en pièces, nous méprisons la vie et les tourments. > Yvan donne l'ordre de les dépouiller de leurs vêtements et de les fusiller. Euphrosine.mère de Yladimir, et Àlexandrine, bellesœur d'Yvan, furent noyées dans la Scheksna, pour avoir versé des larmes sur les victimes de la fureur du tzar.
Novogorod-la-Grande et Pskow, autrefois républiques florissantes sous la protection bienfaisante des grands-ducs de Lilvanie, domptées depuis par l'autocratie moskovite, conservaient encore une ombre de leur existence civile. Quoique les dispositions de deux villes affaiblies ne fussent, en aucune façon, dangereuses pour le tzar, elles l'irritaient néanmoins : de sorte qu'an printemps de l'année 1569, imitant l'exemple de son père et de son aïeul, il fit transporter à Moskou cinq cents familles de Pskow et cent cinquante de Novogorod. Ceux qu'on arrachait à leur patrie versaient des larmes amères; ceux qu'on y laissait tremblaient dans l'attente des événements qu'annonçaient ces premières mesures.
Un misérable, nommé Pierre, ayaut reçu le
châtiment de sa mauvaise conduite» résolut de s'en venger sur les habitants de Novogorod ; il fabriqua, sous le nom de l'archevêque et des habitants de cette ville, une lettre de soumission pour le roi de Pologne; il la cacha derrière l'image de la Vierge da os l'église de Sainte-Sophie, puis il se réfugia a Moskou et alla déclarer au tzar la prétendue trahison de Novogorod.
Au mois de décembre 1569, lo uar, accompagné de son fils Yvan, de toute sa cour et de sa légion favorite, quitta la slobode Alexandrovskaia. Arrivé à Kline, le tzar donne à sa légion le signal des meurtres; et depuis Kline jusqu'à Gorodnia, ces monstres marchèrent lo glaive nu, couverts du sang des infortunés habitants, et arrivèrent ainsi jusqu'à Tver. Là, dans une étroite cellule du monastère d'Otroisch, respirait encore le saint vieillard Philippe; le tzar envoie son favori, et l'odieux Skotiraioff étouffa lesaint homme, orne de la glorieuse couronne du martyre. Pendant cinq jours la ville de Tver fut livi •ée au pillage. Les prisonniers de guerre polonais, détenus dans les prisons de cette ville, furent égorgés ou noyés dans les trous faits à la glace du Volga. Toute la contrée qui s 'étend jusqu'au lac Kmen fut mise à feu et à sang. Tous ceux que l'on rencontrait sur la route étaient massacrés, sous le prétexte que l'expédition d'Yvao devait être un secret pour la Russie.
Le 2 janvier 1570, la nombreuse avant-garde du tzar entra dans Novogorod ; elle avait eu soin d'entourer la ville de fortes barrières, afin qu'il ne pût s'en échapper un seul homme. On commença par fermer les églises et les couvents, par garrotter les moines et les préires, exigeant d'eux vingt roubles par tête. Celui qui se trouvait hors d'état de payer celle amende était battu, fustigé publiquement du matin au soir. On mit sous scellés les maisons des plus riches citoyens, en même temps que l'on chargeait de fers les négociants, les marchands, les gens de robe, dont les familles étaient mises en surveillance dans leurs habitations. Le silence de la terreur régnait dans Novogorod. Ne pouvant deviner la cause ou le prétexte de ce châtiment, les citoyens tremblants attendaient l'arrivée du izar.
Le 6 janvier, jour de l'Epiphanie, Yvan s'arrêta avec sa troupe à Gorodiscbtsché, bourg situé à deux verstes de Novogorod. Le le ndemain on mit à mort tous les religieux qui n'avaient point payé l'amende : ils fui ent assommés à coups de massue et transportés ensuite dans leurs monas-
tères respectifs pour y être enterrés. Le 8, k tzar, accompagné de son fils et de sa légion, fit son entrée à Novogorod. L'archevêque Pimèae avec le clergé et les images miraculeuses l'attendaient sur le grand pont : il voulut lui donner sa bénédiction; Yvan refusa de la recevoir et lui dit d'un ton menaçant : « Homme impie, ce n'est pas
• la croix vivifiante que je vois entre les mains,
• c'est une arme meurtrière que tu veux m'eofon-
• cer dans le cœur. Je connais tes perfides projets et ceux de celte vile population. Je sa» » que vous êtes prêts à vous livrer à Sigismond- » Auguste ! Dès ce moment lu n'es plus à met » yeux le pasteur des chrétiens, mais uo ennemi
• de l'église et de sainte Sophie, un loup oroa*
• sier, destructeur; un misérable, acharné con- » ire la couronne de monomaque. • Après ce* invectives, il lui ordonna de reporter le crucifix et les images dans l'église de Sainte-Sophie, où il fui entendre la messe ; il pria avec ferveur, se rendit ensuite au palais épiscopal, se mit à table avec tous ses boïars, et commerça à dfncr : tout à coup il se lève et pousse un cri effroyable!.... Ace signal, ses satellites paraissent; ils saisissent l'archevêque, ses officiers, ses gens de service. Le palais, les cellules, sont à l'instant livrés au pillage. Le prince Léon Soll) koff, maître de la cour, et Eustache, confesseur du tzar, enlevèrent le trésor, les vases sacrés, les images, les cloches; ils dépouillèrent également les églises des riches monastères; après ces sacrilèges, coroœeo-
cèrent les jugements Ils étaient rendus par
Yvan et son fils, de la manière suivante ; tous les jours on amenait devant eux de cinq cenlsà mille Novogorodiens, qui étaient aussitôt assommés, torturés ou brûlés. Quelquefois ces malheureux, attachés à des traîneaux, par la tête ou par les pieds, étaient traînés sur la rive duYolkhov, à l'«adroit où cette rivière ne se couvre pas de glace ea hiver, Là, de la hauteur du pont, on les précipitait dans l'eau par familles entières, les femmes avec leurs maris, les mères avec leurs eofiisuà la mamelle, tandis que les hommes d'armes moskovites, armés de pieux, de lances et de haches, se promenaient en bateaux sur le Volkhov, perçant, menant en pièces ceux des infortunés qui surnageaient à la surface de la rivière. Yvao, suivi de sa légion, visita tous les monastères des onvirons. Des bandes de ces brigands furent aussi envoyées dans les domaines de Novogorod, pour y piller et exterminer les habitants sans distinction, sans examen. Et ces scènes durèrent sans
interruption pendant six sbwaijiks ewtiêrks.
Le 12 février, lundi de la seconde semaine de grand carême, au lever du soleil, le tzar fit appeler devant lui ceux des Novognrodiens de distinction qui restaient encore vivants, un pnf chaque rue. Ils parurent, semblables à des spectres, pâles, exténués par le désespoir et la terreur, attendant le coup de la mort. Il leur dit arec douceur : c Habitants de Novogorod qui avez conserve la vie, priez Dieu pour qu'il nous accorde un règne heureux ; priez pour nos soldats, fidèles serviteurs de Jésus-Christ, afin que nous triomphions de nos ennemis visibles et invisibles. Que le Tout- Puissant juge votre nrchevêque, le traître Pimène,et ses abominables complices; c'est sur eux que doit retomber le sang qui a coulé dans ces lieux ! Maintenant, que les pleurs et les gémb&ements cessent ; que la douleur et les regrets se calment ; vivez et prospérez dans Novogorod. Je vous laisse, pour me représenter, mon boïar et voiévode, le prince Pronskoî, en qualité de gouverneur. Retournez en paix dans vos habitations. » Le sort de l'archevêque n'était pas encore décidé : on le fit monter sur une jument blanche, couvert de haillons, tenant dans les mains une muselle et un tambour de basque, affuble comme un vil histrion ; on le piomena de rue en rue, ensuite on le fil partir pour la capitale sous une escorte.
Yvan quitta sans délai Novogorod, et se dirigea sur Pskow après avoir expédié à Moskou la proie acquise par le sacrilège cl le pillage. Dans l'espace de six semaines de massacres, le tzar fit périr soixante mille individus de tout sexe cl de tout âge. Le Volkov était encombré de cadavres, de membres mutilés, et ses flots, teints de sang, furent longtemps à les charrier jusqu'au lac Ladoga. La famine et les maladies vinrent achever la furie tzarienne ; pendant sept mois, les prêtres ne pouvaient suffire à donner la sépulture aux morts : on les jetait dans une fosso commune Sans aucune cérémonie funèbre. Cependant Novogorod parut enfin se réveiller de sa morne stnpeur : le 8 septembre, les débris de la population se rassemblèrent pour célébrer une messe des morts dans un champ situé près de l'église de la Nativité, vaste cimetière où se trouvaient dit mille cadavres chrétiens enfouis sans funérailles 1 NoYOgorod-la-Grande n'était plus qu'un désert. Une partie considérable du quartier des marchands, jadis si populeux, fut convertie en une grande place ; après avoir démoli tous les
LOGNE. 587
bâtiments devenus inhabités, on y jeta les fondements d'un palais pour tes tsars!....
Yvan réservait à Pskow le sort de Novogorod. Le tzar passa la nuit du samedi dans le couvent de Saint-Nicolas a Loubatow. De là il découvrait cette ville doni les citoyens, effrayés à l'approche de la tempête, faisaient leurs adieux à la vie. A minuit, le son des cloches de toutes les églises de Pskow retentit aux oreilles du tzar. Son ima* gination lui représenta vivement avec quel sentiment douloureux les citoyens allaient aux matines prier pour la dernière fois. Aussi, dans un inexplicable élan dé pitié, il dit a ses généraux : t Émoussez vos glaives sur la pierre; que les meurtres cessent ! > Le lendemain il entra dans la ville, et vit avec étonnement, devant toutes les maisons, des tables dressées et couvertes de mets, d'après les conseils du gouverneur prince Tokmakoff. Le tzar se dirigea vers l'église; après le ' Te Deum, il visita la cellule du solitaire Nicolas. Celui-ci offrit à Yvan un morceau de viande crue, et le tzar lui ayant dit : < Je suis chrétien et je ne mange point de viande au grand carême, » l'anachorète lui répondit : • Tu fais pis : lu le nourris de sang ei de chair humaine, oubliant non-seulement le carême, mais Dieu lui-même ! > Alors, d'un ton menaçant, il prédit au tzar d'épouvantables malheurs, et parvint à lui inspirer un tel effroi, qu'il sortit incontinent de P»kow ; il demeura pendant quelques jours dans les faubourgs, permettant à ses opritschniks de piller les propriétés des plus riches habitants; mais il avait défendu de toucher aux biens des prêtres et des moines; il n'enleva que les trésors des couvents, quelques vases sacrés, des images, des livres. Il reprit le chemin de Moskou pour assouvir dans de nouveaux carnages son insatiable soif de sang.
Le moment était venu où les satellites les plus fidèles du tzar, longtemps calomniateurs, allaient périr eux-mêmes victimes d'une calomnie. Parmi les favoris, le prince Athanase Viazemskoï était seul confident des projets du tzar, qui les lui communiquait, dans sa chambre à coucher, pendant le silence des nuits. Un jeune enfant boïar, nommé Féodoroff-Lovischikoff, comblé de bienfaits par Viazemskoï, l'accusa d'avoir prévenu les Novogorodiens de la colère du tzar; il n'en fallut pas davantage pour le perdre. Yvan dissimula quelques jours; puis, tout ù coup, ayant fait appeler Viazemskoï pour lui parler des affaires de l'Etat avec sa confiance accoutumée, il donna ordre das-
sassiner, pendant ce temps, tous les serviteurs dévoués au prince. En rentrant chez lui, celui-ci aperçoit leurs cadavres ensanglantés. Sans laisser paraître ni émotion, ni surprise, il passe dans son appartement, espérant calmer le courroux du tzar par cette preuve de soumission. Mais à l'instant il est arrêté et jeté dans un cachot où se trouvaient déjà les Basmanoff, accusés, comme lui, de haute trahison. On Gt subir la question à tous les prévenus : celui qui n'avait point la force d'en supporter les douleurs Taisait des aveux mensongers qui le compromettaient, ainsi que ses compagnons, torturés également pour découvrir des secrets qu'ils ignoraient eux-mêmes. Les procès -verbaux, contenant les déclarations de ces malheureux, formèrent un acte d'accusation énorme qui fut présenté au tzar et à son fils. Aussitôt, les prétendus traîtres sont condamnés à mort. Leur supplice devait offrir aux regards des habitants de Moskou, déjà habitués aux horreurs, un spéciale capable de les étonner encore!
Le 2o juillet 1570, on vit dresser dix-huit potences un milieu de la grande place du marché, dans le quartier de Kitaï-Gorod; étaler des instruments de torture, allumer un énorme bûcher au-dessus duquel était suspendue une grande cuve remplie d'eau. Aces épouvantables apprêts, les Moskovites furent persuadés que leur dernier jour était arrivé, et que le tzar allait exterminer à la fois la capitale et ses habitants. Eperdus de terreur, ils fuient et se cachent partout où ils le peuvent, abandonnant dans les boutiques ouvertes leurs marchandises, leur argent. Bientôt la place est déserte ; on n'y voyait qu'une troupe à'opritschniks rangés autour des gibets et du bûcher embrasé, dans un profond silence. Tout à coup l'air retentit du roulement des tambours : on aperçoit le tzar à cheval avec son (ils ainé, objet de son affection. Il était accompagné des boïars, des princes et de sa légion, marchant dans le plus grand ordre, suivie des condamnés, au nombre de plus de trois cents, semblables à des spectres, meurtris, déchirés, ensanglantés, pouvant à peine se traîner. Arrivé au pied des gibets, Yvan promène ses regards autour de lui : étonné de n'apercevoir aucun spectateur, il ordonne aux légionnaires de rassembler les habitants et de les amener sur la place. Impatienté de leur lenteur, il court lui-mêni(î sur leurs pas, appelant les Moskovites au spectacle qu'il leur avait préparé, leur promettant grâce et sûreté. Les Moskovites n'osèrent point désobéir : ils sortent des caves,
des souterrains où ils s'étaient cachés, et se rendent, tremblants de frayeor, sur la place des exécutions, qu'ils remplissent en peu d'instants; les murailles, les toits étaient couverts de spectateurs : alors élevant la voix, le tzar leur dit: c Peuple de Moskou, vous allez voir des tortures
> et des supplices ; mais je punis des traîtres. » Répondez- moi, mon jugement vous paraît-il
> juste ? » A ces mots, de bruyantes acclamations parlent de tous côtés : Vive le tzar, notre rigueur et maitre! périssent se* ennemis! Yvan lit retirer de la foule des condamnés cent quatrevingts personnes, auxquelles il accorda la vie comme aux moins coupables; ensuite, le secrétaire du conseil privé, déployant un rouleau de parchemin, publia les noms des victimes.
Le conseiller Viskovnty ouvre ce cortège; les sicaires s'élancent sur lui, lui ferment la bouche, le pendent par les pieds et le taillent en pièces: Malouta-Skouratoff, descendu de cheval, coupa, le premier, une oreille au martyr.
La seconde victime fut le trésorier Tounikoff, ami de Viskovaty. On versait alternativement de l'eau bouillante et de l'eau glacée sur le corps de ce malheureux, qui expira dans d'horribles souffrances. Les autres furent égorgés, pendus ou hachés en morceaux. Le tzar lui-même, à cheval, d'un air tranquille, perça un vieillard de sa lance: dans l'espace de quatre heures, on mit à mort environ deux cents hommes! Enfin, ayant terminé cette horrible expédition, les meurtriers, baignés de sang, brandissant leurs épées fumantes, vinrent se ranger devant le tzar en poussant leurs cris de joie, hotdà! hoidà! cris des Tatars pour animer leurs chevaux, et glorifiant sa justice! Yvan, parcourant la place, examina les
amas de cadavres eu souriant Le prince Via-
zemskol expira, dans la prison, au milieu des tortures; et quant à Alexis Basmanoff, le tzar força le jeune Téodor Basmanoff à tuer son père! comme le prince Vassili Prozoroffskoï le fut par son frère Nicétas ! Après les confiscations, plusieurs personnes de distinction furent exilées à Biélo-Ozéro ; l'archevêque Pimènc fut déporté à Toula.
Le tyran se reposa pendant trois jours, car il était indispensable d'inhumer les cadavres; mais le quatrième on amena, sur la place, de nouvelles victimes que l'on mit à mort. Malouta-Skouratoff, chef des bouricaux, dépeçait à coups de hache les corps des suppliciés, et ces sanglantes dépouilles, privées de sépulture, restèrent huit
jours exposées à la voracité des cliieos qui se les disputaient. Les femmes des gentilshommes égorgés, au nombre de quatre-vingts, furent noyées dans lu rivière de la Mo»kva. Le célèbre voievode prince Pierre Obolenskot Sérébriannui voit tout à coup la légion des oprit$chntks fondre sur l'hôtel qu'il habitait au Kremlin, on enfonce les portes, et sous les yeux du tzar, on lui tranche la (été. On exécuta de la même manière Pleschtscheieff, Dobi ïnskoï, Yvan Voronlzoff, Tyrkoff, Kascbkaroff, etc. Le voiévode Nicétas Golokhvastoff, attendant la mort, avait quitté la capitale et pris la tonsure dans un monastère situé sur les rives de l'Oka. A la nouvelle que le tzar avait expédié ses satellites pour s'emparer de lui, il alla à leur rencontre et leur dit : t Je suis celui que vous cherchez. » Yvan le fil sauter en l'air sur un baril de poudre à canon, et dit en plaisantant: < Les cénobites sont des auges qui doivent s'cr.voIcr au ciel. > Le dignitaire MiassoïédolTavait une épouse charmante :
elle fut saisie, violée et pendue aux yeux de gné dans son sang, tombe sans connaissance. On
son mari, auquel on trancha la tète. Le prince Yvan Schakhoffakoï fut tué de la propre main du tzar, d'un coup de masse d'armes. Plusieurs princes, Prozoroffskoï, Ouchaly, les Zaboloskoï, les Boutourline subirent le même sort. Deux frères, les princes André et Nicétas Meschischerskoï, en défendant avec valeur la nouvelle forteresse du Don, tombèrent sous les coups dos Tatars de Krimée. Les corps de ces deux guerriers n'étaient point inhumes lorsque lessicaiies du tzar se présentèrent pour les égorger : on leur wionira les dépouilles inanimées! 11 en arriva autant à l'égard du prince André Olenkine : les assassins tiariens, expédiés de Moskou, le trouvèrent mort au champ d'honneur; loin d'en être touché, le tzar assouvit sa furie sur les enfants de ce brave guerrier : il les fit mourir dans l'exil.
Outre les poêles ardents, on construisait, pour la torture, des fourneaux d'une espèce particulière ; on fabriqua des tenailles, des griffes de fer, de longues aiguilles. On coupait aux malheureux patients les membres l'un après l'autre; on les sciait, pour ainsi dire, en deux parties, au moyen de cordeaux; on les écorchait tout vifs; on leur tailladait la peau du dos par longues tranches ! Et lorsqu'au milieu des horreurs du
carnage, la Russie était comme pétrifiée par la terreur, le palais d'Yvan retentissait du bruit de joyeux festins. Le tzar s'y livrait au plaisir, en-
touré de ses satellites cl d'histrions qu'où lui
envoyait avec des ours. Il se servait de ces animaux pour la chasse aux hommes dans ses moments de luieur, ou comme simple divertissement. Quelquefois, apercevant près du palais une troupe de citoyens paisiblement rassemblés, il faisait lâcher deux ou trois ours et riait aux éclats de l'épouvante, des cris de celle multitude en fuite, poursuivie par les bêtes féroces, qui déchiraient quelques malheureux.
L'un des principaux amusements du tzar était une nombreuse troupe de bouffons dont les fonctions étaient de le faire rire avant et après les meurtres. Souvent ils payaient de leur vie un bon mot hasardé. On distinguait parmi eux un prince Gvozdicff, qui occupait un rang élevé à la cour. Un jour, mécontent d'une de ses plaisanteries, le uar lui versa sur la tête une écuelle de soupe bouillante; le malheureux, poussant un cri de douleur, veut prendre la fuite; mais Yvan lui porte un coup de couteau, cl Gvozdiéff, bai-
appelle sur-le-champ le docteur Aroolphe : • Sauvez mon bon serviteur, lui dit le tzar ; j'ai plaisanté avec lui un peu trop rudement. — Si rudement, répondit Arnolphe, que Dieu seu! et Votre Majesté pourraient le rendre à la vie. 11 ne respire plus! » Le tzar fit un geste de mépris, donna au mort l'épiihèlc de chien et continua de s'amuser.
Un autre jour, au moment où il était à table, le voïévode Boris Titofl se présente devant lui, s'incline jusqu'à terre et lui adresse les compliments accoutumés : « Dieu te conserve, mon cher voievode, lui dit le tzar; tu mérites une grâce de ma part; > et prenant un couteau, il lui coupe une oreille! Tiioff, sans laisser paraître la moindre douleur, sans changer de visage, remercia le tzar de sa gracieuacté, et lui souhaita un heureux règne. Quelquefois le tyran, bien que plonge dans la sensualité, semblait en oublier les plaisirs ; il repoussait soudain les mets et les liqueurs, abandonnait les feslins, puis, d'une voix de tonnerre, appelant sa légion, il s'élançait sur un cheval et courait se baigner daus le sang. C'est ainsi que, quittant un diuet somptueux, il sortit un jour de son palais pour aller massacrer les prisonniers de guerre polonais, enfermés dans Moskou. Celte fois-ci l'épreuve fut dure : il n'avait point affaire à de vils su. jets moskovites qui souffraieol si ignominieusement tant d'horreurs, mais à des Polonais libres
et civilisés. Le Polonais Bykowski arracha la lance des mains du tzar, et allait l'en percer luimême, lorsqu'il reçut la mon d'un çoup porté par le Izarévitsch Yvan-Yvanovitsch ; car, dans de semblables occasions, ce jeune prince secondait sou père avec ardeur, comme pour enlever aux Moskoviles jusqu'à l'espoir d'un règne plus doux
dans l'avenir Après avoir assassiné plus de
oent Polonais enchaînés, le farouche exterminateur s'en retourna triomphant dans son palais, aux cris ordinaires de ses satellites : holdù, hotdà, et se remit â table!....
Un ambassadeur italien s étant un jour présenté devant le tzar, sans se découvrir, Y van lui fit clouer son chapeau sur la tète. Malgré ce terrible exemple, Jérôme de Boze, ambassadeur de la reine d'Angleterre, osa encore mettre son chapeau en présence du tyran. « Sais-tu, lui demanda Yvan, quel traitement a subi un autre ambassadeur pour une semblable hardiesse? — Oui, répondit de Boze d'une voix ferme; mais je suis l'envoyé de la reine Elisabeth, et si l'on fait une insulte à son ministre, elle saura bien en tirer une vengeance éclatante. — Voilà un brave! » s'écria le tzar; et se tourriani vers ses courtisans :«Qui de vous, ajouta-t-il, eût agi et parlé de la sorte pour soutenir mon honneur et mes intérêts? >
Une antre fois, ayant appris que deux dames s'étaient permis quelques plaisanteries sur son compte, il ordonna de les amener dans son palais; là, les ayant fait dépouiller de tous leurs vêtements, il versa un boisseau de pois sur le parquet et les obligea de les ramasser un à un. Ce ne fut qu'après avoir accompli cette singulière pénitence, qu'il leur fut permis de s'habiller et de retourner chez elles.
Cinquième époque de la tyrannie et des massacres (1571-1577). Ennuyédeson veuvage, bien que peu scrupuleux sur les lois de la chasteté, Yvan cherchait, depuis long temps, une troisième épouse. On amena au tzar, dans la slobode Alexandrovskaïa, des jeunes filles de toutes les villes des possessions moskoviles, sans distinction de naissance, et au nombre de plus de deux mille. Chacune lui ayant été présentée séparément, il en choisit d'abord vingt-quatre, et parmi celles-ci, douze que les médecins et les sages-femmes eurent ordre de visiter. Il compara longtemps leur beauté, leurs grâces, leur esprit, et donna enfin la préférence à Marfa Sabakine, fille d'un marchand de Novogorod. Il choisit en même temps
pour épouse à son fils aîné Eudoxie Sabmtroff.
Tout à coup la Gancée du tzar tomba malade et commença à maigrir d'une manière surprenante. On répandit le bruit qu'elle avait été ensorcelée par de secrets ennemis, jaloux du bonheur domestique d'Y van. Les soupçons se portèrent aussitôt sur les proches parents des défuntes tzarines, Anastasic et Marie. On ordonna une enquête, et avec elle recommencèrent les massacres. Le prince Michel Temgroukhovitscb, beau-frère d Yvan, fut empalé. Les Yakovlctf, Sabonroff, périrent par le knout. Léon Solltkofl fut étouffé dans une prison. On imagina alors no nouveau genre de supplice. Élisée Bomélius, médecin, proposa au tzar d'employer le poison avec un art si infernal, que l'homme empoisonné expirait précisément à l'instant indiqué par l'autocrate. C'est ainsi qu'Yvan fit périr Griaznoï, le prince Gvozdieff-Rostoffskoî et plusieurs autres seigneurs.
Cependant le 28 octobre 1571 le tzar épousa la malade, espérant, comme il le disait lui-même, l'arracher à la mort par cet acte d'amour et de confiance dans la miséricorde du Tout-Puissant. Six jours après son mariage, il ordonna celui Je sou (ils avec Eudoxie; mais le banquet nuptial fut terminé par des funérailles! Marfa expira le 13 novembre, cause infortunée do la perte de tant d innocents.
Depuis, le tzar n'apercevait plus l'ombre d'une résistance, le moindre danger pour sa personne: il avait extermine ce qu'il appelait tes ambitieux: leurs rangs, leurs richesses étaient devenus le partage de nouveaux dignitaires, muets complaisants de sa cruauté. K assuré de la sorte, il abolit tout à coup (1572', au joyeux étonnement de ses sujets, l'odieuse légion des ôprilschnikt, jusqu'alors le brus di Oit de l'exterminateur, qui, depuis sept années, couvraient la MOskovie de sang, de ruines, et déchiraient l'Étal. Ce nom terrible disparut avec son hideux symbole. Les élus, dépouillés de leur uniforme, se rangèrent parmi les courtisans ordinaires, ou au nombre des fonctionnaires d'Etat, des militaires, n'étant plus soumis à un chef de bandes sanguinaires. Les Moskoviles osèrent penser que le terme des meurtres, îles pillages était arrivé! que la mesure de leurs maux était comblée !
Sixième époque de la tyrannie et des maslaCtts (1577-1581). Lenomd'onnV«cAniA*n'exUtait plus, toutefois la tyrannie n'était pas rassasiée de vicli-
mes ; seulement elles tombaient plus rarement : c 'était le crime fatigué de ses excès, endormi de lassitude, qui se réveillait de temps en temps t II resuit encore un nom illustre à porter sur l'immense liste des meurtres de ce règne sanguinaire : le premier des voïévodes, le prince Michel Vorolinskoi, fut livré aux supplices, dix mois après «es triomphes. Il était accusé, par un de ses esclaves, de sortilèges ; délation absurde et toujours agréable au tyrao. Ce célèbre guerrier, chargé de fers, fut amené devant le tzar. A l'aspect du débiteur, à la lecture de l'accusation, Voroniinskoï dit avec douceur : « Seigneur, mon aïeul et mon père mont appris à servir avec zèle Dieu et mon souverain; à recourir dans mes cliagriosaqx autels du Tiès-Haut, et non pas aux sorcières. Cecalomniateurest mon esclave; il est fugitif ci convaincu de vol. Pourrais-tu ajouter foi au témoignage d'un scélérat? » Pour toute réponse, le héros sexagénaire, couché, lié sur une bûche, fut placé entre deux brasiers ardent»!.... L'autocrate de la Moskovie lui-même se servait de son bâton ensanglanté pour approcher des lisons enflammés du corps de ce martyr.
On lit périr en même temps le voïévodc prince Nicetas Odoïéffskoï, frèro du la malheureuse Eudoxie, belle-sœur d'Yvan. Le vieux boîar Morozoff fut mis à mort avec ses deux fils et Eudoxie son épouse, Glle du prince Déméti ius Bclzkoï. Le prince Pierre Kourakinc, Y van Boutourline, Pierre Zaitzoff, l'un des plus zélés opritschnik»; Grégoire Sabakine, oucledc la feue tzarine Marfa; le prince Touloupoiï, favori du tzar; Nicétas Borissoff, l'écbanson Calisle Sabakine, beau-frère du tzar; l'écuycr prince Yvan DénéleievUsch, furent brûlés, dépecés, étranglés,
,aih"adé8 Yvan suivait constamment son $ys-
Umdefueion. S'il achevait d'exterminer les anciens seigneurs condamnés par su politique, il n'épargnait pas davantage les nouveaux qu'il proscrivait impartialement.
C'est à peu près à cette époque qu'il lit moiti é à mort un saint homme nommé Cornélius, abbé de Pskov, avecVassian MooromtzefT. son humble disciple ; ils furent écrasés au moyen d'un instrument de torture. Léonidas, archevêque de Novgorod, fut mis dans une peau d'ours, on lûcba
contre lui des chiens qui le mirent en pièces
Le médecin Bomélius, cet odieux instigateur des meurtres, fut brûlé vif sur la place de Moskoo.
Enfin quelques signes extraordinaires qu'on
apercevait au ciel ébranlèrent l'esprit do tzar. L'apparition d'une comète avait, disait-on, présagé de nouvelles calamités : le jour de Noël, par un ciel éclairé des rayons du soleil, la foudre avait embrasé la chambre à coucher d'Yvan, dans le repaire d'Alexandrovskaia : on avait entendu aux environs de Moskou une voix terrible qui criait : Fuyez, fuyez, Moskovitet! ... Dans les mêmes lieux, une pierre sépulcrale en marbre, sur laquelle se trouvait une inscriptioo mystérieuse et inexplicable, était tombée do ciel : le tzar étonne avait ordonné à ses gardes de la briser, après l'avoir examinée lui-même.
Mais la mesure des crimes n'était pas encore comblée, il lui restait à consommer le plus épouvantable pour son cœur paternel, et l'infanticide couronna l'horrible série des forfaits du système autocratique des tzars moskovites. Yvan préparait à la Russie un attire lui-même dans la personne de son fils qui était en tout point digne de son père. En 1582, lorsque le roi de Pologne Etienne Batory écrasait les Moskovites et reprenait sur eux lesanciennes provinces lilvanienues, le tzaiévitsch va trouver son père et lui demande d'être envoyé avec des troupes pour délivrer Pskov assiégée par des Polonais. Cette généreuse proposition excite le courroux d'Yvan : « Rebelle, s'écrie-t-il, tu veux me détrôner, de concert avec les boîarst » El il lève le bras contre son 61s. Boris Godounoflf essaie en vain de l'arrêter ; le tzar, avec son baion ferré, lui fait plusieurs blessures, et d'un coup violent sur la tête du tzai évitsch, il renverse l'infortuné baigné dans son sang. A cet aspect, la fureur d'Yvan s'évanouit. Frappé de terreur, pile, tremblant, il s'écrieavec l'accent du désespoir: * Malheureux, j'ai tué mon OUI » Il se jette sur lui en versant des larmes ; il l'embrassait, essayant d'arrêter le sang qui coulait d'une profonde blessure ; il appelait à grands cris le secours des médecins ; il implorait la miséricorde de Dieu et le pardon de son Gis Biais la justice céleste venait d'accomplir ses décrets! le tzar, altéré, l'œil
hagard, resta plusieurs jours assis auprès du cadavre de sa victime, sans prendre de nourriture, sans goûter on instant de sommeil ! Anx funérailles, le tzar, dépouillé des marques de sa dignité, couvert de lugubres vêtements, poussait des cris déchirants et se frappait la tête contre la terre , contre le cercueil de son malheureux
Gis Pendant quelques jours, abandonné aux
plus violentes angoisses, il ne connaissait plus
les douceurs du sommeil. Au milieu des nuits, comme épouvanté par des spectres, il se réveillait en sursaut, tombait de son lit, se roulait par terre, en poussant de lamentables cris : état affreux que l'épuisement de ses forces parvenait seul à calmer.
Enfin les derniers instants du monstre approchaient, mais il mourut comme il avait vécu, c'est-à-dire en exterminant les hommes. Il jouissait d'une santé robuste et croyait pouvoir espérer encore de longues années , il était dans sa cinquante-quatrième année ; mais il commença ù s'affaiblir visiblement dans l'hiver de 1584. A cette époque, parut une comète dont la queue avait la forme d'une croix. Le tzar s'etant rendu, pour la voir, sur Y e$ca lier rouge, l'observa longtemps et dit à ceux qui l'entouraient : » Voilà le présage de ma mort ! * Poursuivi par cette idée, il fit chercher en Moskovie et en Laponie des astrologues, de prétendus magiciens, en rassembla environ soixante et leur assigna pour résidence une maison dans Moskou ; tous les jours, son favori Belzkoi allait discuter avec eux au sujet de la comète. Bientôt Yvan fut attaqué d'une maladie alarmante. Ses entrailles commençaient à se corrompre et son corps s'enflait ; les astrologues lui ayant annoncé qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, c'est-à-dire jusqu'au 48 mars, il leur avait imposé silence en les menaçant de les faire brûler vifs s'ils avaient l'audace de répandre cette prédiction. Dans le courant de février, il s'était encore occupé d'affaires; mais le 10 mars il se sentit pis ; le 15 mars il contemplait ses pierres précieuses ; sa belle-fille, l'épouse de Téodor, s'élant approché du malade pour lui prodiguer de tendres consolations, recula d'horreur et s'enfuit épouvantée de sa lubricité....
Déjà les forces du tzar diminuaient sensiblement, et le délire de la fièvre égarait ses idées. Etendu sans connaissance, il appelait à haute voix le Gis qu'il avait tué ; il le voyait en imagination; il lui parlait avec tendresse... Toutefois le 17 mars il se sentit un peu mieux par l'effet d'un bain tiède ; le lendemain il dit à Belzkoi : < Allez annoncer la mort à ces imposteurs d'astrologues. D'après leurs contes, c'est aujourd'hui que je dois mourir, et je sens renaître mes
forces. — Attendez , répondirent ceux • ci , la journée n'est pas encore écoulée. » On prépara un second bain dans lequel il resta eoviroa trois heures; ensuite il se coucha, et prit quelque repos. Un instant après, il se lève, il demande un jeu d'échecs, et, assis sur son lit, il arrange lui-même les pièces pour jouer avec Belikoï. Tout à coup il tombe et ferme les yeux pour toujours (18 mars 1884).
Telle fut la fin d'un monstre autocratique. Pendant vingt-quatre années entières , trois cent mille victimes disparurent de la surface de li terre au milieu des tourments les plus cruel*. Tels étaient et le tzar et ses sujets ! Qui de lai ou d'eux doit nous étonner davantage?
Les souverains contemporains, soit qu'ils fussent ceinls d'une couronne royale, ou d'une tiare , ne trouvèrent rien à dire ou applaudirent hautement à la conduite de leur royal frire. Le vertueux et glorieux Etiènne Batory, roi des Polonais, élevait seul sa voix royale et homaiue contre les horreurs autocratiques. Citons l'exemple d'un pouvoir suprême spirituel et temporel. Grégoire XIII, ce vicaire de Jésus-Christ, qui, en apprenant les atrocités de la Saint-BarthéletnT en France, avait fait illuminer Rome, témoigna la plus vive satisfaction en trouvant, ainsi qu'il le pensait, l'occasion de réunir la Russie à son vaste troupeau. Grégoire XIII, en envoyant ai tzar, en 1576, le prêtre Rodolphe Klencbenqui connaissait la langue et les usages moskovites, lui dressa par écrit une instruction et chargeait son envoyé de déclarer aux bolars « que le pape » ayant beaucoup entendu parler de la puissance, » des conquêtes, de Vhéroîme, de la piété, des » qualités étonnantes et aimablee que possédait » le tzar Yvan-Yassiéliévitsch, s'empressait de sa- » lisfaire enfin le désir qu'il nourrissait depuis > longtemps, celui de témoigner à un monarque
• auui extraordinaire l'amitié la plue cordialt,
• espérant qu'il voudrait bien réprimer les Otlo-
• mans, et garantir l'intégrité de la religion de » Jésus-Christ sur tout le globe. >
Depuis, les noms propres et les dates ont seul* changé, mais les faits se reproduisent dans la soccession des siècles ; nous avons cité l'histoire ancienne, c'est à nos lecteurs à la comparer avw l'histoire contemporaine ! . . . .