CHAPITRE IX
Les pages de ce chapitre seront braves. Les annees que nous venous de vivre out k ce point dementi les provisions et dOjoue les calculs les mieux Otablis en apparence que toute velleitO d'anticipation doit en 6tre doconcert^e. « Une immense espOrance » a et6 0veill6e au coeur d'un peuple qui fut grand et qui est restO digne de son passO ; il semble pouvoir en attendre la realisation avec oonfiance; mais les conditions de temps, d'espace et de forme qu'elle atfectera doivent lui rester encore cach6es. Pour Thumanite entiere, ebranlOe dans ses profondeurs par Tenfantement d*un devenir qu'elle se promet meilleur, les possibilitOs futures sont pleines de mysteres. Elles dependent d'OvOnements formidables, qui sont encore en marche et qui, si favorable qu'en
paraisse actuellement la tournure, nous mSnagent peut-6tre de nouvelles surprises. Nul 6tre au monde ne saurait soupQonner m^me de quoi demain sera fait, et les elements seuls des problames en cause se pr^tent k un examen utile.
Le r6gime politique de la Pologne ressuscitee est devenu Tobjet de controverses, qui semblent elles-m^mes prematurees. Avec le double paradoxe d*une republique presidee par un roi et d'une democratic k base nobiliaire, Tancienne Pologne ne donne k cet egard aucune indication d^terminante, et la pierre du tombeau n'est pas entiirement levee. Surce point, seule encore une revue d'hypothises est possible.
Sur les traces de Timperialisme austro-allemand s'occupant de restaurer le tr6ne des Piasts et des Jagellons et n'arrivant pas, entre allies, k se mettre d'accord pour y asseoir un Habsbourg ou un HohenzoUern, on conQoit mal les chefs des grandes d^mocraties d'Occident dans le r61e de pourvoyeurs d'un appareil dynastique, dont ils auraient de la peine k trouver la mati^ra, L'Allemagne a eu jusqu'a present une sorte de monopole pour ce genre de fourniture; elle risque actuellement d y 6tre disqualifiee, au moins pour quelque temps.
Les dynasties 6trangferes n*ont d'ailleurs pas reussi k prendre racine dans Tancienne Pologne, et Ton pent douter que, dans la nouvelle, le
terrain leur soit plus propice. II est vrai que, depuis rextinction des Jagellons, qui ^taient d'origine lithuanienne, nulle dynastie nationalen'a davantage pu se fonder au meme pays. Les perspectives sont done, de ce cdte, peu encourageantes. Mais cette question n*a, en toute hypothese, qu'un inter^t secondaire, au moins pour le moment. Avant de se demander comment sera la Pologne de demain, il faudrait 6tre sAr qu'il y en aura une, et savoir ou elle sera. Et le probleme tant discute des limites releve lui-m6me de contin-^ gences multiples, qui demeurent incertaines.
Frontieres historiques? Frontieres ethnographiques? Entre Polonais et Russes, le d6bat s'est, en dernier lieu concentre sur ce dilemme, ou cependant, depuis Tannee derniire, des revendications nouvelles sont intervenues en tiers. La d6sagr6gation de 1^ Russie a paru favorable aux inter^ts polonais; elle a, cependant, donne un developpement inattendu au mouvement separatiste, oil ils ont trouv6 un nouvel 6cueil. Le courant remonte dans les deux pays k une epoque reculee et presque k leur origine m6me. II etait inherent a leur formation : vastes agglom6rats d'el^ents ethniques, mal agreges en partie et
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solliciteBen oatre par des foyers ext^rieors d'attrac* tion, d'ordre politique ou religieux.
Si irritant que ce cote dn problime puisse etre pour les Polonais, ils se doivent de I'aborder en toute franchise et d y eviter toute apparence d'un d^ni des principes ,3ur lesquels leurs propres aspirations sont fondles. La mise k I'ordre du jour d'une resurrection de la Pologne a eu pour point de depart, au cours de la crise actuelle, la reconnaissance par la partie civilisee de Thumanit^ de ce postulat que toute individuality historique, si modeste soit-elle, aun droit egal k lavieindependante et au respect de ses inter&ts materiels et moraux. Reste a savoir si et dans quelle mesure ce principe est applicable aux cas en cause, et il est aussi dii aux Polonais que les faits s'y rapportant soient mis en lumi^re. Le plus sommairement r^sumSs, ils se pr6sentent ainsi qu'il suit.
II y a eu au xiii'* siicle, dans le bassin du Niemen, un embryon d'Etat lithuanien, qui, au si^cle suivant, a pris brusquement un accroissement d^mesur^ par I'effet de reffondrement du premier empire russe, riverain du Dnieper, dans les debris duquel il recueillait la plus grande part, la Pologne s'attribuant le surplus. La partie conqu^rante ^tant, dans I'esp^ce, du c6t6 lithuanien, en inferiority k la fois quantitative et qualitative, elle a subi plut6t que de Timposer, le proems
d'assimilation consecutif k la conqu^te. EUe s*est promptement et profond6ment russiflee, acceptant de la nationalite conquise langue, moeurs et religion. Mais, d6s le commencement du XV* siecle, s'unissant k la Pologae, elle lui abandonnait une grande partie de ses acquisitions russes sur les deux rives du bas Dnieper et se pr6tait avec elles k une superposition tris pen^trante d'influenco et de culture polonaise.
Depuis ce moment jusqu'& hier, les destinees des deux peuples ont 6t6, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, etroitement associees et confondues, I'^l^ment polonais exergant une puissance de seduction irresistible sur la portion de Tel^ment lithuano-russe qui, par sa situation et sa culture, semblait le plus propre a lui resister. Les grandes families lithuano-russes, Radzivs^ill, Sanguszko, Sapieha, ne se distinguent actuellement en rien des autres membres de Taristocratie polonaise, et la menue noblesse du pays conserve elle-m^me k peine quelques traits distinctifs d'driginalite, en forme de provincialisme. Un hobereau riverain du Niimen diff^re moins d'un de ses congeneres des bords de la Vistule qu'un Normand d*un Gascon.
Quant k la masse de la population, polonaise ou juive en immense majorite dans les viiles, elle ne conserve un indice ethnique lithuanien nettement accuse que dans une region relative-
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ment assez Stroite. L'aire s'en laisse approximativemeat delimiter par une ligne partant de la Baltique au sud de Libau, passant au-dessus de Birsen (Birze), puis descendant jusqu'i Diinabourg (DwiAsk) et de Ik jusqu'au nord de Grodno, en laissant en dehors Wilno, puis remontant sinueusement vers le nord-ouest» pour atteindre le Kurisch-HafF, sous Labiau. Encore T^l^ment lithuanien est-il Ik mSme fortement melange avec le letton. Pour le surplus, la population appartient, dans les provinces de Tancienne Lithuanie, k cette variete composite de la race slave qui, disputeo depuis des si6cles par la P(xlogne k la Russie et fortement impregnie d'influences polonaises, est commun^ment designee comme petiterussienne ou ruthene, mais n*en appartient pas moins de fagon pr^Sminente au type russe.
Jusqu'&hier, une culture spScifiquement lithuanienne a et6 inconnue. Jusqu'au xym"" si^cle, la langue lithuanienne est restee k Tetat de dialecte, ne prenant une expression litt^raire que dans des traductions de la Bible, des livres de pri^res et d'ouvrages lilurgiques. Vers le milieu du siicle dernier, deux Allemands, particuli6rement friands decuriositesethnographiques, ou superieurement prevoyants, ont fait un sort aux ceuvres, — quelques fables tr^s faibles, et une 6pop6e rustique, par6e d'un certain charme, — d*un po^te, qui avait eu la fanlaisie d'ecrire, cent ans plus t6t, dans
Tidiome populaire de sa patrie*. Ce Christian Donalitius (Donaleitis) n'a gufere eu dlmitaleurs que dans des auteurs de brochures et d'articles de journaux, k caractire de propagande politique, et le veritable monument litt^raire eleve aux gloires de ce pays se trouve dans le pofeme c61ibre de Mickiewicz * commengant par ces vers :
Lithuanie, 6 ma patrie, tu es comme la sante...
Et celui-l& est 6crit en polonais.
Depuis Kieistut et Olgerd, qui sont du xiv" siecle, toutes les illustrations du pays appartiennent k rhistoire polonaise, et les plus grands hommes qu'il ait produits sont Kosciuszko, le dernier heros de la Pologne independante, et ce mfime Mickiewicz, son plus grand poete. De nos jours mSme, les c61ebrites polonaises ont 6te, pour la plupart, de mSme origine, et Henri Sienkiewicz a sign6 ses premieres ceuvres du pseudonyme de Litwos, sans que, plus que Kosciuszko, il imagindt qu'on piit le regarder pour autre chose qu'un Polonais.
Un Etat lithuanien ayant pourtant cxiste, il se pent que Theure de la resurrection ait aussi sonne pour lui; mais il est sAr que pour le moment on
1. QEuvres complktes de Christian Donalitius, publi^es par Schleicher, Saint-P^tersbourg, 1865, et par Nesselmann, Roenigsberg, 1869, avec traduction, notes et glossaire.