‹ La Pologne martyr. Russie - Danube (volume 2)Chapitre 23 sur 28 · NÉE LE 18 JUIN 1848, LE JODH OU ÉCLATA LA BÉVOLUTION VALAQCE · texte numérisé non relu

NÉE LE 18 JUIN 1848, LE JODH OU ÉCLATA LA BÉVOLUTION VALAQCE

Ton innocence, chère enfant, garda ta mère dans es plus grands dangers, quand elle-même sauva les bits et les vaillants, les sauveurs de ton peuple. Ta 'ue désarma les barbares. Sans toi, les libérateurs de a Roumanie étaient perdus, ensevelis aux déserts de a mort, aux glaces russes, d'où Tonne revient pas»

Puisse ta jeune patrie, née d'hier comme toi, inn cente comme toi, la dernière née des nations, Vorph Une et l'enfcmt trouvée (ainsi l'appelle un desesiilsj puisse la Roumanie, à travers tant d'orages abordi avec toi au bon port de la Providence I

11 y a déjà longtemps que ce vieux roi des fleuvi de l'Europe, roi captif, roi barbare, aux Iragiqui aventures, s'est posé devant moi comme un somb) problème, qui peut-être est celui du monde.

La première fois que nous nous rencontrâmes, j'ei une triste intuition de lui et de sa destinée.

Je descendais les hauteurs de la forêt Noire et j'ei trais dans la Souabe. « Voulez-vous voir, me dit-oi la source du Danube? » On me mène au petit jard d'un ex-prince allemand. On me montre un petit ba

sin, misérable baquet de pierre. « Regardez au fond. . . le voilà. »

J'avais beau regarder. A peine un faible mouvement indiquait le point d'où commence à sourdre cette grande puissance, ce géant des fleuves qui, par sept cents lieues de cours, va porter une mer d'eau douce au sein de la mer Noire.

« Triste origine! me dis-je. Pauvre fleuve I sujet à ta source d'une principauté sans sujets, tu t'en vas de captivité en captivité; d'obstacle en obstacle, de tyran en tyran. Durement barré sur ta route et forcé de monter au nord, tordu vers le midi à Bude, tordu vers Touest à Belgrade, tu mords ta rive de Servie, et tu n'en es pas moins brisé, rebrisé aux Portes de Fer. Affranchi du pont de Trajan, que te sert qu'il soit détruit? tu vas finir honteusement aux douanes du Cosaque. Là, tu expires, et tes maîtres ont stipulé, chose impie! qu'à tes fertiles embouchures, plus fécondes que le Nil, le pays serait à jamais désert!

« Tes trois peuples sont trois prisonniers. On leur a fermé les deux portes par où ce grand monde intérieur pouvait respirer, l'Adriatique et la mer Noire.

« Ils te disent barbare, sauvage. Ce sont eux qui t'ont fait tel. Rien d'inhumain dans ton génie. Un caractère de mansuétude résignée, virile, frappe dans les images des captifs danubiens qu'on voit au musée du Louvre. Et les bustes gigantesques des hommes de Dacie que conserve le Vatican, majestueusement che-

velus comme les monts des Carpathes, ont la douceur du noble cerf qui erre aux grandes forêts. Ton génie est bien plus encore dans les graves mélodies qui se mêlent au bruit de tes flots et suivent ton cours. L'àpre douceur des chants du pasteur serbe, le rhylhme monotone du batelier, le refrain du Roumain et du raïa bulgare, tout se fond dans une vaste plainte, qui est comme ton soupir, ô fleuve delà captivité î

« Qui a souffert, si ce n'est toi? qui a porté le grand combat du monde, le choc alternatif du Nord et du Midi, guerres de races, guerres de nations et guerres de religions ; que de carnages et de supplices ! »

Mais l'éternel supplice, c'est la fluctuation et l'incertitude du sort, c'est la misère et l'avanie. Quand le patient raïa a desséché, fertilisé, on vient lui prendre sa terre ; il recommence à côté. On a vu en une fois trente mille familles bulgares émigrer de la rive turque et passer en Valachie, de la misère à la misère. Us fuyaient l'avanie fantasque ; mais qu'est la Valachie? l'avanie permanente.

Par une dérision singulière des lois que nous croyons imposer à l'histoire, le temps, qui améliore, dit-on, partout, ici a toujours empiré. Avant-garde jadis du grand em.pire romain et bien-aimée colonie de Trajan, puis petit royaume barbare, beUiqueux, héroïque, et l'une des barrières de l'Europe, la Roumanie désarme et perd son institution militaire quand l'Eu-

rope a formé la sienne. Elle en est au seizième siècle à disputer la liberté civile ; le servage y commence quand l'Occident ne connaît plus de serfs. Une constitution libérale, lui vient, pour comble de misère, la liberté pour payer double impôt. Dernier bienfait qui extermine, l'amitié de la Russie.

LA ROCMAME

Peuples de l'Occident qui, depuis si longtemps, loin de la barbarie, cultivez les arts de la paix, gardez toujours un reconnaissant souvenir pour les nations orientales qui, placées aux frontières de l'Europe, vous ont couverts et préservés du déluge tartare, des armées des Turcs et des Russes ; n'oubliez pas tout ce que vous devez à la Hongrie, à la Pologne, à l'infortunée Roumanie.

Ces peuples ont souvent arrêté les barbares, souvent les ont lassés. Même vaincus, ils vous servaient encore, usant la rage des ennemis de Dieu à force de souffrir.

Comment appellerai-je la Roumanie, les Valaques

et Moldaves? la riation sacrifiée. La Hongrie, la Pologne, ont eu du moins la gloire de leurs souffrances, leur nom a retenti par toute la terre. Les peuples du bas Danube ont à peine obtenu l'intérêt de l'Europe.

Huit millions d'hommes de môme langue, de môme race, une des grandes nations du monde, passaient inaperçus! Pourquoi? C'est le fond môme de leur misère; battus d'une mer orageuse de cent peuples divers, changeant toujours de maîtres, ils lassaient l'attention, ils troublaient le regard de leur apparente mobilité. Le vertige venait à considérer leur histoire, comme le voyageur qui, assis au bord du Danube, contemplant son cours orageux, voudrait fixer des yeux, saisir, compter la vague qui toujours va montant sur la vague, mais qui, découragé, détournerait les yeux, plaignant son travail inutile.

Le flot varie sans cesse, le fond ne varie pas. La Roumanie, de Trajan jusqu'à nous, se reste iidôle à elle-môme, fixe en son génie primitif. Peuple né pour souffrir, la nature Ta doué de deux choses qui l'ont durer : la patience, l'élasticité. Toujours courbée, toujours elle se relève. Ne la comparez pas aux monuments romains, aux voies éternelles qui sillonnent son territoire. C'est plutôt la résistance, la forte et souple résistance des digues de fascines où l'Océan se brise ; il aurait emporté des digues de granit.

Le fond de cette résistance n'est point la sombre acceptation du mal, le triste fanatisme de l'autre rive

du Danube, cette mort du cœur quia stérilisé le monde musulman : non, c'est un principe vivant, l'amour obstiné du passé, le tendre attachement à cette infortunée patrie, qu'on aime plus, plus elle est malheureuse. Le Roumain ne la quitte jamais que pour y revenir. Il garde, invariable, tout ce qui lui vient de ses pères, l'habit, les mœurs, la langue, et son grand nom surtout : Romains! Noblesse bien prouvée. Leur langue est toute latine'. Le laborieux génie des patientes légions qui ont couvert le monde de leurs travaux revit dans cette grande colonie de l'Empire. Le colon italien a épousé la fille et la sœur du Danube ; mais c'est le premier élément qui domine dans ce mélange. Si le Valaque n'a pas l'élan, la fiiria hongroise, il a la fixité, l'opiniâtreté des légions antiques. C'est un proverbe roumain (digne de Rome) : « Donnez, jusqu'à la mort ! — Dâ, pe moarte. »

Les souffrances inouïes de ce peuple, les durs et brusques changements surtout qui ont troublé sa destinée, n'ont guère permis à sa poésie de prendre l'essor. Pour art, il a eu ses soupirs, des mélodies touchantes et d'un charme mélancolique. Comme tout peuple d'origine italienne, il est sensible à la couleur.

* Ce sont visiblement les frères de l'Italie et de la France. Une conformité qui étonne, c'est que plusieurs des mois valaques ont des noms analogues à ceux de notre calendrier républicain. Mai s'appelle, chez eux, florinl; octobre, brumarchi ou le petit brumaire; novembre, brumaru ou le grand brumaire.

Les églises, surtout chez les Valaques transylvains, sont toutes peintes de la main des peintres paysans. Leurs lits sont peints , leurs selles et le joug de leurs buffles le sont également. Le coffre que la femme apporte au mariage, l'élégante tunique qu'elle brode elle-même, offrent dans leurs ornements peints la plus frappante ressemblance avec les plus anciennes mosaïques romaines.

Leurs danses sont romaines aussi, et leurs jeux ceux de l'antiquité. C'est un peuple élégant, d'élocution facile, et qui parle à merveille. Nulle différence d'idiome du paysan au lettré; à vrai dire, c'estcomme en Italie, il n'y a pas de peuple, ou, si l'on veut qu'il y en ait, l'élégance et la distinction se trouvent surtout dans les campagnes. Un de mes amis, né Français, Hongrois de cœur, nullement suspect de partialité pour les Valaques, trouvait chez eux (dans la Transylvanie) je ne sais quoi des bergers de Virgile.

Leurs mœurs sont très-faciles et troppeut-ôtre. Cela est vrai, du moins, des villes, spécialement des capitales, mélange d'étrangers corrompus. Il n'y a pas de meilleur peuple, à cela prés, ni plus aimable, ne se plaignant jamais, remerciant toujours, quoi qu'on fasse pour eux. La douceur, la tendresse du cœur valaque, se révèlent en leur langue, pleine de diminutifs gracieux, caressants. Elles sont plus sensibles encore dans leurs actes et leur vie habituelle. Il se commet infiniment peu de crimes en Roumanie, et la peine de

mon a pu y être abolie depuis longtemps. Jamais, tant qu'elle fut appliquée, on ne pouvait trouver de bourreau dans le peuple; on appelait des étrangers.

Leur aimable hospitalité accueille, cherche, prévient l'inconnu. Dans plusieurs des contrées valaques, ils ont la touchante coutume de déposer au bord des routes des vases remplis d'eau pour le voyageur qui pourrait passer. Entrez dans celte cabane. Une belle femme qui filait vient au-devant de vous, elle vous salue gracieusement dans son charmant langage antique. Elle quitte tout, s'empresse, vous reçoit comme aurait fait une fille, une sœur, au frère bien-aimé de retour. Elle court à la fontaine, et, selon les anciens usages, vous offre apa ninceputa, l'eau pure à laquelle nulle main n'a louché. Vos mains lavées, elle jette dessuscettetoilebrillantedepailleltes d'or qu'elle fit pour son mariage, pour en parer le cou de celui qu'elle aimait. Elle offre tout ce qu'elle a, sa meilleure crème, ses fruits réservés pour un fils absent : l'étranger est bien plus : c'est l'envoyé de Dieu.

« Ah! si mon mari était là, il vous mettrait dans votre route; il serait votre guide. Il est bien loin dans la montagne. — Pourquoi si loin? — Hélas! je ne l'aurais pas dit... Le propriétaire est bien dur; nous ne pouvons payer, si nous ne menons nos bestiaux paître au loin, parmi les rochers, dans les terrains sans maîtres... Et, par-dessus, le Cosaque est venu, il a volé nos foins: la pauvre vache, l'hiver, vivait d'é-

corce d'arbre. . . Ils ont tué nos bœufs; pour labourer, il a fallu nous atteler nous-mômes. »

Trop douloureuse histoire, tant de fois renouvelée I fatalité pesante!... Le maître a pu changer, mais la misère jamais. Jadis d'innombrables troupeaux, des millions de moutons, de bœufs, passaient en tribut le Danube. Ils restent aujourd'hui dans le pays, mais pour le maître seul. Qu y a gagné le paysan? L'ordre estentrédansradministration,lefiscamieuxcompté... mieux pressuré le laboureur. Un affreux proverbe valaque était celui-ci : pour le cultivateur qui n'a pu payer, le fisc mettait au registre : Nous l'avons passé au piment. Le malheureux, mis dans la cheminée au-dessus d'un réchaud allumé et couvert de piment, y restait vingt minutes. Devenu violet, hérissé, presque mort, on le tirait de là, on le prononçait insolvable, ou, pour dire comme le percepteur : Secoue\ tondu ras et tordu à sec.

Telle est l'effroyable barbarie avec laquelle on a si longtemps traité le peuple le plus patient et le plus doux du monde.

Hommes de toute nation, de toute opinion, lisez la belle et noble proclamation de la révolution de Yalachie en 1848; voyez la modération incroyable, la clémence dont elle fit preuve, les ménagements qu'elle garda pour tous; vos yeux, nous en sommes sûrs, n'iront pas jusqu'au bout sans s'obscurcir de larmes.

Et cette révolution si douce fut fortement fondée.

Elle est au cœur du peuple maintenant et n'en sortira plus. Elle a sa racine en ceci que, non-seulement la liberté lui fut donnée, mais la propriété : la terre au paysan^ une pièce de terre suffisante pour sa famille. Dans une contrée, inculte encore en grande partie, on peut donner à tous sans ôter à personne.

Ces immenses prairies désertes qui surprennent le voyageur de leur incroyable richesse, de la variétéd'un prodigieux tapis de fleurs, sont le seul pays en Europe qui rappelle la grandeur des sites américains. Des migrations nombreuses pourraient s'y faire, sans passer l'Océan; des peuples viendraient s'y asseoir, et il y aurait place encore. L'homme seul, la barbarie des guerres, le cruel calcul des tyrans, ont pu y créer le désert, y rendre inutile, sans la décourager pourftint, la maternelle bonté de la nature.

LA KËVOLUTION VALAQIË UË 1848

C'était le 18 juin 1848. Madame Roselti était dans les douleurs d'un premier enfantement. Son mari, au pied de son lit, attendait, plein d'anxiété, d'impatience; il regardait sa montre. Sa femme savait pourquoi : 5 six heures devait se faire le premier pas de la révolution.

Rosetti devait accompagner deux amis qui partaient pour soulever le pays. La patrie l'appelait. Il était retenu par les cris de sa femme. Non moins inquiète du relard, elle voulait puissamment qu'il fût libre. Il le fut. L'enfant était né! « Dieu merci !... Embrasse-le, et pars ! » telles furent ses premières paroles ; elle

sourit de bonheur, quoique ie premier baiser qu'elle reçut comme mère fût un baiser d'adieu.

Fixée au lit, dansée moment de trouble, immobile et ne pouvant rien, elle souffrait beaucoup et se taisait. Elle n'était pas seule, et ne pouvait pas môme suivre son mari en esprit. Sa chambre était ouverte, les visites arrivaient ; de compatissantes amies venaient curieusement, regardaient, observaient. Cette chambre, cet appartement, c'était, on ne l'ignorait pas, le vrai foyer du mouvement, c'était la France à Bucharest, et la France de Février. Les actes de Paris, SCS brûlantes paroles avaient eu leur écho dans le salon de Roselti. Cette naissance même et ce berceau effrayaient comme augure : l'enfant, celle Liby qui semblait innocente, fallait-il s'y fier ? N'était-ce pas la révolution ?

La tyrannie avait un œil ouvert sur madame Roselti, un espion dans sa chambre, qui ne la quittait pas. Dans ces moments d'un premier accouchement, où la jeune femme aurait besoin des soins et des bras maternels, une étrangère la soignait, mais pour la dénoncer. Pas un mouvement, pas un soupir, qui ne fût noté : une femme s'échappait par moments et courait dire à la princesse ce qu'elle avait ou vu ou soupçonné.

La révolution éclata à Bucharest le 25 juin, la veille même du jour oii celle de Paris périt étouffée dans le sang, — périt, et non pas seule! Les libertés re-

Dl DANUBE. 389

naissantes de toutes les nations de l'Europe en reçurent l'affreux contre-coup!

Le 22 avait été un jour brûlant, d'excessive chaleur. La nuit, l'accouchée, dans son lit, entendait d'étranges bruits, des clameurs et des sifflements, des décharges lointaines, sans savoir si c'était l'orage ou la révolution. Tout à coup les fenêtres s'ouvrent à grand bruit; les vitres se brisent, les rideaux volent. La mère, saisie, serre son enfant. Une trombe avait rasé la ville, le grand souffle de Dieu ! les âmes des ancêtres? ou celle de la patrie nouvelle? La Roumanie naissait dans les tempêtes.

Un matin, une dame, une amie véritable, trop instruite de la vérité, entre et dit : « Rosetti devrait bien se cacher. » Un bruit d'armes, d'éperons, se fait bientôt entendre. Un ami en Ire, pâle : « Rosetti est arrêté! » A ce coup, elle ne fit paraître aucune émotion; elle serra, croisa ses deux mains sous sa couverture. On lui apporte à boire; elle boit lentement. Ceux qui l'observaient n'aperçurent nul trouble, nul signe de crainte.

Elle se contint ainsi tant qu'elle eut des témoins suspects. Le soir, deux serviteurs entrèrent, vieilles gens attachés dès longtemps à la maison des Rosetti : un Albanais, une vieille nourrice. Ils regardèrent, avec des yeux pleins de larmes, le portrait do la mère de Rosetti, morte naguère; l'accouchée avait mis ce portrait au pied de son lit, pour la voir pendant ses

douleurs et s'encourager de celle vue, — a Ah! que Dieu a bien fait, disaient-ils, de prendre avec lui noire bonne dame, avant qu'elle ait vu de telles choses I » A ces paroles touchantes, madame Roselti ne put plus résister... son cœur s'ouvrit; des larmes abondantes lui vinrent, la soulagèrent, après ce grand effort.

La révolution eut lieu, on le sait, par le bon cœur du peuple, qui ne put laisser dans les fers ceux qui s'étaient risqués pour lui. Il força les prisons. Voilà Rosetli libre; il revenait chez lui, rassurer, consoler sa femme. Un homme tout défait l'arrête dans la rue; c'est le gendre du prince : « Sauvez le prince, dit-il, le peuple menace sa vie. » Roselti, au fond du palais, le trouve pâle et tremblant, prêt à faire, à dire, à signer tout ce qu'on lui présente. Il signe, et de grand cœur, l'acte des libertés du peuple. Il prend pour ses ministres les hommes de la révolution.

Mais la peur succède à la peur. Le consul de Russie lui montre les armées du czar qui vont fondre sur lui . 11 veut fuir, il abdique. « Les portes sont ouvertes, dit Rosetti, c'est moi qui vous sauverai. » Le jour môme, en effet, à travers un peuple frémissant, Rosetti l'emmenait en voiture. Le soir encore, il fil partir le ministre détesté du prince, plus haï que son maître. Mais, cette fois, le peuple était furieux; on ne pouvait le payer de paroles : « Qui l'a sauvé? qui l'a sauvé! » C'était le cri général qui courait partout : « Trahison ! » Roselti paraît au balcon, et dit froidement : « Qui l'a

sauvé?... C est moi! » Il y eut un moment de silence. Puis, un tonnerre d'applaudissements s'éleva de la place ; le peuple fut reconnaissant de trouver en son chef sa pensée véritable, sa meilleure volonté, obscurcie un moment par la vengeance et la fureur.

11 avait bien gagné cette fois de revoir sa famille, l'enfant, la jeune mère, cette femme courageuse, adorée. Il traversa les rues, pleines d'une population attendrie, sous une pluie de bénédictions et de Heurs. IjCS fleurs sont rares à Bucharest. Chacun n'en a que ce qu'il cultive à sa fenêtre. Une femme, transportée, réunit son jardin en une seule couronne aux trois couleurs françaises et l'offrit à Rosetti : « Tiens, dit-il en la déposant sur le lit de sa femme; toi aussi tu l'as méritée. »

Page 1