HISTOIRE ET INSTITCTIONS DE LA POLOGNE
C'est vers l'an 950 que la Pologne sort du chaos des peuples slaves. La dynastie des Piast. qui la constitue par la conquête et lui donne des institutions, entre dans fhistoire avec Myarko qui régnait au milieu du siècle. En 965, Myarko embrassa le christianisme et par le cliristianisme venu de l'Ouest, la Pologne entra dans la société européenne d'Occident et participa à la civilisation du monde latin. Le successeur de ce Clovis slave fut Boleslas-le-Grand (992-1025) qui fut le Charlemagne de la Pologne. En l'an 1000, il en avait fait un vaste Etat appuyé à la Baltique au Nord, aux Carpathes au Sud, dépassant la Vistule à l'Est et l'Oder à
l'Ouest (1). 1
C'est à l intérieur de ces frontières que la Pologne va essayer de se consolider, de s instal'er, de se fonder en durée. Pendant 400 ans, elle lutte sans trêve contre la poussée germanique venant de l Ouest, sans cesse refoulée et sans cesse reprise par la confrérie des Chevaliers Teuloniques. En juillet 1410, cent mille chevaliers polonais, lithuaniens et russiens battirent les Teutoniques et brisèrent pour quatre siècles le « Drang nach Osten ». La victoire de Grumvald est toujours commémorée en Pologne comme une fête nationale. Les Allemands commencèrent alors une pénétration pacifique qui eut pour conséquence la formation en Pologne d'une bourgeoisie germanique. Ce fait doit être compté parmi les causes actives de la perte de l'Etat polonais, car U eût peut-être suffi du contrepoids d une bourgeoisie autochtone, d'une classe laborieuse,ambitieuse et sage pour sauver
le pavs de l'anarchie.
Quand la Pologne parvint à refouler le Germain, elle commençait à subir la pression de son voisin de l Est, le tzar de MoscQvie, puissance nouvelle, mais Etat déjà vigoureux, plein d'un avenir immense à travers toutes les vicissitudes, la lutte va durer jusau'au partage. C'est lorsque la Pologne aurait eu besoin d'organiser toutes ses forces contre les convoitises extérieures qu'elle s'affîiiblit rapidement à l'intérieur. .
La constitution intérieure du royaume polonais subit une
(1) Voir le livre de .M. Grappin : Histoire de la Pologne, i vol. in-16, s. d., Paris.
transformation profonde au cours du xv* siècle. Jusque-là, la puissance politique et sociale appartenait à l'aristocratie laïque et religieuse; mais une classe nouvelle prenait conscience d'elle-même et aspirait à l'influence politique : c éLait la pelile noblesse, la Sziachla.
La Sxlachta :1a Noblesse Le Szlachcic, méconlenl (i"èlre
exclu de la vie publique et de supporter tout le poids des guerres, commençait à faire valoir des revendications qui devinrent plus yiviis et plus précises au fur et à mesure qu'on avait plus besoin de lui.
L'origine de la Szkchta est Obscure. Les uns la considèrent comme une race étrangère introduite en Pologne par l'inva-' sion; les autres pensW qu'elle est née delà chevalerie au xn" siècle, à l'époque du partage des terres. Jusqu'au lov^siècle, elle ne joue aucun rôle politique et ne s'occupe que de faire valoir son domaine on son champ. Elle est très nombreuse. Au xvi" siècle, alors que rarisLocralie était réduite à une centaine de familles, la Szlachta en comptait plus de •250.000, avec un million de membres environ.
Elle comprenait trois classes : la Sziachla tout court, bien pourvue et influente; la Szlachta pauvre, ou noblesse en saKots, qui avait |)Our tout domaine quelques arpents de terre et dififérait à peine des paysans. C'était le prolétariat nobiliaire. Cette classe de nobles vivait surtout en Mazovie et se montrait très jalouse de ses privilèges. Le Szlachcic dans son enclos est égal au palatin. Enfin la Szlachta « nue ». Ces nobles gueux étaient réduits soit à passer dans la bourgeois» ou dans la classe pavsanne. soit à entrer au service d'un autre noble, en qualité de domestique, pour conserver leur titTe. En Poloune, un noble ne dérogeait que s il exer(:ail un métier manuel ou un commerce de détail. Le nombre des gueux était incalculable.
La Szlachta .aisée, autrement importante que les deux autres, remplissait de ses motions les diétines du xvi'= siècle et fournissait les nonces qui donnaient le ton à la diète. Composée de petits seigneurs possédant un ou deux villages, rarement tr&is, elle comprenait plusieurs milliers de familles. Elle vécut tranquillement sur ses terres, dans unè aisauce médiocre, jusqu'au jour où le traité deThom (1466) «n assurant à la Pologne les bouches de la Vistule, lui^ ouvrit d'immenses d('djouché's commerciaux. La Szlachta s'enricliit considérablement et, par là, se perdit. Elle ne pensa plus qu'à cultiver l'oisiveté et le plaisir. Au |)oinl de vue politique, elle n admil plus ni autorité ni conirainle. Elle érigea
l'anarchie en principe. La Pologne pérl^saa en ref^élAnt le fameux dicton : « La Pologne se maintient par anarchie >>. Jalouse jusqu'au fanatisme de ce qu elle appelait « sa libert*^ dorée », elle sacraCait la patrie à un dangereux idéal et conliaualt, eu chevauchant, sa course à i abîme.
Le g(mv^*ttewettt. Le gouvernemmt 4e la Pologne
Le t«l fut, à rorigine, une monarchie héré-
ditaire et absolue. Mais dès ie
xu' siècle, elle va en s'affaiblissant. Les princes, en domiani sans compter des terres à l'aristocratie et en renonçant au droit souverain sur les terres cédées, privent le trésor de ses meilleurs revenus. Lacle par lequel Louis d Anjou, en 1374, exempte la Szlachta de loul impôt achève de ruiner le pouvoir W)yai.En cas de guerre le roi, appauvri, est lorce de recourir au service gratuit de la Szlachta qui lui dicte ses conditions et lui arrache priv^ège sur privilège. Au xvi" siècle, k noblesse s affranchit coaijaiètement. Le roi est sous kl dépendance des électeurs à qui il acconie des concessions de plus en plus ouéreuses. 11 perd jusqu'au dr(»t de signer les décrets qui ont force de loi ; il n'est plus guère que l'exécuteur de la loi. Sans la diète, il ne peut m établir un impôt nouveau, ni faire une loi nouvelle, ni convoquer la pospolite, ni d(M-larer la guerre, ni conclure la paix, m envoyer ou recevoir des ambassadeurs, ni se marier ni . divorcer, ui désigner son successeur, ni engager ses biens.
. Le pouvoir législatif Du jour où fui cn'-ée la Chambre
des Nonces (14()8) pour représenter la Szlacbta dans le gouveraemeatdu pays, le pouvoir législatif appartint en commun-au Roi, au Sénat et à œtte Chambre léunie à la Diète, .. ..
Au xvi« siècle, le S^at est composé de dignitaires qui sont tous sénateurs à vie, évôqu-es, palatins, eastellans, officiers
de kl couronne. j^,.,, La Chambre des Nonces est la véritable assemblée délibéra tive. Elle discute les motions royales et vote les lois. Théoriquement elle comprend 150 membres : mais ce chiffre n'est presque jamais atteint, parce que les nonces doivent être éhis à l'unanimité par les diétines de district, et si l'unanimité a'est ;pas -atteinte le district n'a pas de représentant.
Après avo'ir éla leur maréchal ou président, les nonces se re^Jbnt au Sénat pottr sakier le rôi et entendre les propt>sitiïms royales, leur pa«éso»ce, le roi demaiiide ma avis rao-
livé à chaque sénateur et donne ensuite ses propres conclusions. Après quoi, les nonces qui ont assisté muets, à la séance, se retirent et délibèrent. Après des semaines ou des mois de discussion les nonces apportent au Sénat leurs décisions qui doivent avoir reçu l'approbation unanime. Chaque sénateur peut alors refuser son assentiment et empêcher ainsi 1 unanimité requise pour la confection des lois. En vertu du même principe, le roi peut s'opposer à l'adoption d'une résolution et remettre la question à une autre diète. En résumé, le roi propose, le Sénat opine, les nonces délibèrent,, personne ne décide.
Le veto • Parmi les institutions qui ont le
plus contribué à perdre l'État polonais, il faut mentionner le liberum veto qui tut appliqué pour la première fois dans une diète de 1652.
Après avoir désorganisé le pouvoir exécutif, le veto désorganisa le pouvoir législatif. Ce droit de veto consistait dans le droit individuel d'opposition, absolu et irréductible, d'un seul contre tous. Le veto datait de la plus haute antiquité; il était en plein exercice dans toutes les communes shives. On remédiait à ce droit absolu à coups de bâton, en forçant l'opposant à voter avec la masse. Le veto existait en Russie et en Bohême. Les Polonais ne l'ont pas inventé, mais ils en sont morts, parce qu'ils ne l'ont pas amendé à temps, soit avec le bâton, soit avec la loi. D'après les idées polonaises, l'individu qui entre dans l'association politique, conserve tous ses droits humains primitifs; il est libre de sortir de cette société, comme aussi il peut sacrifier à l'ensemble sa liberté personnelle, mais il peut aussi la réclamer et supprimer la liberté de l'ensemble du corps social qui est alors sacrifiée au droit individuel. On n'est pas sujet du fait de la terre, du sol, de la naissance, de la profession, de la famille, de devoirs héréditaires, mais parce qu'on accepte cette société comme la plus juste, la plus belle et la meilleure. L'individu conserve donc le droit, non seulement de sortir de cette société, mais aussi de la paralyser dans sa vie. Cette théorie abstraite assimile la patrie à une religion, l'ordre social à l'ordre spirituel et il est naturel que cette confusion engendre les pires perturbations. La constitution polonaise, laissant à chaque individu des droits immenses, supposait aussi des devoirs immenses et des vertus extraordinaires, et par là même, confondait le citoyen avec le saint ou le héros moral. Les évêques et les sénateurs, qui constituaient le corps des sages, en Pologne, avaient coutume de recommander aux Diètes et aux Diétmes
de se préparer aux discussions publiques comme à une espèce de sacerdoce. Ce fut peine perdue, les vertus devenant rares et le perfectionnement moral d'une classe étant arrêté, i association devait nécessairement se dissoudre . La décadence de la Pologne commença à la fin du xm' siècle. L'élection des rois donna lieu à des troubles qui ébranlèrent l'unité nationale et facilitèrent les intrigues de l étranger. Au xvn" siècle, Sigismond Wasa, le Suédois, fut le souverain le plus néfaste de ce pays. Il jeta le royaume hors du système des Etals occidentaux et le laissa isolé entre les llohenzollern el les Homanol".
La Pologne, ayant besoin d'un poini d appui extérieur, oscilla longtemps entre l alliance autrichienne el ralliance française. L'Autriche soutenait la szlachta. si bien que .lean Sobieski, malgré ses elïorts-pour rattacher la Pologne u la Fi^ce, fut contraint par la noblesse de rester dans l alliance autrichienne. Sobieski eut comme compensation la gloire de. sauver Vienne et la Hongrie de la domination turque. La Pologne n'y gagna rien, puisque les Habsbourg furent complices (lu partage; mais il lui resta l'honneur d'avoir sauvé la
civilisation. ' ^ .
L éleclion d'Auguste de Saxe, élu roi grâce à la corruption et à un coup de force, marque le déclin. Etranger, uniquement soucieux de ses intérêts dynastiques, il reprit la politique de Sigismond Wasa. Détrôné par Charles Xîl. il lut rétabli par Pierre-le-Grand. La bataille <lc Pultawa lut l'arrêt de mort de la Pologne. A partir de celle date, elle n'eut plus de politique, c'est-à-dire de vie extérieure.
La Pologne, dans l'Europe du xvm" siècle, n'est plus qu un anachronisme. Elle s'est laissé dépasser par le temps. Tandis qu'elle s'ouvre d'elle-même aux intrigues et aux invasions de ses voisins, ceux-ci se concentrent dans leur puissance. Ils entreprennent, avec toutes les ressources de la science politique et avec la complexe organisation des Etats modernes, le siège de celle cité du moyen âge. Elle n'oppose à l'artillerie èl aux ingénieurs de reimemi que des défenses surannées, (les remparts démantelés, et une troupe de paladins héroïques et indisciplinés.
« Dans la Pologne anarchique, dit Bobrzynski, gouvernait qui voulait. Chaque magnat faisait de la politique pour son compte. Les cours étrangères se créaient des partis qui renflaient tout gouvernement impossible. >
La Pologne était minée par un individualisme sans frein. Elle n'avait pas de pouvoir central, pas d'union nationale. Elle avait des milices vaillantes et brillantes, mais pas d'armée, pas de marine, pas de places fortes. Elle n'avait pas de fron-