‹ La polygamie sacrée au XVIe siècleChapitre 56 sur 57 · DU MOÏSE QUI FIT FORNICATION EN L EGLISE · texte numérisé non relu

DU MOÏSE QUI FIT FORNICATION EN L EGLISE

En Poitou avait une abbaye qui a nom Chièvre Faye, dont l'église a été empirée pour les guerres. Le prieur d'icelle abbaye avait un neveu qui avait nom Pigière. Si advint un jour de dimanche que l'on dit matines et la messe. Si demandait on partout celui Pigière, et ne pouvait être trouvé. Mais toutefois tant fut quis et cercbié qu'il fut trouvé en l'église en un coingnet sur une femme, embessonné, et ne se pouvaient départir l'un dessus l'autre, et tellement que tous y vinrent, et le pauvre moine avait grant honte et grant deuil, et si y était son oncle et tous les autres moines, et toutes voyes au derrain, quand il plut à Dieu, ils se départirent, et celui moine Pigière de deuil et de honte laissa l'abbaye et s'en alla ailleurs. Se fut moult grant exemple comment l'on se doit garder de faire mal pechié de délit de char en l'église ne d'y parler de chose qui touche celle orde matière, ne s'y entreregarder par amour, fors que par amour de mariage. Car comme Dieu dit en l'Evangile, si comme raconte l'un des Evangélistes, que le doux Jésus-Christ entra en une église qui lors appelée était le temple. Se y vendait on merceries et marchandise, et quant Dieu vit ce, si les mit hors, et dit que la maison de Dieu devait être tenue nettement et qu'elle devait être maison de saintes oraisons et de prières, non pas maison de marchandises ne maison à faire nul délit de péché ; et, à conforter cette raison, Notre-Seigneur en a bien démontré appert miracle, comme vous avez ouï qu'il a fait naguères en ces deux églises, comment il lui déplaît que on ordit sa sainte maison ni son église (').

« Seulement l'ombre du clocher d'une abbaye est féconde » , dit Rabelais. Et Beroalde de Yerville discute plaisamment des vertus prolifiques des cordeliers et chanoines.

« Il y a apparence, conclut-il, que les chanoines font des enfants. Témoin madame la reine de France (sans doute Louise

(') Le Livre du Chevalier de La Tour Landry pour l'enseignement ne ses filles, (i3"ji), publié par Anatole do Montaiglon, Paris, iSj4, ch. xxxvi, p. 81.

APPENDICE 2q5

de Lorraine, femme de Henri III) qui, allant à Chartres en voyage, pour avoir lignée, vit passer une belle et grande paysanne des champs. La reine l'interroge, et la paysanne à son tour lui demande qui elle est, où elle va. « Je suis la reine, je vais à Chartres pour aller en cette belle église prier Dieu, à ce qu'il lui plaise que j'aie des enfants. — Hélas, madame la reine, ne laissez pas de vous en retourner ; ce grand chanoine qui les faisait est mort ; on n'y en fait plus (') ».

L'Estoile rapporte qu'en l'année 1677 une fille fort belle, déguisée en homme, et qui se faisait appeler Antoine, fut découverte et prise dans le couvent des Cordeliers. Elle servait entre autres frère Jacques Berson, qu'on appelait l'enfant de Paris et le Cordelier aux belles mains. Ces révérends Pères disaient tous qu'ils croyaient que c'était un vrai garçon. Elle en fut quitte pour le fouet. Elle avait, par dévotion, servi dix ou douze ans ces bons religieux.

Au dire du même chroniqueur, « une bonne dame qu'on avait mise aux Filles Repenties, dit et confessa que, dès la deuxième nuit qu'elle y était entrée, elle avait eu la compagnie d'un prêtre, qui avait couché entre une autre repentie et elle ; et qu'ils ne chômaient point là-dedans de cette besogne, pourvu que ce fussent prêtres et gens d'Eglise -).

Un sien ami lui conta également qu'un homme de qualité de cette ville l'avait voulu souvent débaucher, pour la mener en telle religion de femmes autour de Paris qu'il voudrait ; et qu'il le mettrait à même pour jouir tout à son aise et coucher avec celle qui lui viendrait plus à gré, même depuis huit jours, à Longchamps et à Gif, où on besognait plus librement qu'au plus célèbre bordeau de la ville de Paris (2).

Nous retrouvons à peu près les mêmes accusations, plus précises et plus violentes, sous la plume de l'auteur de la Confession de Sancy :

« II y a une abbesse au faubourg, le couvent de laquelle est plutôt une cour que monastère. Car n'en déplaise à Mau-

(1) Béroalcle de Veiivi[.le, Le moyen de parvenir, ch. cvm, p. 385. (-) Journal de Pierre de l'Eslcile, passim.

buisson, où durant le siège de Pontoise il y demeura huit religieuses que la vérole retenait et cinq qui étaient en couche?. N'en déplaise à Longchamp ni à Montmartre, que l'on appelait le magasin des engins de l'armée. N'en déplaise aussi à la Trinité de Poitiers, de Vilmur, d'Albigeois, au Lys, vrai séminaire des enfants rouges, où Suresne mena ces jours Fervaques, et dit a l'abbesse, qui est sa fille, qu'elle fît l'honneur de la maison à Monsieur le nouveau Duc et Pair, pendant qu'il Ici allait débaucher une religieuse fort belle, et seule cause de leur voyage. Dans demi-heure Suresne revint dire à l'oreille ' • son compagnon : « Allez, morbleu, la galande m'a donné de *.i peine, mais votre cas est prêt. — Non est, par la corblcu, d'.t Fervaques, car j'ai ce pendant joué deux actes avec l'abbesse. — Comment? c'est ma fille. — L'autre dit : je suis donc ton gendre. » Soit à propos en passant.

L'abbaye de Saintes ne cède à aucune autre en galanteries et mascarades, et en un mot il s'y fait tout ce qu'on fait à la Cour. Mais quelquefois l'évoque et l'abbesse se dérobent en quelques lieux écartés et accommodés exprès, et lors tout le couvent est en dévotion, parce que Monsieur et Madame sont allés au\ œuvres pies. Chacun était en peine quelles œuvres c'e tait ; mais le prieur du Pont l'abbé les ayant un jour découverts, écrivit h M. de Poton ville ce que c'était en ces termes :

L'Evèque et l'Abbessc de Saintes, Pour faire œuvres pies et saintes, Vont au silen'ce fort souvent.

La plus finette du couvent Y fait un trou et les épie, Puis voyant presser flanc à flanc Le roquet noir, le surcot blanc, Vit bien que c'était œuvre pie (•).

Brantôme, lui, donne son avis vertement en une anecdote quelque peu scandaleuse, ainsi qu'il est coutumier :

Une abbesse de Tarascon, sœur de M°" d'Usez, de la maison

('j Confession de Sancy, liv. I, ch. \ 1.

de Tallard, se défroqua, dit-il, et sorlit de la religion à plus de cinquante ans, et se maria avec le grand Chanay.

Force autres religieuses ont fait de tels tours, soit en mariage ou autrement, pour tâter de la chair en leur âge très mùr. Ce qu'il y a de mieux pour elles en effet, c'est qu'à cet âge elles n'ont plus de crainte d'engrosser ; elles peuvent donc recueillir les arrérages des plaisirs, que certaines n'ont osé prendre de peur de l'enflure du ventre (4).

Voici encore, contre la scandaleuse incontinence du clergé au xvie siècle, un témoignage contemporain dont J. A. Dulaure, l'historien de Paris, garantit hardiment l'authenticité. « C'est une enquête juridique, extraite de l'original, et un arrêt du parlement de Paris qui s'en est suivi ; enquête faite, d'après l'ordonnance de cette cour, par le lieutenant général de Carladez, à la requête des syndics et consuls de la ville d'Aurillac. Elle fut commencée le 22 avril 1 5 5 5 , et se compose de plus de quatre-vingts témoins.

Il en résulte que Charles de Senectaire, abbé du couvent d'Aurillac, et seigneur de cette ville, ses neveux, Jean Belveser, dit Jonchières, protonotaire, et Antoine de Senectaire, abbé de Saint- Jean, sa nièce Marie de Senectaire, abbesse Dubois, couvent de la même ville, et les moines et religieuses de l'un et l'autre couvent, se livraient à tous les excès de la débauche. Chaque moine vivait, dans le couvent, avec une ou plusieurs concubines, fdles qu'il avait débauchées ou enlevées de la maison paternelle, ou femmes qu'il avait ravies à leurs maris. Ces moines les nourrissaient et les logeaient avec eux, ainsi que les enfants qui en provenaient, enfants bâtards, dont le nombre se montait à soixante-dix, et qui enlevaient ordinairement les offrandes faites à l'église. Les magistrats auraient sans doute toléré ce libertinage scandaleux, mais ces moines avaient poussé l'audace jusqu'à frapper et assassiner plusieurs bourgeois de la ville ; mais des maris, des pères, réclamaient leurs femmes ou leurs filles enlevées ou débauchées par des libertins; la justice mit fin à tant de désordres : le couvent fut sécularisé.

(1) Brastôme, Vies des Dames gâtantes, discours V.

L'abbé avait, dans le jardin de la maison abbatiale, un bâtiment destiné à ses débauches, orné de peintures obscènes, et portant le nom caractéristique de f...oir de M. d'Aurillac ; des prêtres étaient les pourvoyeurs de ce lieu infâme ; les neveux de l'abbé remplissaient aussi ces honteuses fonctions. Ils mettaient non seulement la ville, mais tous les villages circonvoisins, à contribution ; ils arrachaient les jeunes filles des bras de leurs mères, en plein jour, au vu et su des habitants ; ils bravaient l'opinion publique, les pleurs et les cris de leurs victimes, qu'ils faisaient, à coups de pied, à coups de poing, marcher vers le couvent, où elles devaient servir à la lubricité de l'abbé, de ses neveux, et enfin des autres moines.

« L'abbé d'Aurillac, qui avait converti son couvent en lieu de débauche, était, disent les auteurs du Gallia christiana, aussi illustre par sa noblesse que par sa piété. Fiez-vous à de pareilles autorités (') ».

Nous empruntons enfin au volumineux Recueil Maurepas un document précis de la malignité populaire sur le sujet qui nous occupe. C'est à peu près l'unique chanson contre le clergé du xvie siècle qui se trouve dans cette immense compilation, laquelle fourmille de couplets mordants et virulents contre les dignitaires de l'Eglise aux xvne et xvme siècles. Les rigueurs exercées contre les ennemis de l'Eglise au xvr siècle suffisent sans doute à expliquer cette discrétion.

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