‹ La polygamie sacrée au XVIe siècleChapitre 14 sur 57 · INTRODUCTION XXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXIII

deliers — , il a été un temps, dit Henri Estienne, qu'ils faisaient un ordinaire d'emmener les demoiselles en leurs couvents, les dérobant ou dedans l'église (quand la dévotion les y faisait demeurer plus tard que les autres) ou en autre lieu où ils pouvaient avoir la commodité de ce faire : comme même c'était un conte assez vulgaire de la damoiselle qui fut recouvrée par son mari alors qu'elle passait par devant sa maison, venant d'un couvent des Cordeliers (dans lequel elle avait été longtemps prisonnière) et allant en un autre, pour y être baillée en échange. Or, était-elle conduite par quelques beaux pères, étant habillée de même qu'eux, et tondue aussi semblablement. Toutefois, afin qu'on ne pense qu'il n'y eût alors et qu'il n'y ait encore pour le présent que les damoiselles au danger de tomber entre ces pattes pelues, je n'ai pas si grand hâte que je n'ajoute bien encore ce qui advint à un boucher de Strasbourg, quelques ans devant que les Cordeliers en fussent chassés. Il y avait eu en cette ville, en effet, jusqu'au temps de la Réformation, un beau couvent de Frères de Notre- Dame, comme on appelait ces Religieux. On les chassa, et comme un jour l'Empereur Charles V en demandait la raison aux magistrats : « C'est, lui répondit un d'eux pour tous, qu'au lieu des Frères de Notre-Dame, ces Religieux se rendaient les maris de nos femmes. »

Or, le boucher de Strasbourg ayant perdu sa femme, et même pensant qu'elle fût morte (au moins était-elle bien perdue pour lui, mais non pas pour les Cordeliers, avec lesquels elle était à pot et à cueiller), et voyant un novice qui venait ordinairement avec un beau père en sa boucherie, il disait souvent que ce novice ressemblait si bien à la femme qu'il avait eue, que s'il ne s'assurait qu'elle était morte, il penserait que ce fut elle en habit déguisée. Or, en la fin connut-on que ce pauvre boucher

\\l\ INTRODUCTION

avait raison, et que ce novice (c'est-à-dire cette personne portant l'habit d'un Cordelier novice) était la femme qu'il pensait avoir perdue.

Mais Dieu ne permit point que celte méchanceté fût découverte jusques à ce que les abus de la religion papale furent pareillement découverts, pour lesquels et les Cordeliers et les autres moines, ensemble tous les mangeurs de crucifix, furent chassés de la ville.

On fait aussi plusieurs contes de Cordeliers et de Jacobins surpris emmenant avec eux leurs putains habillées en novices; et de fait c'a été une subtile invention de se faire permettre de mener des novices, pour sous ce titre avoir toujours ou un bardache ou une garce. Mais je crois que depuis qu'il advint à un novice que menait un Cordelier de faire un enfant au milieu du bateau dedans lequel ils passaient la Garonne, ils ont depuis mieux observé la règle qui leur commande : Si non. caste, tamen canle : vivre, sinon avec chasteté, du moins avec prudence.

Déjà en un livre écrit contre les Carmes environ l'an 1270, il leur est reproché entr'autres choses : La cause principale de tous vos tracassements que vous faites par les villes, ce n'est pas afin que vous visitiez les pupilles, mais les pucelles; non pas les veuves qui sont en peine et tribulation, mais les jeunes filles mal avisées, les béguines, nonnains et daines. Mais afin de se mieux moquer et de Dieu et des hommes, ils ont bien osé (à propos des béguines qu'ils menaient alors) forger de notre temps une religion, selon l'institution de laquelle moines et moinesses, après avoir fait quelques essais de leur continence, se vautraient ensemble, et cependant voulaient faire croire que c'était sans entrer en aucune tentation de charnalité, non plus que si deux troncs de bois eussent été mis l'un auprès de l'autre.

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