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Kalinka, La Diele de qualre ans, II, p

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Mais la raison de cette excroissance exorbitante de Telement nobiliaire et de cette absence de ressources proportionnees i ses ambitions? EUe ne saurait 6tre apergue dans la jeunesse relative de I'Etat polonais. Un avenement plus tardif encore dans le champ d*activit6 europeenne n'a pas emp6ch6 la Russie de constituer un gouvernement fort et de trouver de quoi le nourrir. On doit en dire autant des traits specifiques qui ont marque la vie politique de Tancienne Pologne et qui ont commun6ment passe pour avoir cause sa mine. Base ethnographique etroite et large expansion colonisatrice, esprit de liberty rebelle i toute contrainte et epanouissement de Tindividualisme, pouvoir monarchique strictementlimite et developpement excessif du parlementarisme, godt du self-governement et defiance presque maladive i Tegard de toutes les formes de pouvoir personnel ou coUectif, ils se laissent tons > decouvrir en Angleterre, k la m6me 6poque, avec m6me, au xvm® si6cle, la similitude d'une dynastie allemande, introduisant dans Torganisme national le meme afflux d'^lements strangers.

Le mot de T^nigme semble bien se trouver dans un ensemble de causes et d'effets, qui n*a pas manque d'attirer Tattention des historiens,

mais dont la portee enti^re paratt leur avoir jusqu'ici 6chapp6. Le cas est k la v6rit6 complexe et deconcertant, banal et en mSme temps des plus singuliers. Au d6but, phenomfene de croissance precipitee et exub6rante, sous Taction d'influences stimulatrices d'une exceptionnelle energie; puis, k la suite d'un brusque changement de conjonctures, rupture d'iquilibre dans Tappareil dynamique ainsi mis en jeu, atrophic d*un c6t6, hypertrophie de Tautre, et decadence de Tensemble, justifiant les appreciations pessimistes^ avec, cependant, continuation partielle d'une vitalite puissante, propre, sous certains rapports, k l^gitimer Toptimisme le plus exalte. Jusqu'i la seconde moitie du xv* sifecle, la Pologne est un pays non seulement agricole, mais de grande activity commerciale et industrielle, k la mesure du temps. T6moin le 16gendaire Wierzynek, marchand de Cracovie, dont le faste, illustr6 par une f^te offerte en 1365 au roi Gasimir le Grand, n'a et6 eclips6 au m^me lieu, ni alors, ni depuis, par aucun deploiement d'hospitalit6 seigneuriale, et dont le souvenir s*est conserve jusqu'i nos jours. De 1096 k 1270, les guerres des Groisades n'ont pas seulement cr6e, d'Occident en Orient, un grand courant d*activit6 militaire ; Tindustrie et le commerce suivaient le mouvement. Derrifere la pieuse ru6e des chevaliers du Ghrist, tout un reseau se formait de

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relations economiques, qui, dans la masse mal consolidee encore de la societe europienne, d6terminait la formation de multiples n^oplasmes politiques. Des foyers industriels et commerQants de rOccident, deux routes conduisaient aux nouveaux marches conquis en Orient : Tune, maritime, par TAdriatique, Tautre, terrestre, par les pays l^chites etrussiens. Sur lapremifere, au point d*6tape central, Venise s'est erig6e et est arrivee promptement k une puissance colossale; sur la seconde, TEtat polonais a pris son essor. A rapprocheb les dates, k analyser le procfes d'agregation et d'assimilation, par lequel de Theritage informe des Boleslas, amalgame encore chaotique et incoherent d*61ements ethniques, se d6gage deux sifecles plus tard (1288-1370) Tempire de Gasimir le Grand, on acquiert la conviction que le ciment par lequel ont ete sondes ces atomes de vie organique, comme T^nergie qui a determine leur developpement ult6rieur en un corps commun, leur ont 6te fournis par un concours de ciTconstances ^conomiques favorables, cr^6 i cette 6poque.

Par son effet, la Pologne de Gasimir le Grand s'est trouvee introduite dans la sphfere de la vie commerciale et industrielle de TOccident et consequemment dans le giron de sa civilisation, en y obtenant d'embl6e une situation privil6gi6e. Ayant besoin d'elle, TEurope la nourrit mate-

riellement et moralement. La trouvant sur son chemin^ elle lui cfede une large part de sa richesse et de sa culture. Cracovie et L6opol deyiennent (fes emporiums, ou affluent et se concentrent tous les trisors de deux mondes, et, avec ces capitales, le nouvel empire polonais prend une ampleur et une puissance en proportion. Son developpement est de certaine faQon artificiel, parce que dependant essentiellement des apports ext^rieurs ainsi recueillis; il participe de la y^gStation h&tive et luxuriante des serres chaudes. Un si6cle suffit au fravail de plusieurs, un rfegne i Tceuvre de toute une dynastie. Ayant recueilli un empire « en bois i>, Casimir le Grand en laisse un « en pierre », selon une locution popularis^e, qui, au propre comme au figur6, a r^pondu k une realite historique. Et la Pologne de son r^gne a bien devanG6 le monde germanique tout entier dans la possession d'une University.

La plante 6tait forc6e ; avec le temps elle avait chance, cependant, de pousser dans le sol des racines assez profondes, d*6ployer sur un tronc epaissi une ramure assez vigoureuse, pour se suffire k elle mfeme et poursuivre un developpement normal. Le temps lui a manqu^. La catastrophe qui, trois sifecles plus tard, devait mettre fin k son existence, a ete precedee par une autre, qui a prepare celle-lJi : les Turcs ont occup6 Constantinople (14S2), les hordes tatares se sont

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emparees du littoral de la Mer Noire, et, preaque au m6ine moment, le cap de Bonne-Esp^rance double et TAm^rique d6couverte (1486-1498) ont donne un autre cours au commerce et k Tindustrie du monde europ6en. Adieu les relations fructueuses avec TOccident et TOrient! Tari le Pactole qui, de part et d'autre, se d6versait sur le sol polonais et le fertilisait ! L'Europe a tourn6 le dos k ce pays et Ta laiss6 en tMe k t^te avec la sauvagerie turco-tatare.

La patrie de Casimir le Grand et de Wierzynek est d^sormais semblable k un nouveau-n6 qui aurait 6t^ s^pare avant Theure de la mamelie nourrici^re. La vie et la croissance du nourrisson pr6matur6ment sevr6 ne seront pas arr^t^es, mais ses organes se d6velopperont et fonctionneront irr^guliferement, avec des points de force et des points de faiblesse mal accord6s. Avec ce qui faisait la prosperite de ses villes « de pierre », toute la fortune de Tempire des Piasts a croule. La culture intellectuelle a partagd le sort de la richesse 6conomique. La Pologne du xvi" sifecle se pr6sente d6ji k la vue comme un pays presque exclusivement agricole, done relativement pauvre, et les sciences^ les arts, ces fruits et ces

fleurs de la civilisation, ne poussent pas sur un sol maigre.

Cette Pologne parait aussi etablie sur un pied beaucoup trop somptueux. II en est d'elle comme de Venise, sur Tautre artere commerciale, simultanement coup<^e. Ici et Ik, les proportions de r^difice ont cess6 de repondre k sa de;:>li nation; son architecture majestueuse est un decor plante en porte-k-faux. En fait, Thistoire des trois derniers siMes de son existence politique fournit en ce pays un exemple collectif de ce train audessus des moyens dont les particuliers y ont contracte eux-memes I'habitude. Pourlesoutenir, un effort heroique a et6 n6cessaire, d'oii des manifestations surprenantes de grandeur, s'opposant sporadiquement k des defaillances chroniques; des sursauts momentanes d'6nergie, n'interrompant pas une progression continue de declin.

Cette Pologne est, enfin, un pays auquel, g^ographiques et politiques, les conditions de son existence ont impose la necessite d'une lutte sans trftve, pour cette existence m^me. EUe etait deji, face a Touest, Tavant-poste dif monde slave contre la pouss^e germanique; elle devient maintenant, face a Test, la sentinelle perdue de la chretiente et de la civilisation contre Tlslam et la barbarie. Sur toutes ses fronti^res, elle doit tenir constamment bandS un arc, dont la detente va en s'affaiblissant.

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L^effort est fourni par ua seul Element : la noblesse, le seul qui n'ait pas souffert directemeat du chaugement survenu. De certaine faQon, il y a m6me gagni. Attachee 4 la lerre, cette noblesse n*a pas cesse d'en tirer des ressources relaiivement considerables et monopolis6es k son profit. La decheance de sa rivale en richesse et en influence, dans les villes en mine, lui yaut un surcroit d'importance. EUe va se d6velopper demesurement. Par voie d'agregation ou de parturition, les anoblissements multiplies s ajoutant k r augmentation des families, elle se ramifiera k Tinfini; elle s'etagera en degres, qui descendront vers le plus bas niveau de Techelle sociale, au point de s'y confondre presque, aux privileges prfes, avec le proletariat des campagnes, et elle s'y 6rigera en une sorte de democratie, blasonn^e, privilegi6e et pourtant pleb^ienne dans quelques-'Unes de ses parties, bien que laissant en dehors et au-dessous d'elle, bourgeoisie d6chue et paysannerie maintenue en esclavage, la masse de la population.

La Pologne agricole est desormais sa Pologne ; elle en porte la fortune sur ses epaules 61argies, et on lui doit cette justice qxxk cette t4che, audacieusement assumee, elle suffira quelque temps, ne s y 6pargnant pas. La colonisation de Timmense domaine lituano-russe est son ceuvre, comme le sang verse sur les marches orientales est son

sang. De part et d'autre» la dipense de vaillance et de labeur aura 6t6 grande. Le r^sultat laissera a desirer. II sera fragmentaire, et unilateral. Limitee k Texploitation du sol, Tactiyite des gentilshommes laboureurs nigligera les autres champs de culture. Leurs ambitions se confineront dans le cercle etroit des intSr&ts de classe. Leur programme, dans les steppes ukrainiennes, se bomera k Textension des surfaces productives. La conversion de la cbevalerie cosaque en paysannerie corvSable en fera naturellement partie, et, operee sans les managements necessaires, elle ruinera Tentreprise.

L'esprit de * caste se laisse aussi reconnaitre dans la forme que cet Element dirigeant donne d^finitivement k la vie commune au sens le plus large, corps et 4me de Torganisme politique et social. Ne comptant avec rien ni persohne, le demos nobiliaire a congu pour son usage exclusif cette combinaison particuli^re, 11 Fa adapt^e k ses convenances et on doit concSder que, par sa-souplesse, sa plasticity et sa mobility, elle a repondu parfaitement k son objet. Le plan en a ete partiellement monte sur le module m^di^vaL L'Europe occidentale des xiv* etxv* sifecles n'avait pas k en fournir d'autre, et plus tard le courant a 6t6 interrompu. La Pologne du xvi* sifecle a 6t6 k peine touch^e par le mouvement de la Renaissance. Elle se trouvait d6j& k T^cart. Elle n'a pu

renaitre, EUe n'est pas retournee au culte de Tid^al grec et remain, ou elle n*a emprunt6 h cette source que ce que le christianisme lui-m6me y a puis6, en une autre renaissance de Tidee d^ liberty, qu'il d^gageait de la conception punth^iste de la toute-puissance de TEtat. L'Europe occidentale s'est approprie cette partie de rh6ritage greco-romain ; la Pologne a recueiill Tautre. Elle I'a combinee avec Tidee purementchretienne de r^mancipation de rindividu^ et, sur ce fond, elle a developpe ce compose de rSpublicanisme a couronnement monarchique et de democratic k base nobiliaire, dont elle a fait son lot.

Gertaines particularites second aires de son organisation et de son existence primitives ont contribue k Torienter dans ce sens : absence de r616ment feodal, permanence de fortes traditions communautaires et importance des influences religieuses. Plus longtemps qu'ailleurs, TJ^glise a gard6 ici le rdle de civilisateur principal; avec I'instruction, capital du savoir et capital des idees morales, elle a repandu la notion de la responsabilitS du pouvoir humain devant les lois eternelles.

Bien que s'^loignant des nouvelles formes d'architecture politique et sociale simultanement

adoptees en Occident, cet Edifice polonais n'etait cependant pas en tout point et k beaucoup pris une copie servile et archa'ique de modeles surannes. Dans un style k lui propre, il rev^tait un cachet d'originalitS incontestable. II 6tait aussi progressif k sa fagon. Par certains traits, il devan^ait encore Theure europ6enne, et le fait s'explique ais^ment par la situation exceptionnellement privilegi^e des architectes, dont Tinspiration et le travail etaient libres de toute gdne, et par la concentration de leurs Energies et de leurs ressources dans cet emploi. Dans Tensemble, Torganisme polonais a 6t6 atteint d'une an^mie progressive dfes le commencement du xvi* sifecle, mais le demos nobiliaire a gardS longtemps encore une plenitude et mftme un trop-plein de forces, ainsi qu'en t^moignent, au siicle suivant, et Toeuvre de colonisation poursuivie sur les deux rives du Dnieper et les campagnes en Moscovie. Cette plethore partielle dans un corps generalement debility n'a pu se maintenir, pr6cis6ment, qu'i la faveur d'une formation politique et sociale qui portait d'un seul c6te tout le poids de Tappareil; mais, k la longue, la partie favoris6e devait ployer sous la charge. On a dit des institutions polonaises que, pour leur fonctionnement regulier, des anges Etaient n^cessaires. G'est k peu pris le sentiment que le Suisse La Harpe professa, aprfes experience, au regard de toutes

les democraties. A la d^mocratie polonaise les hommes eussent pourtant suffi, s'il s'en 6tait trouve en nombre suffisant. Mais la base de rSdifice 6tait trop etroite. Aillears, Tantagonisme des classes a fait commun^ment obstacle k une prompte realisation de I'^quilibre social; ici, r^quilibre etant exclu par le plan lui-mftme de la construction, celle-ci a, d&s le debut, affecte une ressemblance inquietante avec la tour de Pise.

Ge n'est cependant pas aux formes elles-memes de ses institutions que la Pologne a dd son isolement dans le monde europeen, mais bien aux idees et aux principes qui prisidaient k leur fonctionnement et ou, entre elle et lui, s'accusaient et s'accentuaient de plus en plus des differences dont il importe de d^finir la nature et la portee. S'il en est r6sulte, en effet, une incompatibility d'humeur et m6me de coexistence, qui aurait valu k cette Pologne du passS.un arr&t de mort, il est indispensable de reconnattre si et comment il est possible d'y soustraire la Pologne de Tavenir qu'il s'agit de faire revivre.

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