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CHAPITRE VIII

dUTRE-TOMBE

Au cours de son existence posthume, la Pologne a et6 au dehors, et plus particuliferement en France, Tobjet d'impressions diverses, allant des sympathies les plus* chaudes i un sentiment voisin de i'hosliiite. De 1793 k 1813, confondant leurs drapeaux et leurs exploits avec ceux des arm6es frangaises, les legions polonaises ont rendu populaires Theroisme des chevau-16gers de Somo-Sierra et le nom de Poniatowski. Aprfes 1831, les d6bris de Tarmee polonaise ont reQusur le sol frangais un accueil dont la tradition de gen6reuse hospitality s'est perpetuee jusqu'i ce jour, au benefice d'un certain nombre d*6tablissements polonais, fond^s k Paris. En une association d'idees et de sentiments qu'ils ont su estimer k son prix et k laquelle les ev^nements actuels donnent une valeur nouvelle, les Polonais ont

partage avec les AIsaciens-Lorrains les fonds affectes par le gouvemement frangais k Tentretien des refugi^s. En 1863, une partie du public fraiK^ais s'est passionii6e pour les nouveaux iasurges de Pologne, et, en 1867, pendant son sejour k Paris, le Tsar oppresseur n'a pas seulement essuye le coup de feu d'un ecervele polonais, mais encore Tapostrophe vengeresse d*un Frangais, destine k une haixte carrifere politique.

En m^me temps, au College de France, la trinit6 Michelet-Quinet-Mickiewicz devenait Texpression vivante d*une affinity intellectuelle et morale k laqudlle, quelques anuses avant sa mort, Renan a Toulu s'associer, en assistant k la translation des cendres de Tillustre pofete polonais du cimeti^re de Montmorency k la tombe que la piete de ses compatriotes lui destinait au Pantheon des gloires polonaises, a Gracovie.

Apris 1871, le r61e jou6 par quelques Polonais dans la Commune a determine un revirement, qui s*est accentu^, depuis, sous Tinfluence des liens nouveaux formes entre la France et la Russie, et la pauvre Pologne n'a plus, dans Tesprit du plus grand nombre, partag6 avec une autre victime de Tabus de la force Thonneur d'etre « celle k laquelle on pense toujours, sans en parler jamais ». Elle a 6te le plus g^n^ralement, sinon repudiee de parti pris, du moins oubli6e.

A ces courants affectifs ont correspondu des

mouvements d'opinion , egalement diversifies, portant sur le caractfere de la malheureuse nation, ses qualit6s et ses d^fauts, et relevant aux nues on la v^ouant aux gemonies. En 1863 deji, dans une reunion mettant aux prises les partisans et les adversaires d*une intervention frauQaise en faveur des insurg^s, un humoriste parisien diclarait qu*il fallait, certes, reconstituer une Pologne, « poury fourrer to us les Polonais ».

On peut dire (ju'i travers toutes ces vicissitudes la nation qui, avec Mickiewicz et Poniatowski, a compte, h^las ! aussi dans ^es rangs des Berezowski et des Wroblewski, est restee une inconnue^ ne m^ritant ni Texcfes d*honneur qui lui etait parfois accords, ni Tindigniti qui, k d*autres moments, en devenait la douloureuse contre-partie.

Elle a survecu k la catastrophe qui Ta ray6e de la liste des Etats europeens. Elle a conserve mftme outre-tombe certaines facultes de developpement organique. En deconcertant ses ennemis, ce ph6nomfene a pass6 pour miraculeux aux yeux d'un grand noinbre de Polonais eux-m6mes. II est pourtant, en histoire, d*observation courante, depuis les temps les plus recul6s. L'agora s'etait tue depuis longtemps et de la puissance militaire de Sparte il ne restait plus que le souvenir, quand la culture grecque a jete k travers le moade son plus vif eclat.

Le demembrement a d'ailleurs, de certaine mani^re, facility le maintien des energies vitales, dans le corps qui en ^tait victime, en divisant Teffort des copartageauts et en opposant m6me souvent, les unes aux autres, leurs manoeuvres contrari^es. Aux trait^s de Vienne, les trois parties disjointes de la Pologne ont reQu la promesse formelle qu'elles seraient dot^es d'institutions particuliferes en rapport avec leur passS. On salt comment cet engagement a et6 tenu. La Russie seule y a fait honneur au premier moment, par un essai de regime constitutionnel , d'ailleurs assez peu loyalement mis en pratique k Varsovie. Mais elle y a mis terme bient6t, et, en 1866, k rheure, ou, sur le champ de bataille de Sadowa qui les mettait aux prises, les deux autres puissances copartageantes faisaient jouer k Tenvi Thymne polonais, la troisifeme se livrait k une entrepfise de russification k outrance.

Ainsi Forganisme national obtenait des possibilites de recuperation partielle, non, cependant, sans que cette diversity de traitement et cette alternance des coups aggravassent pour la patiente, par voie de reaction, lessouffrancesqu'elle endurait.

En outre, dans Tceuvre de vivisection ellem^me dont elle 6tait Tobjet, les bourreaux se reprenaient k plus d'une fois. A propos des remaniements territoriaux projetes au cours de la

guerre actuelle par les puissances centrales, on a parl6 de quatrieme partage. On a 6i& loin de compte. Ayant dijk pass6 trois fois sous le cou* teau, de 1773 k 1795, k trois reprises encore, en 1807, en 1809 et en 1815, la victime a ete replac^e sur la table d'op^ration. Plus r^cemment, en mutilant Toeuvre du Congrfes de Vienne par la disjonction de la pfbvince de Chelm, Tancien gouvernement russe a taill^ k nouveau dans la chair vive. R^duits d6j& k ne communiquer entre eux qu'au benefice d'un passeport, des membres d'une mdme famille ont vu se dresser entre eux une nouvelle frontiire.

L'unit6 nationale a resists, quelque facility que ceux qui s' employ aient k la d6truire trouvassent, de leur c6t6, dans Tetroitesse du champ ou ils pouvaient concentrer leur e£fort. Le fonds national conscient et resistant 6tait, on Ta vu, r6duit ici, an debut, k la noblesse et k la bourgeoisie, cette dernifere comprenant encore, en forte proportion, des 616ments de consistance tris relative, d'origirie allemande ou juive. En dehors d'eux, la masse de la population constituait jusqu'Ji une 6poque recente un element neutre, ou m^me hostile au regard du passe historique, qui, pour elle, ne repr^sentait, sous le regime du servage, que des sifecles de misfere et d'abjection.

La question de raffranchissement avait bien et^ pos^e, on Ta vu aussi, d^s le commencement

du XVII* sifecle. A la fin du xvni* Telite de la nation s'y etait montr^e acquise ; Kosciuszko en fut un partisan decid6. Mais, pour cette oeuvre m^me, le dictateur n'^tait pas homme a user de ses pouYoirs discretionnaires. L'acte de liberation devait Stre r^alis^ par les copartageants et naturellement exploite au gre de leurs inter^ts, au cours d'une lutte ou, entre la seduction et la violence, ils allaient epuiser tons les moyens. L'Autriche y a mis d'abord k Tessai ia maniire douce.

L'ancienne lioblesse polonaise ne connaissait pas de titres nobiliaires. Etant r^publique malgr6 qu'elle eiit un roi, la Pologne n'en cr^ait pas et ne se pr^tait qu'avec une extreme repugnance k en reconnaltre quelques-uns, d'origine lituanienne ou Strangire. En se rendant k Tetranger, les Polonais de distinction prenaient habituellement le titre de comte, comme les porteurs allemands de particule 6taient hier encore autorises k devenir barons au del^ de la fronti6ro et pendant leur s^jour au dehors. Mais Tusage de la particule m^me n'etait pas admis en Pologne, la desinence en ski des noms n'en constituant que requivalent grammatical, sans aucun sens nobi* liaire. Aujourd'hui encore, les Polonais n'en

usent qu'4 I'^tranger, et, mftme porteurs de litres, ils 6vitent, dans leur pays, d'en faire montre sur leur cartes de visile.

U s'en faut cependant que Taiicieniie noblesse polonaise se soil pass6e de distinctions honorifiques. Elle en a meme etrangement abus6. ^r Un chien sans queue est comme un gentilhomme sans emploi. i» Gette boiCtade que Mickiewicz a mise dans la bouche d'un des personnages de son Messire Thadee repond de faQon pittoresque k un trait de moeurs. Emplois et charges bonoriiiques ont pris an sein de la Republique polo* naise un d6veloppement extravagant. Bien que, dans les derniers temps surtout, la cour royale y flit r^duite k un appar&t assez mince, les charges qui en dependaient sont rest^es jusqu'& la fin extrSmement nombreuses. Elles ^taient en partie double, pour la Pologne et la Lituanie, et, en rapport avec le principe de decentralisation, elles comportaient encore des repliques provinciates, k Tinfini. II y avait des echansons de palatinat et des panetiers d'arrondissement. S'y ajoutait encore la masse des magistratures locales, c.iviles ou militaires, du woidwode, commandant plut6t nominal qu*effectif de la force armee dans soii palatinat, au modeste woUki^ chef non moios honorifique de milice dans sa commune. Et encore la tribu des starostes, possesseurs viagers de certains biens domaniaux, le pants bene me-^

rentium. II y en avail pour tout le monde. En outre, jusqu'k ce qu'ils fussent personnellement pourvus, les fils ain^s des titulaires de certaines charges 6taient d^sign^s par un vocable indignant cette parente: woidwodzic, fils de woUwode, $ta» roscic, fils de staroste, fete.

La dissolution de I'Etat polonais faisant disparaitre cet Olympe ou la vanit6 du demos nobiliaire trouvait sa satisfaction, TAutriche eut I'id^e d'en ofFrir la compensation k une partie des interesses. Elle annonga que les families possedant ou ayant possed6 dans leur sein des titulaires de charges donnant accfes au Senat, grands officiers de la couronne, woiewodes, castellans ou evAques, seraient recevables k soUiciter un titre de comte. C*6tait un moyen d'obtenir indirectement, de la part des impetrants, la reconnaissance de Toeuvre des partages et de se les rendre dociles. Et Tappet s'est trouv6 irresistible. Berlin ainsi que Saint-Petfersbourg suivant I'exemple donne par Vienne, bien qu'avec plus de reserve, des fourn6es de promotions comtales furent operies. La. haute aristocratic polonaise y a passd tout entifere, et, k quelques exceptions prfes, tons les titres actuellement portes par elle sont de cette origine. Les puissances copartageantes y ont ajoute la manne des distinctions de cour, voire m^me de quelques hauts emplois, et, depuis Sadowa, s'engageant plus r^solument

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dans cette voie, rAutriche a cr6e en Galicie toute une aristocratie nouvelle, en meme temps qu'elle ouvrait largement^ ses sujets poloQais» en dehors mSme de cette province, Tacc^s de toutes les carriferes. Des Pplonais ont k plusieurs reprises dirig6 la politique int6rieure ou ext6rieure de la monarchic habsbourgeoise. Simultanement, en sus de Tautonomie, la Galicie recevait, dans Tordre ^conomique, le bienfait complementaire de toute sorte de complaisances, an point d'en rendre le regime onereux aux autres parties de Tempire.

Gependant, jusqu'i Sadowa, I'Autriche ne s'^tait pas interdit aussi Temploi de la mani^re forte. EUe y avait m^me excell^.

On sait comment, depuis la repression de Tinsurrection de 1863, Yordre a regne a Varsovie. Gomme les casemates de Schlusselbourg, les bagnes de Siberie ont ete peupl6s de la fleur de la noblesse polonaise, et4 Wilno, issu d*une famille qui, sous Alexandre I", avait figur6 k la t^te du mouvement lib6ral, Mouraviov a bien mirite son surnom de pendeur. Un retentissement universel a ^te aussi donne aux moyens par lesquels le gouvernement prussien s'est occupe de r6duire en Posnanie, selon Texpression humoristique du

prince de Biilow, le puUulement des lapins polo^ 7%ais. Gependant, tant qu'elle n'a pas eu besoin de compter avec les sujets de cette origine pour assurer Tequilibre de sa politique rnterieure, rAutriche s'est, en matiere de ferocite k leur endroit, mise hors de pair, et de loin.

En 1846, destine k presider, quinze annees plus tard, k un essai d'accommodement polonorusse, le marquis Wielopolski publiait la fameuse Lettre <Vun gentilhoynme polonais an prince de Mettemich^ dont le sens, sous le couvert d'euphemismes de convenance, itaitque, de deux maux choisissant le moindre, le signataire acceptait poursa patrie la domination russe, si la Pologne pouvait k ce prix 6tre soustraite k Thorreur du joug autrichien. Au cours de la crise rivolutionnaire qui agitait TEurope k ce moment, des menaces d'insurrection s*6tant accusees en Galicie, pour les conjurer, le gouvernement autricbien s'itait avise d'organiser une jacquerie. Le triste h6ritage du pass6 lui donnait pour cette entreprise tou-tes les facilites, dans la partie orientale surtout de la province, peuplee de Ruthfenes, et le succfes en avait ete complet. Des families de gentilshommes polonais avaient kik miassacrees par douzaines, les autorites autrichiennes r6tribuant k bureaux ouverts les egorgeurs.

Sans effusion de sang, Texpropriation a et6, aux mains des deux autres copartag^ants, une

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arme encore passablement cruelle. Le gouvernement russe Ta employee sous des formes diverses. En SUB des confiscations, il a pratiqu6 les ordres de vente, individuels ou coUectifs. Les proprietaires polonais vis^s 6taient obliges de se d^faire .de leurs terres dans un delai assez court et ne pouvaient les ceder qu'i des Russes. Les-acquer«urs, dans ces conditions, etant maitres du march^, Top^ration se soldait pour la politique de russification par un double avantage : extirpation de r^lement polonais et sa mine. Telle est Torigine d'une des plus grosses fortunes russes, aux mains d'une famille dont un des membres a jou6 un rdle considerable dans les derniers 6v6nements. Le rachat k vil prix par un simple paysan, apr^s 1863, d'un immense lot de riches domaines, depouille des expropri^s, a servi k r^difier.

Au m^me moment, la reforme agraire offrait d'autres ressources k cette politique. Dans les provinces polonaises, le lotissement des terres destinies aux paysans affranchis a, dans une large mesure, affects, au regard de la noblesse polonaise, le caractfere d*un stratagfeme de guerre. Des colons allemands etablis k bail ^taient assimil^s en masse aux paysans polonais et rendus proprietaires des terres par eux occupies, oi ils allaient, soixante ans plus tard, servir de fourriers aux armies d'invasion. Les anciens proprietaires

recevaient une indemnite derisoire, calcul^e k moins du quart de la valeur des terres qui leur etaient enlevees et pay6e en obligations 3 p. 100, dont lecours devait s'6tablir aux environs de 60. De la part mSme de leurs domaines qui leur 6tait laiss^e, ils ne pouvaient disposer k leur guise, ne la retenant que grevee, au profit des paysans, de tout un systfeme de servitudes, obstacle absolu k Tam^nagement convenable des cultures et source de continuels conflits, que des agents sp^ciaux du gouvernement s'employaient k provoquer et k envenimer. Le regime fut ult6rieurement complete par une organisation communale, livrant nominalement Tadministration locale aux paysans seuls, k Texclusion des anciens seigneurs conVertis en outlaws sur leur propre sol. Elle la mettait en fait k la discretion d'autres agents du gouvernement, charges de veiller k ce que rien ne subsists des rapparts patriarcaux anciennement etablis dans cette sphfere. Defense 6tait faite k la noblesse rurale d'entretenir dans les villages non seulement des 6coles, mais meme des dispensaires ou des crfeches.

Aprfes Tinsurrection de 1863, rien ne fut laisse de I'ancienne organisation scolaire polonaise, c L'Ecole principale » de Varsovie, qui faisait office d'etablissement d'enseignement sup6rieur, c6da la place k une university russe, pourvue d'un personnel enseignant que, k quelques

exceptions pres, sa capacite k s'eraployer pour des fins de russification suffisait a recommander. Egalement russifies, les gymnases recevaient des professeurs sans autre qualification, sans la moindre preparation pedagogique pour la plupart, parfois sans aucune instruction. lis etMent exceptionnellement doubles dans quelques chaires par des suppliants polonais» qui devaient se contenter de la moiti6 de leur traitement. Dans les villages, faute de personnel, mSme ainsi qualifi6, et de fonds, les eeoles polonaises, entretenues pour la plupart aux frais des anciens seigneurs, 6taient simplement supprimees, sans remplacement, la politique russificatrice se contentant d'avoir brise un lien de plus entre la noblesse au patriotisme irr^ductible et les pay sans.

L'Eglise en maintenait un autre. Aussi, ie clerge fut-il sevirement expurge et tenu de court. Un cur6 ne put rendre visite k son coUfegue de la paroisse voisine sans une auiorisation speciale et un sauf-conduit. Dans les provinces k population ruthine, Y union des 6glises grecque Bt latine creait un terrain de rapprochement particulier et triple entre les ressortissants de deux rites, de deux branches de la famille slave et de deux classes sociales. Elle fut Tobjet des plus violents assauts. Au pied de tel autel uniate, des soldats russes oblig^rent des paysannes k recevoir la communion orthodoxe, en leur ouvrant

la bouche avec la pointe de leurs ba'ionnettes ! Nulle part, saufen Gallcie, les resultats obtenus n'ont ete en proportion de la puissance, de Ting^niositd et de la barbarie des moyens mis en cBUvre. L'entreprise de colonisation allemande en Posnanie n*a pas, question de justice et d'humanite mise i part, paye ses frais. Le gouvernement prussien y a d6pens6 un demi-milliard et n*en a pas eu, k beancoup pres, pour son argent. Les terres enlevees aux Polonais par voie d'expropriation devaient, pour trouver des amateurs, 6tre cedSes aux colons allemands k un taux sensiblement inferieur k Tindemnit^ allouee aux expropries, et, ne se laissaat tenter q\xk cette condition, les acquereurs n*avaient rien de plus presse que de r6troceder leurs acquisitions au prix de revient, — • communement k des Polonais. L'entreprise n'est pas sortie de ce cercle vicieux, tout en infligeant k TSlement polonais des pertes assez sensibles encore et de plus dures souCFrances. L'Autriche a mieux r^ussi.

En y mettant le prix, aprfes qu'elle eut renonc6 aux proc6d6s de force, elle a, dans ce nouveau cours, r6alis6 la conqu^te morale d*une partie au moins de ses Polonais. La Galicie a 6chapp6, en

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apparence^ k la germanisation. Aax elements de calture polonaise, objet d'ane persecution impitoyable dans les antres parties de la patrie commune, elle a pu offrir un abri et recreer pour eux un foyer, dont le rayonnement s'est propage k travers le pays entier. Des influences germaniques y out bien p6netr6, ainsi qu'on a vu, et ont meme, k certains egards, pr^valu; mais la langue de Skarga et de Mickiewicz a du moins pu 6tre librement parl6e et enseignee au pied des Carpathes, k I'heure ou les petits Posnaniens etaient fouettis jusquau sang pour une priere r^cit^e dans Tidiome matemel et ou, k I'int^rieur des Edifices publics, les Yarsoviens lisaient des inscriptions portant defense de parler en polonais. En m^me temps, aprfes avoir jusque-l& encouru les plus odieux traitements, la noblessa galicienne n'y ^chappait pas seulement, mais recouvrait de quelque mani^re, dans cette province, la situation politique et sociale qu'elle avait possedie au sein de Tancienne Pologne.

Sur cette base^ une sorte de pacte tacite fut conclu, sans qu'il soit possible d'y faire exactement le depart des mobiles, inter&ts nationaux ou ibt6r6ts particuliers, qui ont port6 la classe privi- 16gi6e k le consentir. Pour une raison ou pour une autre, elle y a souscrit, et, a ce compte, elle a, de son c6te, paye largement le prix des avantages obtenus. Sous son influence dominatrice,

les Polonais de Galicie ont, depuis pr^s de cinquante aas, ser\^i per fas el nefas la politique autrichienne, au detriment mftme, parfois, des interSts de nationalite ou de race les plus vitaux. lis ont, sous la main des cornacs autrichiens, accepte la fonction dVIephants apprivoises, pour la captation et le dressage de leurs congen^res. lis ont fait le jeu du gouvernement austrohongrois centre les autres Slaves de la monarchie. lis ont applaudi k I'annexion de la Bosnie et de THerzegovine, et, au couris mdme decette guerre, leur fidelite a toute 6preuve ne s'est pas dementie. L*admission de circonstances attinuantes leur est due pour cette erreur. Ses consequences n'en auront pas moins 6te des plus pr^judiciables au peuple polonais.

Aux simulacres m6me d'organisation politique, dresses r^cemment par les puissances centrales k Varsovie, comedie bouffonne mSlee k un drame poignant, Taristocratie galicienue a fourni, sinon les directives, qui sont venues de Berlin et de Vienne, du moins les modelcs d'attitude et le personnel de figuration. C'est meme un fait digne de remarque que, pour cette igise en scfene, avec laquelle ils n*ont pu, m^me au dehors, donner le change qu'aux moins avertis des badauds, les imperiaux n'aient pas r^ussi k mcttre la main, en "dehors de la sphfere galicienne, sur un seul figurant, non pas m^me de r(5elle autorit6, mais

Waliszewski. — La Pologne. 14

seulement d'apparence decorative. Si, en effet, un prince Janus Radziwill ou un comte Etienne Przezdziecki, jeunes hommes sans la moindre Mucation politique, sans autre reputation que celle d*aimables danseurs, comme sans aucune clientMe, se sont laiss^s engager k parattre dans un rdle ou leur inexperience absolue devra leur servir d' excuse, c'est que Tun, cadet de famille sans fortune, est mari6 k une riche Galicienne, Mile Wodzicka, et Tautre est le frfere d'une comtesse Szapary , veuve d'un grand seigneur hongrois et dame de cour k Vienne. En outre, — et ce detail sufiirait k attester Tembarras qui a d6termin6 le choix fait dans la personne de ces deux etourdis, — representants supposes de la Pologne rendue k Tindependance sous Tegide de I'Autriche et de TAUemagnei ils appartiennent Tun et Tautre par leur naissan<^e k la Lithuanief que ces memes puissances ont pretendu simultan6ment eriger en Etat indipendant, au detriment de son union cinq fois s6culaire avec sa voisine. Obtenant une part au gouvemement de la monarchie austro-hongroise, Theg^monie politique dans sa province et la liberte d y cultiver les intirftts nationaux comme elle les comprenait, Taristocratie galicionne a, pour ces avantages assur6ment substantiels, aliene son ind6pendance et sa dignit6. Celle des autres parties de la Pologne a dd & des circonstances differentes la

chance d'^chapper k la tentation d'un tel march6. M6me en acceptant quelques menues faveurs et en se pretant k quelques complaisances, les unes souvent imposees, les autres constituant la rangon de pires abdications, individuelles ou meme collectives, elle ne s'est pas, k quelques egares pres ou quelques declass^s, vendue pour un plat de lentilles.

Si etrang6re que cette etude soit a touteacception de personnalites, quelques noms doivent y dtre evoqu6s encore, qui sont susceptibles de prMer k des malentendus. lis appartiennent, d'ailleurs, k Thistoire.

A la Chambre des seigneurs prussienne, un prince Drucki-Lubecki a fait r6cemment profession de loyalisme allemand. Celui-li vient de Lithuanie egalement, etil a ^choue ou on le voit, — k bon port, selon ses convenances personnelles, — apres de longues et pen glorieuses aventures. Par ses traditions de famille, il se trouvait attache k la sphere d*attraction russe. Avant de devenir ministre des Finances dans le gouvemement du royaume polonais issu des stipulations du Congrfes de Vienne, son grandpire avait figure dans les conseils d'Alexandre P^ Apres avoir dissipe dans sa premiere jeunesse sa part d*un opulent heritage, le petit-fils a vecu d'expedients et cherche fortune sans succ^s, m&me au deli de TOcean, jusqu'aprfes la cinquantaine,

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6poqu6 i laquelle il a trouve k ^changer son titre princier, immatricuU en Baviere, contre la dot que lui offrait, a cette condition, la fille d'un iuduatriel aliemand multi-millionnaire. Tris ex<ieptionnel, Texemple de ce Lithuanien, se s^arant de la Pologne pour devenir Bavarois, m saurait passer pour represenlatif a aucuu degre, et il n'est pas sur d'ailleurs que, malgri tout, cette fin de carrifere soit definitive.

Un autre Polonais a, quelques annees avant la guerre, represents TAUemagne k Paris en qualite d'arabassadeur. Porteur d'un litre princier de creation recente, ainsi que d'un nom d6figur6 par voie de germanisation, marie lui aussi a une Aliemand e, il semblait donner la mesure des proo-res obtenus par Tinfluence germanique dans le mUieu de moyenne noblesse posnanienixe i laquello il appartenait. Aux derniers moments de son s6jour k Paris, il est arriv6 pourtant quil se departit des obligations et des convenances que sa situation lui imposait pour donner libre expression aux sentiments de reprobation qu eveillait en lui la politique pratiqu6e en Posnanie par le gouvernement qu il servait. Rappele avec quelque brusquerie et mis k la retraite, il a vecu depuis en pleine disgrace, et le bruit de son arrestation a mfeme 6te rSpandu.

Son cas a eu, en Pologne russe, un precedent plus illustre, dans la personne de cet ami intime

et collaborateur pr6fer6 d' Alexandre V% — le prince Adam Czartoryski, — qui, apr6s avoir 6t6 minislre des Affaires etrangferes au service du tsar, est devenu chef d*un gouvernement insurrectionnel k Varsovie et est mort en exil k Paris, ne conservant que quelques debris d'une immense fortune, que la confiscation avait atteinte.

En Posnanie, M. Radolinski, devenu prince de Radolin, a suivi les traces de cet autre compatriote, qui a porte quelque temps le surnom d* « amiral polonais », k raison duzMe dont, membre du Reichstag, il avait fait preuve en faveur du programme maritime poursuivi par le gouvernement allemand. Feu Koscielski croyait servir ainsi une cause k laquelle un souverain, passe maltre en matiere de fa^ons captieuses, temoignait lui-m6me i!i ce moment le plus vif interfet. Dans la belle residence de campagne oil il lui arrivait d'etre rh6te du gentilhomme polonais, Guillaume II laissait un portrait au bas duquel, dans le style d'equivoque grandiloquence qui lui est propre, il avait inscrit des promesses flatteuses, verbindliche, mais non bindende.

Au cours d'une enquAte k laquelle il a proced6, il y a quelque dix ans, dans cette partie de la Pologne, Tauteur a vu le document. Mais la belle residence n'attendait plus Timp^rial visiteur. Son propri6taire n'y s6journait lui-m6me qu*en camp

volant et comme k la derobee, 6vitant m^me d*occuper avec sa femme leurs appartements habituels. Le pare n'etait pas enlretenu et Therbe poussait devant le perron. Comme le prince de Radolin, 1* « amiral polonais d avait passe dans le camp des revoltes , et , visee par Texpropriation, sa maison de campagne dtait, en attendant, assimilee avec ses vastes d6pendances, pour autant qu*il y aurait garde son domicile legal, k une residence urbaine, et taxee en consequence.

Les gouvernements copartageants n'ont pas eu, dans I'ensemble, meilleure fortune avec la bourgeoisie polonaise.

Les sujets d'origine allemande y ont fait euxmfemes preuve-d'attachement irr6ductible k leur patrie d*adoption. Pour autant qu*ils ne sont pas constitues en groupes compacts, comme c'6tait le cas avant la guerre k L6dz, ou dans certaines colonies agricoles, savamment dispos6es en territoire polonais le long des lignes strategiques, en plongeant dans un milieu slave, les immigrants de cette categoric s y assimilent commun^ment avec une grande rapidity et de faQon durable. Depuis un sifecle, des Allemands polonises ont

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apporte une large contribution au raartyrologe mdme du patriotisme polonais.

L'element israelite incorpore k la bourgeoisie polonaise s'est montr6 beaucoup moins consistant. Plus plastique encore, mais prot^iforme, il a paru accessible k toutes les impressions, celle de la force primant communement les autres.

Dans un faubourg de Wilno, vivaient porte k porte, vers le milieu du dernier sifecle, deux families juives, etroitement unies et probablement apparentees. EUes ont, k vingt ans de distance, fourni Tune un brillant ecrivain, Tautre un artiste de talent, connus tons deux et apprScies k Paris,- ou Tun a coUabore k la Revue des Deux Mondes et Tautre fr^quemment expos6 aux Salons. L'un a fait figure de catholique z^le et de patriote polonais ardent, Tautre se donnait comme Russe et orthodoxe, et portait la qualite de sculpteur attitre de la cour imperiale k Saint- Petersbourg. Les carriires, si rapprochies par leur point de depart et si differenciees piar leur d6veloppement ult6rieur, de Klaczko et d'Antokolski, peuvent servir d'illustration aux progrfes accomplis par la politique russificatrice dans la portion lithuanienne de Tancienne Pologne, oil les ItfouravioY ont eu la t4che plus facile, k raison du fonds ruth^ne prevalant dans la population locale. L*616ment juif s'est gen6ralement pr6t6 aveo assez de facility k leurs entreprises. Or, dans

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toute I'eleiidue du territoiro polonais, il est en forte proportion, et souvent en majority daiis la population des villes.

Dans les campagnes coinme dans les rilles, les masses ont et6, & une exception prhs, retenues dans r^tat de neutralite plus haut d^fini : les payjians i raison de rinfiriorite de leur developpement intellectuel, et les ouvriers par suite de leur affiliation au socialisine et k I'internationalisme. Issu commun^ment de cette sph6re, le clerge a cependant di^ k ^on education sup^rieure une conscience plus ^veill^e de I'ideal national. Mais son influence, en Pologne russe surtout, a 6t6 combattue par la surveillance rigoureuse dont il 6tait I'objet et reduite k des limites trfes 6troites.

L'exception s'est trouvee en Posnanie. Dans le regime par eux applique a cette province, lea Allemands ont atteste une fois de plus leur ignorance des lois les plus el^mentaires de la psychologie. Us ont imagine qu'en faisant passer le paysan polonais par Tecole allemande et en le livrant aux entreprises du Kulturkampf, ils le germaniseraient. En fait, ils Vont polonis6. Plus instruit, ce paysan a eu Tesprit ouvert k des idees, le coeur accessible k des sentiments, qui lui etaient etrangers, et, de leur c6t£, attaq.u^s dans leur foi et leur culte, les pr6tres polonais ontd'instinctporte lalutte sur le terrain national,

ou ils n'ont pas eu de peine k attirer leurs ouaill6S.

Les Hakatistes des marches orientales de Tempire et leurs soutiens berlinois n'ont rien su y comprendre. Avant une autre randonnee en pays posnanien, op6r6e plus anciennement, I'auteur a ete retenu quelques semaines sur les rives de la Spree et mis accidentellement en contact avec le milieu officiel. Des formalit^s longues et compliquees lui defendant Taccfes des archives d'Etat prussiennes, le chancelier s*est spontan6ment employ6 k lever cet obstacle. Le successeur de Bismarck etait alors le prince de Hohenlohe et Tauteur Tavait connu i Paris. Passablement formaliste lui-m6me, « Toncle Glovis.)» se piquait de faire figure de grand seigneur dans les relations personnelles. AUie aux Radziwill par son mariage, il faisait aussi volontiers etat de cette parents polonaise. Si elle hantait encore le palais de la Wilhelmstrasse, Tombre du chancelier de fer devait 6tre deconcertee en y trouvant, k une place d*honneur, un portrait de la reine Barbe Radziw^ill, femme du dernier Jagellon.

En y recevant Taccueil le plus courtois, I'auteur ue crut pas devoir faire mystfere de I'excursion qu'il proj etait sur les rives de la Warta et de son objet, et il eut la surprise de s'entendre indiquer Tarchevfeque de Posen comme I'homme le mieux qualifi^ pour lui donner une id6e

exacte de la situation du pays. L'opinion polonaise n*attribuait pas a Mgr Stablewski des sentiments propres k justifier le cr6dit qui lui etait ainsi accorde par les autorites allemandes, et Tauteur eut bientdt la preuve de Terreur ou elles tombaient. Quelques semaines plus tard, dinant chez TarchevAque, en compagnie d'un grand nombre de Posnaniens de marque, il se trouvait plonge dans une atmosphere de patriotisme ardent et de colfere contenue mais violente k Tendroit de la tyrannie germanique. II prenait connaissance d'un journal populaire, qui comptait quarante mille paysans polonais parmi ses abonnes, et dont Monseigneur Stablewski, qui en dirigeait la redaction, d^finissait ainsi Tesprit :

« Chef de diocese, je dois aux int^rfits religieux, dont j'ai la garde, de menager, dans la mesure du possible, les autorites dont malheureusement ils dependent; mais, pasteur, je dois k mon troupeau de le d^fendre contre le loup allemand, qui cherche k corrompre les 4mes pour devorer plus facilement les corps. »

On a pu s*etonner qu'au cours de la guerre actuelle, ce troupeau n*ait pas manifesto de faQon plus apparente ses rancunes legitimes et ses voeux naturels d'affranchissement. Aprfes le Barlek vainqueur de 1871, dont Sjenkiewicz a narre T^pop^e douloureuse. combien de ses

cong^nferes, helas! sont, depuis quatre annees, tombes sous les balles, face aux drapeaux fran- Qais, k c6le desquels, pourtant, le drapeau polonais etait deploy^! Avec les moyens dont il disposait, Textr^me rigidit6 du militarisme allemand explique en partie ce phenomfene, qui a paru commun k tous les elements slaves, reduits k une egale passivite sous la domination des puissances centrales, et m^me aux Alsaciens- Lorrains. II a fallu des circonstances tout a fait exceptionnelles, pour que, dans Teffondrement de Tempire russQ et k la faveur de la tourmente en resultant, des contingents tcheco-slovaques se liberassent de cette compression. Mais Tabsence d*esprit combatif a ete pour quelque chose aussi dans Tattitude g6n6ralement observ6e par leurs frferes de race.

Le paysan de Posnanie, qui s'est fait tuer en France sous le commandement des Boches, n*en est pas moins mort en les detestant de tout son cceur et en donnant sa dernifere pensee k la patrie que, bien malgre eux, ils lui ont appris k aimer. Et, de ce cdt6 done, la vie d'outre-tombe a valu k la Pologne demembree un avantage positif. Le fonds de nationalite consciente et r^sistante s*est elargi, en demeurant pourtant encore assez restreint, d'etoffe solide, mais de surface etroite. Si douloureux qu'il soit pour eux, les Polonais ont interfet k ce que le fait soit mis

en lumiere, comme raison et emcvtM de certaines d^faillances. Contrariee dans son d^veloppement par les contrainles qu'elle a subies, la Pologne demeure encore en mal de croissance et en devenir; mais Texemple de la Posnanie est rassurant au regard de« possibilit6s futures, que la crise actuelle i»emble destinee k rapprocher.

Que la Pologne ait, dans une quelconque de ses parties, gagne, de quelque fagon que ce soit, k fetre coupee en morceaux et r6duite en esclavageS pour Taffirmer 11 a fallu Taudace hautaine k Tendroit des faits et le d6dain ironique k Fendroit des hommes dont le prince de Talleyrand s'etait fait une habitude, k travers des succes qu'il leur devait en partie. Positions acquises et possibilitis de developpement, le d6membrement et Tassujetissemeiit ont fait encourir k la vaincue de 1794 des pertes de toute nature, dont, k cette heure, il serait tem6raire pour elle d*escompter la recuperation complite. Ayant cependant surv6cu k la catastrophe et conserve des elements de vitality, il est naturel qu*elle ait n^anmoins realist, depuis, certains

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