LA TRAHISON
La voilà née, cette révolution brillante et pure 1 Mais combien en péril I L'ennemi de toutes parts... Les Turcs, les Russes, les Autrichiens, ne vont-ils pas s'abattre sur ce pays infortuné, sans défense naturelle, sans forteresses, tant de fois ouvert à l'ennemi!... Où est la France? Ah! la France est bien loin... Ellemême se cherche, après les affreux jours de Juin, et elle ne peut plus se trouver.
Pendant que la révolution valaque regarde d'où viendra l'ennemi, elle l'a en elle-même. Une réaction militaire se fait dans Bucharest, sur le faux bruit de l'arrivée des Russes. Le gouvernement entre ces deux périls, se retire aux montagnes, seules forteresses où
l'on puisse tenir. Heureusement le peuple ne l'entend pas ainsi. Perdre en un jour toutes ses espérances, ses lois nouvelles et les hommes qu'il aime !... Sans cher, il prend les armes; d'un rapide elTorl il renverse la réaction russe et les amis de l'étranger. C'était le 12juillet; madame Roselti, qui n'avait pu suivre son mari, qui écoutait, dans une extrême anxiété, les bruits terribles qui remplissaient la ville, entend avec transport les cris vainqueurs du peuple. Elle fait venir une voiture, ne marchant pas encore, elle prend Liby dans ses bras et se lance dans cet océan d'hommes armés. Une foule compacte ne permettait pas d'arriver au palais. Un des plus jeunes chefs, Bratiano le jeune, haranguait au balcon. La voiture est saluée, entourée, assiégée, presque écrasée. Madame Rosetti se fait donner des ciseaux, et découpe, pour toute la foule, la précieuse écharpe bleue, or et rouge, que son mari porta aux premiers jours de la révolution, qu'elle avait serrée jusque-là et réservée pour ses enfants.
Moment sublime d'héroïque fraternité, d'une joie grave et non sans ombre!... On voyait l'avenir. L'ennemi arrivait tout à l'heure. Cette femme qui apportait son enfant, elle-même, à la patrie, elle eût voulu donner des armes, et elle n'avait qu'un drapeau à donner, un drapeau coupé entre tous; elle en distribuait les fragments, comme on jette des fleurs aux martyrs
Un spectacle inouï s'offrait aux regards. Ce n'était pas seulement Bucharest et la ville ; les campagnes tout entières avaient avidement saisi la délivrance. La liberté y fut, non-seulement adoptée, mais comprise. Les adresses innombrables, les discours, les observations que les paysans transmirent au gouvernement, et que peut-être on publiera un jour, témoignent de la vive intelligence de ce peuple longtemps dédaigné, de sa naïve sagesse. Un fond admirable de vie subsistait sous l'oppression, cachée par l'excès des misères. Tout cela s'éveille un matin. Le pays tout entier se met en mouvement. Des lieux les plus sauvages apparaissent des foules. On eût dit que les pierres, tout à coup debout, animées, s'étaient changées en hommes. Un déluge vivant descendait au midi vers Bucharest et le Danube.
La Russie, très-bien informée, ne jugea point à propos de hasarder ses troupes. Un peuple en ces moments, fût-il sans armes, est une force énorme, une puissance illimitée, comme celles de la nature. On employa la trahison.
Et d'abord, on cacha la main de la Russie. Nulle part l'uniforme détesté n'apparut. Les Cosaques, la lance en arrêt, restèrent à la frontière. On fit entrer les Turcs. L'armée turque vint, mais en amie; elle avança, négociant, demandant qu'on effaçât telle chose do la constitution, qu'on ajoutât telle autre. Dans cette armée, près de ses chefs, et pour les surveiller,
se trouvait le vrai chef qui menait tout, le général russe Duhamel, le tyran naguère de la Valachie.
La plaine deBucharest offrait un spectacle extraordinaire. D'un côté, l'armée turque, suspendue sur la ville comme un nuage sombre, qui ne laisse pas voir ce qui est dans ces flancs. Est-ce la grêle, ou la pluie fécondante? D'autre part, cent cinquante mille Valaques couvraient la plaine, grand peuple, qui venait, plein de confiance, s'entendre avec ses magistrats, et baiser les pieds de la Liberté. Sa statue colossale ornait la grande place. Ils voyaient les Turcs de bon œil, comme amis, comme défenseurs. Ces amis, en effet, veulent voir de plus près les chefs du peuple, Roselti et les autres, aviser avec eux sur ce qui est à faire : on les prie de venir au camp. Ils y vont, et la réception fraternelle qu'ils y trouvent, c'est de se voir enveloppés d'un triple rang de baïonnettes. Le Russe, assis près du pacha, leur indiquait assez qu'ils étaient tombés dans la toile de l'horrible araignée du Nord.
A ce moment, madame Rosetti, sa Liby dans les bras, avec les dames de la ville, était au milieu de la plaine; elle disliibuait du pain aux paysans. Ce peuple immense, qui campait là, souffrait beaucoup et du défaut de vivres et du froid des nuits, bivouaquant sous le ciel dans celte saison déjà froide aux plaines du Danube (25 septembre). N'importe, ils restaient là, avec une patience admirable. Leur instinct leur
disait qu'ils devaient, à tout prix, veiller, défendre peut-êlre leurs libertés naissantes.
Un violent tumulte s'élève, la foule tourbillonne, plusieurs arrachent leurs bonnets, leurs cheveux. Trahison ! Ils voyaient au loin de toutes paris les escadrons des Turcs qui marchaient sur la ville, pour entrer par toutes ses portes. Elle aussi, elle veut rentier, donner l'alarme; un cavalier turc l'en empêche, arrête ses chevaux; elle montre Liby ; le Turc lâche les rênes. Elle rentre, elle crie, elle appelle ses femmes ; déposant son enfant chez elle, à la garde de Dieu, elleveutcourirseuleaupalaisdu gouvernement. Les Turcs étaient déjà partout; des scènes hideuses de pillage se voyaient à chaque maison. Un ami la rencontre, l'arrête : « Où courez-vous? Les membres du gouvernement qui restaient ont eux-mêmes empêché le peuple de combattre... » Malgré cette défense, le corps des pompiers deBucharesl refusa de se rendre; une heure entière, cent cinquante hommes tinrent contre douze mille; ils tuèrent une foule de Turcs, et, périssant eux-mêmes, sanctifièrent leur jeune drapeau de leur sang.
La position de ces misérables pillards n'était nullement sûre dans Bucharest. Il y avait toujours là, à la porte, un grand peuple indigné et sombre, quines'en allait pas. Le lendemain de l'invasion, un homme colossal entre chez madame Rosetli, malgré ses domestiques. Ce géant, les bras nus, ceint de l'écharpedes
Yalaques, s'était signalé dans les combats. «Madame, lui dit-il, laissez-nous faire; nous avons enterré des armes et des drapeaux; nous sommesdeux mille hommes bien résolus ; nous tomberons sur le camp ; nous les délivrerons. » Mais elle recevait en même temps, par le consul anglais, la parole du commandant turc, qui affirmait que, sous trois jours, ils seraient délivrés.
Au troisième, on ne peut les délivrer encore. Mais IcMiain, à midi, ils partiront pour la frontière hongroise avec des passe-ports et une escorte pour qu'ils 1 nient rien à craindre des surprises des Russes. Le inalin, bien avant midi, elle retourne au camp.. . Plus ie camp, plus de tentes, tout a disparu par enchaneiiient ; la place est vide et la plaine déserte. Une seniiiclle turque était là seule, et sans rien dire, de la jointe de sa baïonnette derrière l'épaule, montra le jihemin de Turquie, le midi et non l'est. Ce fut un rait de lumière ; elle comprit, malgré tous les amis, ïialgré les assurances renouvelées du consul anglais, ju'on ne les menait pas à la frontière hongroise, mais jîien vers le Danube, que la Russie défendait aux Turcs le tenir leur parole, et les constituait geôliers de ses jnnemis.
Tout le jour, elle achève à la hâte la vente de ce qu'elle a de précieux, reçoit des dons, des pleurs de jes amies. Elle quitte, pour toujours, cette maison aimée, ce cher foyer de la famille, qui fut celui desli-
bertés d'un peuple. Elle s'en va, le soir, n'emportant 1 ien que ses habits, un manteau pour couvrir son enfant; de longtemps, elle ne devait, dans la poursuite de ses cliers prisonniers, habiter sous un toit. Liby, si jeune, pour maison, pour berceau, n'eut que le manteau de sa mère.
MADAME ROSETTl POURSUIT ET REJOINT tES PI'.ISONNIERS.
Un seul homme l'accompagnait, el c'était un danferde plus. Elle emmenait, déguisé, avec elle unprocrit qu'on cherchait partout, celui en qui on redoutait esprit le plus rare chezces races, la fixe volonté; celui ui, danssatêtesombre, soussa forôtde cheveux noirs, buve, toujours silencieux, la résolution immuable, inextinguible flamme, témoin vivant des origines omaines de ce peuple. — C'est l'aîné des Bratiano.
Il la quitte bientôt, sentant combien sa tête, si conue et si cruellement poursuivie, aurait aggravé son éril.
Donc seule, la nuit entière, sous une violente pluie, le alla, navigua à travers les steppes inondés et sans )ute. Les cataractes du ciel s'étaient ouvertes ; le
sauvage Danube, soulevé en nuées, retombait en lo rents. La nature semblait faire la guerre à celte pai vre femme enante, à l'enfant innocent. — Enréalit elle les servait. — Celte pluie protégeait le voyag on ne rencontrait personne ; on n'eût pas soupçoni l'invasion de deux armées barbares; les plus barbare les Russes, étaient entrés !
L'émotion, le froid, la fatigue, avaient tari son seii Liby criait; ses cris navraient sa mère. On change ( chevaux à une misérable cabane ; une paysanne ( sort : «Eh ! madame, donnez-moi l'enfant, il prendi de mon lait. » Douce consolation ! de trouver au d sert, dans cette nuit glacée où le ciel semblait imp loyable, l'aimable hospitalité, la chaleur du cœi maternel I
Au matin, elle voit enfin le fleuve immense, et a delà la rive, une petite ville turque. Son cœur ne V\ vait pas trompée. Un bateau de guerre était à l'ancn au milieu du Danube, et contenait les prisonniers Un homme était sur le rivage; elle s'adresse à lui c'était, par grand bonheur, le médecin du chef tui
' Ce bateau, arche sainte du naufrage d'un peuple, conteiiî son gouvernement, sa littérature (en partie), son àme et sa pei sée, espérons-le, son avenir!... des politiques, des historien des professeurs, des magistrats, des poètes, des économiste etc. : Aristra, Balcesco, Boliac, Balintiniano,Jean Bratiano, Iro Golesco, Grandistiano, Jonesco, Ipatesco, Inagoveno, liosell Voinesco, Zane.
de la ville voisine. Par lui, elle demande à partager la captivité de son mari. Demande refusée, heureusement : enfermée avec eux, elle n'aurait guère pu les servir. Elle les verra seulement. Une barque était là, avec sept Turcs, qui pouvaient mener au bateau. Trompée par les Turcs tant de fois, elle avait sujet d'iiésiter. N'était-ce pas un leurre, une cruelle dérision? Ces Turcs, barbares et corrompus, respecteraient-ils la jeune femme qui venait seule à eux? Loin du rivage et de l'autorité, ne se feraient-ils pas un jeu du plus cruel des attentats? Elle ne s'arrêta à nulle de ces idées; elle mit Liby sur sa poitrine; armée d'elle et cuirassée d'elle, forte de son enfant, elle se mit hardiment dans la barque, et elle n'y trouva que respect.
Elle est enfin sur le ponton, elle voit ses amis ; elle met son enfant dans les bras de son père; elle donne à tous les proscrits des nouvelles des leurs, une ligne à chacun, des messages d'affection. Rien n'était plus misérable que leur situation : nourris de quelques oignons secs et de biscuit de mer, couchant sur les boulets, mal abrités de l'air, presque sans vêtements (ils étaient tels que la trahison les avait trouvés au camp des Turcs); plusieurs ont gardé des douleurs, des maux de poitrine, dont rien n'a pu jusqu'ici les guérir'.
' L'un d'eux et des plus regrettables, M. Balcesco, n'a plus fait que languir. Nous venons de le perdre. C'était un érudit de pre-
302 RÉVOLUTIOiN
On les menait vers Orsova, première ville de l'empire d'Autriche, où lesTurcs assuraient qu'ils seraient délivrés. Madame Rosetti les devance. Elle les y attend. Mais quelle longue attente ! Cette traversée de Irente-six heures, ils la firent en trois semaines. Remorqués contre le courant par des hommes à pied, ils avançaient à peine. Parfois on s'arrêtait tout un jour au milieu du fleuve. Ce relard étonnant ne s'explique que par une chose. La Porte négociait à Pétersbourg; peut-être alléguait-elle la parole donnée ; on attendait des ordres, ce que déciderait la clémence connue de la Russie.
Dans ce retard si long, madame Rosetti se consumait d'impatience, formant mille vains projets, les yeux attachés tristement sur ce grand tleuve indifférent, qui roulait et roulait toujours sans lui rien apporter de ce qu'elle brûlait de savoir. Elle eut pourtant une consolation : un ami dévoué vint la rejoindre, un Hongrois, mais Roumain de cœur, un héros d'amitié. Rosenthal, artiste distingué, avait improvisé à Bucha-
mier ordre, et pourtant un esprit pratique, très-net, très-lumineux. Il eût été le grand historien de son pays, et sans nul doute un de ses chefs les plus sages. Je ne connais rien de meilleur jusqu'ici sur ce sujet, rien de plus instructif, que sa brochure intitulée ; Question économique des principautés danubiennes, chez Charpentier, Palais-Royal (galerie d'Orléans). Ce petit livre fut écrit en 1850, et dans Thypothèse où le pays ne pourrait s'affranchir qu'avec l'aide de la Porte. La question est montrée de profdj mais avec une rare nettetéi
reslla Liberté qu'adora tout un peuple. Fugitive dans son plus touchant symbole, dans Liby et sa mère, la Liberté trouva en Rosenlhal un compagnon fidèle.
Puisse ce souvenir fonder l'alliance nouvelle entre les deux grands peuples qui pour un moment se sont méconnus! Ce cher trésor de la patrie roumaine eut pour défenseur un Hongrois.
Un jour, assis sur une pierre, le fleuve sous lesyeux : « Que ferez-vous? dit Rosenthal à son amie rêveuse. — Je les suivrai partout, et je partagerai leur sort. — Mais quoi! un tel voyage pour une faible femme qui allaite un enfant, à travers ces pays barbares, ces routes dangereuses! » Il énuméra les raisons par lesquelles on pouvait combattre son projet, et la trouva inébranlable. « Je pensais comme vous, dit-il, mais j'ai voulu vous éprouver. El moi aussi, je vous suivrai partout. »
Rare, touchante fidélité d'une amitié si pure! Ce frère et celte sœur, unis de cœur, dans un tel dévouement, qui les séparera dans l'avenir*?
Ils n'attendent plus. Ils partent, louent une petite
* L'infortuné a sauvé ses amis, mais pour tomber plus tard lui-même dans les mains de TAulriche. Il s'est tué, ou on l'a tué. Ce Hongrois, ce Valaque... ah! disons aussi ce Français, est un deuil commun pour trois peuples. Un excellent tableau reste de lui, d'une jeunesse, d'un charme incroyables; il représente la Roumanie dans le champ de la Liberté, où cent mille hommes entouraient la tribune.
barque, se lancent sur le grand fleuve. Ils rencontrent bientôt un bateau à vapeur. Le capitaine illyrien leur ténnoigne un vif intérêt, il a rencontré les prisonniers la veille, il les a vus passer près de Vidin. Demain, probablement, ils quitteront les pontons pour franchir la Porte de Fer, ce dangereux passage du Danube; ils passeront à Sem, et sans doute on pourra les voir. Madame Roselli obtient sur le bateau quelques habits vainques; elle se déguise en paysanne pour approcher plus aisément. Sous ce costume, qui garantissait mieux des froids brouillards d'octobre dont le fleuve se couvre au matin, glacée, mais non de cœur, serrant son enfant dans ses bras, elle fuit la rive turque, les yeux fixés sur une forteresse qui la domine au loin. Quoique à grande distance, elle voit, elle distingue les prisonniers qu'on fait monter au fort.
Les forteresses turques sont misérables, et leurs garnisons encore plus. Ce sont de vieux logis croulants et délabrés qu'habitent des fantômes. Leurs tristes gardiens semblent les spectres d'un empire en ruine. « Ces forteresses, disait-elle, je les aurais prises moi seule. »
Elle rôdait autour, sans perdre de temps, s'enquérait, s'ingéniait. Enfin, elle fait si bien, qu'elleobtient de les voir. Elle monte. Ils étaient avertis, ils attendaient ; tous étaient aux créneaux. Sa seule apparition semblait avoir changé leur fortune; ils se croyaient libres déjà, et criaient : « Vive la République ! »
Depuis longtemps sans communication, sans journaux, sans nouvelles, dans leur misérable prison flottanle, ils avaient gardéleur espoir, leur sérénité môme. Tout leur semblait parler de délivrance. Vrais enfants de la France, ils n'avaient pasle moindre doute qu'elle ne vînt à leursecours, netraversàt l'Europe, lemonde, s'il l'eût fallu, pour les délivrer.
Combien plus de soleil virent-ils, d'azur au ciel, quand parmi eux s'assit cet ange d'espérance !
La scène était touchante, et personne n'y eût résisté. Le flegme des Turcs n'y tint pas. Ils se mirent tous de la partie, et la joie fut commune. L'un d'eux pleurait. La sombre forteresse humide où l'herbe croît au milieu des chambres avait pris comme un air de fête pour recevoir une telle femme, et elle s'illuminait de son regard.
« Comment vous faisiez-vous entendre de ces Turcs, de tant de populations qu'il vous a fallu traverser? » A cette question que lui font ses amis, elle répond toujours : « Je n'en sais rien ; je parlais la langue que Dieu m'inspirait, et ils me comprenaient toujours. »
Qu'elle avait bien raison de dire qu'à elle seule elle aurait pris ces forts! Celui-ci déjà s'était rendu, et elley était maîtresse. LesTurcs lui offraient leur repas, la servaient, allant chercher du lait pour son enfant. Ces vieux soldats farouches, les voilà changés en nourrices; ils s'emparent de l'enfant, le bercent, et Liby s'endort dans leurs bras.
l'évasion (octobre 1848)
La France, si malade en elle-même, était vivante au fond de ce fort turc; elle rayonnait sur le Danube dans le cœur de ces étrangers. Son secours attendu faisait leur joie. Les vents leur en parlaient. Et si un souffle de l'ouest venait jusqu'aux créneaux, ils allaient voir si ce n'était pas un bruit de nos armées en marche.
Leur confiance baissa malheureusement, quand un de ces Turcs, devenu leur ami, dit à l'oreille de madame Roselti ce seul mot : Bosnia. Ils comprirent que la longue hésitation de la Porte était finie, qu'elle allait obéir aux Russes, enfermer les captifs dans un fort de Bosnie et les leur garder là.
Il faut donc se hâter, trouver dès demain, s'il se
peut, un moyen d'évasion. Ils conviennent que le lendemain, en passant devant Orsova, ville valaque de l'empire d'Autriche, au moment où les barques approchent du rivage, ils sauteront à terre, invoqueront le secours de la population valaque. Madame Rosetli les devance à Orsova, et elle apprend que la tentative (M houerait. Le gouverneur autrichien de la ville est dévoué aux Russes; loin de favoriser l'évasion, il y mettrait obstacle; ressaisis, leur captivité n'en serait uc plus dure et plus difficile à briser.
Comment les avertir? Madame Rosetli y parvint. Avec une présence d'esprit admirable, quand elle les vit tous sur les ponts de leurs barques, déjà prêts à sauter, elle tend sa petite Liberté à son père et leur dit : « Ne la prenez pas avant que je nevous la donne. » Ils comprirent et ne descendirent pas.
Ce n'était pas dans une ville comme Orsova, et sous l'œil des autorités, qu'une tentative pouvait réussir. Il fallait plutôt un village, une population simple et bonne de paysans valaques qu'on pût intéresser au sort de leurs compatriotes, animer, ameuter contre les Turcs. Madame Rosetti eut ce bonheur d'obtenir qu'ils feraient le voyage sur bateaux autrichiens, et seraient ainsi remorqués le long de la rive autrichienne, dont presque tous les villages sont valaques. Elle suivait parterre dans les rudes chariots du pays,
Iqui ne sont autre chose que de simples troncs d'arbres, mal agencés ensemble. Souvent elle descendait,
suivait à pied les bords Irôs-hauts et escarpés, portant Liby, faisant des signes aux prisonniers et leur jetant des fleurs. Ils la voyaient d'en bas, leur chère libératrice, marcher, vive et gracieuse, dans son costume de jeune femme valaque ; un simple fichu sur la tête retenait ses cheveux. Belle, brunie au soleil, sous cet habit de paysanne, sans autre éclat que celui de ses yeux étincelants d'esprit et de bonté, elle leur fit souvent l'effet d'un ange de Dieu, et ils n'étaient pas loin de lui faire des prières.
Je m'aperçois ici que je n'ai rien dit de la figure de madame Rosetli, de sa race, de sa naissance. Parfaitement Yalaque de cœur, de volonté, de langue, fille d'un capitaine écossais, mais Française du côté maternel, elle est née à Guernesey. Nous la revendiquons comme Française et peut-être Bretonne d'origine. Elle a été élevée en France, plusieurs années en Provence, et vous la croiriez Provençale. Elle a épousé, en 1847, Rosetli, le charmant poêle, dont les chansons sont nationales dans la Roumanie.
Elle est petite et brune. Nez fin, mais point du tout classique; beaux cheveux bruns; beaux yeux veloutés et brillants. Dans les yeux, dans la bouche (qui est toute nature, toute éloquence et tout amour), une conciliation infinie, quelque chose à la fois d'attrayant et de ferme, beaucoup d'adresse et de prudence.
Ce caractère si fort, avec ce courage de lionne, semble faible en un point. Soit système, soit excès d'à-
mour, elle dépend de tous les caprices de ses enfants, es endure etleur obéi t jusqu'à extinction de ses forces.
Très-ferme en tout le reste. Le plus rare des courages, elle l'a eu, elle l'a. Personne ne porte avec plus de grâce la pauvreté démocratique. Personne ne sait mieux l'adoucir pour les siens. Admirable au jour du danger, elle ne l'est pas moins dans les longues épreuves de l'exil, dans ses tristesses et ses privations. Mais,prôs d'elle, qui les sentirait? Admirable mystère delà solidarité moderne! c'est près d'une étrangère, d'une fille adoptive de la Roumanie, que l'exilé roumain sent le mieux la patrie présente, son vivant génie, son foyer.
Revenons.
L'obstacle pour communiquer, c'était la quarantaine, sévère en ce pays. Tout ce qui a touché la live turque est repoussé de l'autre rive. Un agent la suivait exprès, pour empêcher la communication. A une halte, séparée par une grille du pont qui menait aux jbateaux, arrêtée par un officier autrichien qui gardait le pont, elle lui tend Liby : « Quoi ! monsieur, songez donc que cette enfant veut embrasser son père I ... jll y a si longtemps qu'elle ne l'a vu. » L'officier détourna la tête et ne résista plus : — « Madame, faites du moins que je ne vous voie pas. »
Elle gagnait ainsi tout le monde. Les règlements fléchissaient devant elle. Le lendemain, à midi, elle obtint qu'ils déjeuneraient ensemble. Un cavalier ce-
pendant arrivait en grande liùte, un officier turc envoyé par le gouverneur de la dernière forteresse où ils étaient entrés. Ordre de rebrousser chemin, de revenir au fort.
Tout le village était là cependant, qui regardait les prisonniers, un village de paysans valaques que madame Roselti avait mis déjà dans les intérêts de leurs infortunés compatriotes. — Ceux-ci, encouragés par la sympathie visible des paysans, déclarent qu'ils ne retourneront pas. — L'officier turc, en comptant ses soldats, sent bien qu'il ne peut entreprendre de lutter contre tout un village; il va chercher de nouveaux ordres. — Les prisonniers, sans perdre de temps, jettent leurs habits sur leurs bras, et se mettent à marcher, du pas dont vont des hommes qui courent après leur liberté. Les Turcs, ne pouvant mieux, s'efforcent de les suivre. Ce n'était pas sans peine : ils allaient à pied aussi vite que madame Rosetti en voiture. Elle avait pris du vin en route, et leur en donnait à chaque halte. Les Turcs aussi, quoique inquiets d'un voyage qui semblait une fuite, se consolaient en buvant tout le long de la route; ils étaient, après tout, sur la rive chrétienne et se sentaient plus libres des prescriptions de Mahomet.
Le soir, on arriva ainsi à Sfenitza. Madame Rosetti, qui était en avant, avait fait préparer un grand repas, force vin et café, liqueurs. Les Turcs, déjà troublés par ce qu'ils ont bu tout le jour, viennent enterrer là
tout ce qui leur reste de raison. Us fument, ils tombent de sommeil. L'un d'eux, n'y pouvant résister, eut soin de dire aux prisonniers : « Songez bien à ne pas partir sansm'avoir éveillé. »
Dans celte quiétude profonde, les Turcs sont troublés tout à coup. Entrent le maire et le curé, une foule d'habitants du village qu'amène madame Rosclli. — «Où sont vos passe-ports? leur dit le maire. En avezvous? Comment osez-vous bien venir en armes sur es terres de Sa Majesté l'empereur? » Les pauvres Turcs ne savent que répondre. Les rôles sont changés: ce sont eux qui sont prisonniers. Ils négocient pour qu'on les laisse libres.
vu
LA lUlTE A TRAVERS TROIS PEUPLES EN ARMES. — ARRIVEE A VIENÎII
Il élait minuit, et cinq chariots attendaient à U porte. Madame Roselti, son ami, le Hongrois, assistaient à l'explication. Mais déjà les prisonniers, montés en chariots, couraient joyeusement la campagne. Elle couvrit ainsi la retraite, et ne tarda pas à les rejoindre.
Vingt heures de suite, pour leur premier trajet, ils roulèrent dans ces rudes chariots de troncs d'arbres, Bien souvent il fallait descendre. La route suit le bord du Danube; elle surplombe à chaque inslani l'abîme, rien de plus dangereux. La pauvre femme allait toujours, chargée de son enfant; il ne connaissait, ne voulait que les bras de sa mère. Les forces lu
manquaient. Son mari ne pouvait l'aider qu'en la soutenant quelque peu, et lui soulevant les bras.
Au village où ils descendirent, une seule cabane restait, une misérable hutte, seul débris qu'avait épargné la lutte des Hongrois et des Serbes. C'était la partie la plus dangereuse du voyage qui leur restait à faire. La guerre la plus sauvage, une guerre implacable de races, désolait ces contrées. Chaque parti, acharné, allait à la chasse de l'autre. On tuait sans pitié tous ceux qui ne pouvaient prouver sur-le-champ |u'ils étaient du même parti. Nos fugitifs avaient tout à craindre; ni les Slaves ni les Hongrois n'étaient >our eux ; lesValaques même, parfois, se montrèrent ennemis, les croyant des boyards, des grands seigneurs ui fuyaient Bucharesl; ils se iiguraient voir en eux les yrans chassés de laValachie.
Guerre affreuse ! guerre déplorable ! fruit horrible e l'aveuglement, des mensonges perfides qu'avaient emés les Russes ! . . . Leurs intérêts, à tous ces peuples, liaient généralement les même, et ils se croyaient nnemis!... Les Hongrois môme, s'ils perdaient une artie de leur domination, gagnaient, ce qui vaut bien lus, la consolidation définitive des libertés hongroies et l'abaissement de l'Autriche.
Dans les trois camps, hongrois, slave et valaque, DUS avions des amis... J'y songe avec horreur! Tels ui étaient les miens, mes élèves et presque mes fils, louvaient, dans ces rencontres aveugles, en tuer d'au-
1res, non moins amis pour moi. Aux camps hongrois aux camps valaques ou slaves, les écoles de Parii étaient représentées. De quelque côté qu'on tuât Paris devait pleurer, et le deuil était pour la France
Tout le long de la route passaient des gens armés La nuit, d'horribles cris en toutes langues. Des mort! dans les fossés. Des villages déserts et des maisons i demi brûlées. De moment en moment, des objets d( pillage, non enlevés, mais sabrés en menus morceaux et comme déchiquetés avec fureur, de sorte que per sonne ne pût en profiter.
Dans le Banat, de temps à autre, des piquets di cavalerie arrêtaient la petite caravane. Elle fut ainsi une fois, arrêtée et menée dans un camp serbe, ai moment même où l'on voyait en face, sur de haute collines, un fort parti de cavaliers hongrois qui sem blaient tout près de descendre. Le combat ne pouvai larder.
« Qu'on me mène, dit-elle, devant le général. — Madame, il dîne. » — A force d'instances, elle est in troduite dans la tente, seule devant tous ces officiers — « Général, nous ne pouvons rester ici, au momen où l'on va se battre. »
Le général fait introduire son mari, ses amis, le reçoit poliment, leur offre le calé. L'un deux, ou bliant le danger, entamait avec le chef serbe une con versation politique. Madame Rosetti, inquiète des len teurs, peut-être calculées^ de ce chefj se saisit de:
passe-porls qu'elle aperçoit sur une lable, prend la plume, la lui met en main : « Signez, général, » lui dit-elle. 11 signe. Elle les distribue.
Au dernier, qui était celui de madame Rosetli, et qui portait aussi son nom de famille (Grant) : « Une Anglaise! » s'écrie-t-il. Il ne pouvait le croire. Et, en effet, elle est bien peu Anglaise. Tout en elle semblerait plulôt d'une femme du Midi.
Ils purent donc continuer leur voyage ; ils allaient, à travers la guerre, à travers mille dangers. Les insurgés pouvaient les égorger. Le gouvernement autrichien pouvait les arrêter. N'était-il pas averti par les Turcs ou les Russes de leur évasion? A Panchova, près de Semlin, madame Rosetti se hasarda d'aller à cette ville et d'y prendre des informations. Là, le consul anglais et d'autres personnes obligeantes lui dirent qu'ils avaient tout à craindre, que le consul russe ne manquerait pas de les faire arrêter. Sans retard ils se séparèrent; leur grand nombre les trahissait. La plupart, ils prirent place sur le bateau à vapeur qui remonte la Save. Toutes sortes de gens étaient sur ce bateau, de races, de langues, de partis, tous armés jusqu'aux dents, disputant sans pouvoir s'entendre sur les affaires du temps. A chaque instant, on tirait les poignards ; d'autres, par jeu, tiraient des coups 'de pistolet.
Le plus singulier du voyage, c'est que sur le chemin, les proscrits, tout à leurs idées, n'étaient pas
tellement occupés du danger qu'ils ne fissent de la propagande. Au camp serbe dont on a parlé, ils expliquaient au chef combien les Serbes, les Slaves en général, avaient travaillé contre eux-mêmes, en relevant l'empire d'Autriche, combien ils s'étaient placés dans une fausse position. Ce dernier mot fut senti à merveille, répété plusieurs fois. «Fausse, très-fausse, en effet. » disaient-ils. Du reste, ces idées étaient déjà au cœur des Serbes. Et la première chose qui frappa les Valaques, en entrant dans les murs désirés d'Agram, où ils croyaient trouver enfin quelque sécurité, ce fut l'arrestation de plusieurs officiers croates ou serbes que les Autrichiens faisaientau moment même. Ceux-ci en étaient déjà à mettre aux fers leurs défenseurs.
Plus lugubre encore fut leur entrée à Vienne. C'était le lendemain du bombardement. L'Autriche, victorieuse par la discorde insensée des trois peuples, venait, sur ces débris , ces ruines inégales et îjranlantes, de rétablir pour quelque temps le trône de sa caducité.