DU CZAK, COMME PAPE ET COMME DIEU. — PERSECUTIONS RELIGIEUSES
Un personnage du théâtre antique, dans le violent bonheur d'un premier transport d'amour, s'écrie : « Je suis devenu Dieu! »
La mort est comme l'amour : elle enivre. La joie sauvage que donnent les grandes destructions porte à l'âme un même vertige . Celui qui croit détruire un monde n'envie rien au Créateur. Il dit : « Je suis devenu Dieu ! »
Plus que Dieu. — Dieu crée lentement, dans la douceur infinie de la maternité divine, avec les ménagements de la nature. — Le desti-ucteur, au contraire, est fier de détruire brusquement. Ce qui lui plaît dans la mort, c'est le changement à vue. Sa joie
serait de détruire d'un mot ce qui a coûté tant d'années; de pouvoir dire d'un monde humain : « J'ai passé, il n'était plus. »
C'est au milieu de la grande destruction de la Pologne que le chef de la Russie a commencé à prendre au sérieux son titre de Vicah^e de Dieu et d'Étnanation diviiie, qui est dans, son catéchisme. Chef et juge de ses prêtres (aux termes de leur serment), il a commencé à agir comme pape russe dans la persécution des catholiques et l'extermination des juifs. Ses images byzantines, distribuées à profusion, l'ont proposé, sous l'auréole de saint^Nicolas , à l'adoration du Danube et des populations grecques de l'empire turc.
Mais que ferait ce nouveau dieu? Il ne le savait pas lui-même.
Proscripteur des nobles en Pologne, il a été en Russie, un moment, révolutionnaire, appelant les nobles à l'émancipation des serfs, qu'ils ne peuvent accomplir qu'au prix d'une loi agraire. S'il eût suivi celte pente, il devenait une sorte de Messie des serfs, un Messie barbare , terrible à l'Europe.
Il n'a osé. Et, se tournant tout à coup de l'autre côté, se portant pour pape et général de la contrerévolution, il a fait déclarer, après le siège de Rome (octobre 1849), que l'Église latine, déchue et finie, n'avait plus qu'à se réunir à V Église catholique, universelle, de Moscou.
Cet étrange père spirituel, qui convertit par le fer,
qui bénit avec le knout , combattu entre deux principes, et d'autant plus violent, a donné, dans une courle période de vingt années, des signes étonnants, inouïs, de sa prétention d'être Dieu. Ni les empereursponlifes de l'ancienne Rome, quand ils se dressaient des autels, ni les pontifes-rois de la nouvelle Rome, quand ils divisèrent le globe ou défendirent à la terre de tourner, n'ont porté plus haut leur orgueil.
Il a défendu au temps d'être le temps, démenti les mathématiques et l'astronomie , imposé le vieux calendrier, abandonné du reste du monde. Il a défendu à la valeur d'être la valeur, ordonnant que trois roubles désormais en vaudraient cinq. Il a défendu à la raison d'être la raison, et, quand il s'est trouvé un sage en Russie, on l'a enfermé chez les fous.
Ce qui l'a encouragé dans ces prodigieuses excentricités, il faut le dire, c'est de se voir seul en ce monde, toute force morale se trouvant, dans cette période, affaiblie ou ajournée.
Le pontificat du passé, Rome s'était avilie, le pape n'osant plus agir que comme petit prince italien.
Le pontificat du présent, la France s'était oubliée dans son anglomanie industrielle et sous sa royauté bourgeoise.
Rome, toutefois, il faut l'avouer, n'a pas péri uniquement par la faiblesse personnelle des papes, mais par une conséquence logique des doctrines catholiques. Ces doctrines ne sont autre chose que l'obéis-
sance. Rome Ta constamment enseignée. Non-seulement en 1831 , quand la Pologne mourante lui tendait la main, elle l'a renvoyée au czar; mais, en 1 852, elle a flétri la révolution polonaise, enjoint aux Polonais d'obéir à leur bourreau.
Rome, en échange de cette lettre, croyait obtenir du czar qu'il recevrait un nonce à Saint-Pétersbourg. Loin de là, il commença brusquement la guerre au pape (1855), ordonna la conversion subite des Grecs uniates, sujets de l'Église latine. Le procédé était simple. On entourait le village, on knoutait le prêtre et on l'enlevait. Le pope, le fouet à la main, passant en revue sur la place son troupeau tremblant, menaçait, battait. On enfermait les obstinés dans des étuves pleines de la fumée du bois vert. La Grâce opérait surle-champ au moyen de l'asphyxie. Tous alors se trouvant d'accord , on les consignait dans l'église, et, le bâton haut , on leur fourrait l'eucharistie dans la bouche.
La plus terrible de ces dragonnades se passa hors de la Pologne, dans les colonies militaires, dans les solitudes de la Russie où elles sont établies. Les récalcitrants y furent mis, et, sous le prétexte de discipline militaire, écrasés de coups, n'ayant pas môme la consolation du martyre religieux, tués, non comme catholiques, mais comme soldats rebelles.
Cependant, en grand triomphe on proclama la conversion. Miracle visible. Le clergé, pleurant de
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joie, demande sa réunion à l'Église de Moscou. L'empereur daigne l'accorder. Son journal officiel, dans un article édifiant, chante un hosîmnah pieux : « Heureuse réunion I s'écrie-t-il, et qui n'a point coûté de larmes! On n'y a employé que la douceur, la persuasion! »
A cela que disait le pape? Si fier contre la Prusse dans les affaires de Cologne, il restait humble et tremblant devant la Russie. Il gémissait à huis clos, dans un consistoire secret. Mais, en public, il accueillait le jeune fils de l'empereur. A peine, en 1842, quand le czar prend les églises et les biens ecclésiastiques, à peine le pape hasarde-t-il, toujours en consistoire secret, une plainte respectueuse, et encore, dans cette plainte, il flétrit de nouveau la révolution polonaise, et l'appelle rébellion.
Aux timides paroles du pape, qui circulaient dans l'Europe, spécialement par les journaux semi-officiels du gouvernement français, l'empereur avait répondu d'avance par des actes, à la façon barbare, d'une manière aussi cruelle qu'habile. Pour prouver son christianisme, établir qu'il était un ferme et rude chrétien, il lançait son ukase exterminateur contre les juifs.
Telle est la logique féroce qui pourtant frappa les esprits dans ces sauvages contrées. «Comment douter que l'empereur ne soit croyant et pieux, quand on le voit crucifier ceux qui crucifièrent le Christ? »
Il établit ainsi la gloire de sa piété, à bon marché,
m anima vili, dans la personne de ceux que personne ne défendait, que personne ne plaignait. Les Allemands, qui, dans maintes villes poursuivaient les juifs à coups de pierre, conçurent dès lors beaucoup d'estime pour l'empereur de Russie.
L'ukase parait un matin. L'empereur vient de découvrir (ce qu'on savait de tout temps) que les juifs de Pologne, exclus de toute industrie, vivent de brocantage et de contrebande. Ordre de les transporter sur-le-champ au fond de la Russie. Il n'y eut jamais une telle désolation depuis la ruine de Jérusalem. Nul délai. Les Cosaques arrivent. Voilà leurs effets dans la rue... « Allons, en avant 1 détalez... Il faut partir, l'ordre est tel.. .Pas un jour, pas une heure... «Vieillards, femmes, petits enfants, ils partent, ils se traînent. Le soldat presse derrière et pique au besoin. Ils tombent épuisés, affamés. On les laisse sans secours crever là, comme des chiens. La femme défaille et se meurt; le mari doit continuer.
Est-ce assez? non. Les survivants, dans leurs nouvelles demeures, voient commencer pour eux une hoi"rible persécution, la conscription des enfants! On les enlève, à six ans, faibles et tendres encore, pour le service militaire ou pour la marine. Mais la race juive, de longue date, étrangère au service militaire, y est absolument impropre. Tous ces enfants meurent. Le juif ne vit pas soldat.
L'empereur a bien calculé. Cette cruelle exécution
a été fort populaire. Les paysans russes et polonais détestent les juifs. Ils ne réfléchissent pas que si cette race infortunée fait des métiers odieux, on ne lui en laisse pas d'autres. Le génie qu'ont montré aux derniers temps tant de juifs de diverses contrées, la beauté orientale de leur race, leurs femmes, les plus belles du monde, tout doit faire regretter les moyens sauvages d'extermination qu'on emploie contre eux en Russie.
L'empereur, ici, flattait le peuple. Et il l'a flatté encore en réduisant, d'une fois, toute la noblesse du royaume de Pologne de cinquante mille familles à cinq mille. Peu de temps après, il lançait son fameux ukase du 2 avril 1842, pour l'affranchissement des serfs de Russie.
L'affranchissement nominal et la prétendue liberté des serfs de la couronne n'avaient rien de bien tentant pour les serjs des nobles. Les premiers, à la vérité, exercent tout métier qui leur plaît ; mais l'agent impérial les tient sous une férule plus dure que celle d'aucun maître. La vénalité de cet agent, qu'il faut satisfaire sans cesse, leur fait regretter le servage.
Que voulait vraiment l'empereur, en provoquant, par l'ukase de 1842, les seigneurs à contracter avec leurs paysans, pour en faire de prétendus libres, c'està-dire pour les faire passer sous le bâton impérial?
11 voulait faire peur aux nobles.
L'affranchissement réel ne peut se faire par ceux-ci qu'en donnant aux paysans, avec la liberté, une
large part de terre. Celle-ci, mieux cultivée, leur rendrait aisément un revenu égal à celui qu'ils auraient perdu. Plusieurs le pensent et le disent , et pourtant n'osent rien faire. Ils prétendent connaître au vrai la pensée de l'empereur, sa jalousie sur cette question. Ils assurent qu'il s'irriterait d'être obéi là-dessus, qu'il jugerait fort suspects ceux qui, prenant au sérieux sa parole officielle, commenceraient ce grand mouvement. Un auteur grave, Tolstoï, dit qu'en certaines provinces les paysans supposaient que les princes et les nobles avaient au ciel d'autres patrons que les leurs, un Dieu à part. Dieu de richesse, qui leur prodiguait les biens. Dans la famine et l'hiver de ] 845-46, les paysans d'Esthonie, Livonie et Courlande, se convertirent en grand nombre pour avoir quelques secours. Seulement ils supposaient qu'embrassant la foi de l'empereur, passant au dieu de richesse, ils acquéraient la propriété de la terre qu'ils cultivaient. L'empereur fut obligé d'arrêter ces conversions trop rapides. Nous tenons ces détails de personnes qui les ont recueillis sur les lieux mêmes, à Riga et Dorpat.
L'empereur trembla de se voir à la tête d'une immense jacquerie, communiste et religieuse.
Il recula devant l'accomplissement de ce que ses prétentions spirituelles et son appel à l'affranchissement semblaient le conduire à vouloir.Un pas de plus, peut-être, il devenait un Messie des serfs. On sait par les nombreux exemples des histoires de l'Orient com-
bien l'étincelle fanatique gagne vite dans ces masses aveugles. Elles auraient adoré, suivi, celui qui, parle massacre, leur eût à la fois donné la propriété et la liberté.
Donc, l'empereur recula. Il se rapprocha desnobles, qu'il avait naguère menacés.
Et maintenant les deux partis, czar et noblesse, sontenface, n'agissant pas, n'osant agir, se terrifiant l'un l'autre, comme deux araignées en observation qui ne savent bien si elles sont amies ou ennemies, et si, l'une et l'autre, en se regardant, ne songent pas à se dévorer.