‹ La polygamie sacrée au XVIe siècleChapitre 8 sur 57 · INTRODUCTION XIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIII

gèrent donc leur abbé Humbert d'aller à Constantinople combattre une bérésie qu'ils craignaient de voir s'armer contre eux, et l'abbé remplit sa mission délicate à la satisfaction générale, car il sauva la virilité des moines en écrasant l'hérésiarque dans un dialogue où il le convainquit d'avoir voulu changer les serviteurs de Dieu en prêtres de C}rbèle. A son retour, il trouva que son abbaye avait profité de son absence pour faire un pas de plus dans la perdition ; il crut frapper les esprits de ces pervers, en les menaçant des peines de l'enter : « Lorsque je traversais les Alpes, leur raconta-t-il, j'ai rencontré une troupe de démons flamboyants, montés sur des chevaux enflammés. Ils escortaient l'âme de Gobain, évêque de Chàlons, qui venait d'être surpris par la mort au moment même où il commettait le péché de fornication avec une religieuse. J'ai demandé au chef des démons s'il ne serait pas possible de racheter cette pauvre âme par des prières ; mais l'esprit malin auquel je parlais répondit par un terrible éclat de rire en me tournant le dos, et tous les diables de l'escorte me montrèrent alors leur derrière avec des gestes indécents ». Les moines à qui s'adressait ce récit imitèrent la vilaine pantomime des démons et remercièrent toutefois leur abbé d'avoir triomphé de l'hérésie de Nicétas, en lui disant : « C'est à nous de prouver maintenant qu'un bon moine peut se dispenser de faire un bon eunuque, et qu'un bon eunuque ne saurait faire un bon moine » (*).

Les évêques ne se faisaient pas faute de donner l'exemple. Au dire de Grégoire de Tours, ils passaient à table presque toutes les nuits, mangeant, buvant avec

(') Pierre Dufoub, histoire de la prostitution, Bruxelles, 1861, t. II, ch. y, p. 262.

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excès, excitant les clercs qui revenaient de matines à boire avec eux. « Là on s'occupait de tout autre chose que de Dieu et des offices de l'église. Ils ne quittaient la table qu'aux approches du jour, pour se rendre dans un lit somptueux, soigneusement apprêté, où, ensevelis dans les bras du sommeil et de l'ivresse, ils restaient jusqu'à la troisième heure du jour (neuf heures du matin). Chaque nuit, leurs débauches avec les femmes, dont ils ne manquaient jamais, souillaient la couche épiscopale. Du lit ils passaient aux bains, et des bains à la table, d'où ils ne se levaient que le soir, puis ils attendaient le souper qui se terminait de la manière que je viens de dire » (1).

Un évèque d'Orléans, nommé Jean, qui vivait en 1092, se faisait appeler Flore par ses mignons, et entendait sur les places et dans les carrefours d'infâmes adolescents voués à la débauche masculine chanter le soir les hideuses chansons composées en son honneur.

Le pape Grégoire VII, dont le zèle ardent et l'austérité sévère furent remarquables, s'efforça, mais en vain, de ramener l'Eglise de France au respect des mœurs. En 1074 il écrivait à tous les évèques : « Chez vous toute justice est foulée aux pieds. On s'est accoutumé à commettre impunément les actions les plus honteuses, les plus cruelles, les plus sales, les plus intolérables : à force de licence, elles sont devenues des habitudes ».

Il lit enlîn défense expresse aux prêtres de se marier légitimement. Ses décrétâtes soulevèrent de violentes protestations : « Veut-il, disaient les clercs, obliger les hommes à vivre comme des créatures célestes, et, en contrariant la nature, à lâcher la bride à la crapule et à

(') Grégoire de Tours, Histoire, liv. V, ch. xxi.

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la (ornication ? Nou's aimons mieux renoncer au sacerdoce qu'au mariage ».

Les intéressés n'obéirent qu'à demi... quand ils obéirent. Le clergé normand et la plupart de celui d'Angleterre était encore marié en 1225. Les prêtres qui se virent forcés d'obéir remplacèrent généralement les femmes légitimes par des concubines. En certains pays, en Biscaye par exemple, ils y furent si bien autorisés qu'on refusait d'accepter pour curés de paroisse ceux qui n'avaient pas de concubines. Car, comme dit le trouvère Jehan de Condé, « prêtres sont trop raides de reins ».

D'après Césaire d'Heisterbach, célèbre prédicateur de l'ordre de Citeaux, les moines, jaloux de ce privilège des séculiers, sortaient du cloître pour vivre plus librement, et cohabitaient avec des concubines, dont ils avaient des enfants.

Les ménagères des presbytères étaient au reste vénérées comme des compagnes légitimes; dans les vieilles poésies on les nomme « la prêtresse », ou « la femme au prêtre ». On voit dans ieBonchier dAbbeville d'Eustache Deschamps, un curé refuser sa porte à un hôte, pour n'être pas dérangé dans ses amours.

D'après un poème satirique présenté par Legrand d'Aussy sous le titre Les Catins et les ménestrels, Dieu, en créant le monde, fit don des ménestrels aux nobles et des ribaudes aux prêtres.

Dans un poème de Jehan de Condé, Les chanoinesses et les nonnes grises, les deux ordres féminins disputent d'aptitude amoureuse devant dame Vénus entourée de fleurs et d'amants. Le Dit de la Nonnette, du même Jehan de Condé, parle d'une abbaye de nonnes où l'amour avait ses entrées, et où les nonnettes avaient amis « qui de leurs maux les guérissaient » (')•

(!) Voir A Mérat, La vie au temps des trouvères, Paris, 1873, chap. vu.

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