MONTREUIL
On est tellement persuadé de l'excellence de la culture du pécher à Montreuil , que je redoute presque d'attaquer une idée presque généralement adoptée ; mais^ il faut le dire , les progrès que nous avons faits dans le jardinage laissent Montreuil , qui depuis cent soixante ans n'a rien changé à ses habitudes , bien loin derrière nous ; et ni la taille ni la conduite de ses arbres ne peuvent plus être proposées comme des modèles à suivre. J'engage cependant très fortement lep jeunes jardiniers à visiter Montreuil , afin qu'ils puissent Juger par eux-mêmes de l'état actuel de la culture de ce canton si renommé : une erreur détruite est un grand pas vers la vérité. Le moment le plus favorable pour faire cet examen critique est le mois de novembre , lorsque le feuillage ne dérobe plus aux yeux les imperfections qu'il couvre pendant l'été. La première chose qu'ils auront à remarquer est le peu de distance d'un arbre à l'autre; beaucoup d'entre €ux ne sont pas à plus de 2 mètres ; les vieux arbres sont mêlés parmi les jeunes , et ce mode de plantation ne peut promettre de briUants succès. Le désir du gain, qui s'oppose à tout sacrifice, même momentané, ne permet pas, lors*
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qu'une plantation est usée» de la renouveler entièremeot, ou seulement par grande partie. Le même espalier est donc éternellement entretenu par de jeunes arbres plantés, proche à proche , sous la tète des mourants et parmi les racines. Or la même terre , quoique bien fumée, doit enfin se fatiguer de toujours alimenter des racines d'arbres, surtout de pêchers. Cette manière vicieuse de planter doit nécessairement amener avec le temps la destruction et l'abâtardissement des arbres et des espèces ; et l'on conçoit facilement que, si l'on opérait, au contraire , des renouvellements par masse , on aurait la facilité de défoncer le terrain, ou même encore d'ouvrir une vive jauge, et de renouveler la terre. Tout ceci explique pourquoi les clos qui se sont formés depuis peu en dehors de Montreuil , dans des terrains de qualité inférieure, mais neufs pour le pêcher, offrent cependant des productions préférables à celles des anciens clos; il faut même que la terre de ce canton soit aussi favorable au pêcher pour qu'elle puisse toujours être. productive. On voyait encore il y a vingt* cinq ans , çà et là , quelques anciens pêchers dont les restes attestent qu'ils ont été autrefois beaucoup plus beaux que ceux dont la plantation est plus moderne.
Ce n'est pas que les cultivateurs intelligents de Hontreuil ne connaissent très bien la nature du pêcher et sa manière de végéter 3 ils possèdent cette connaissance à un plus haut degré que qui que ce soit. Un cultivateur né dans ce pays vient de publier un ouvrage sur la taille du pêcher dit carré, dans lequel les principes généraux, fondés sur la végétation du pêcher, sont si parfaitement déduits, que l'on a lieu de s'étonner de le voir préconiser une forme contraire à une théorie si bien exposée. Les cultivateurs de Moatreuil n'i* gnorent pas non plus que l'on peut mieux travailler le pê* cher ; mais ils savent aussi qu'il faudrait y mettre plus de temps qu'ils n'en ont à dépenser; l'avidité , la crainte de no plus récolter s'ils s'écartaient de l'ancienne routine , les
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tiendront long-temps encore esclaves des procédés dont les produits connus et accoutumés suffisent à leurs besoins. Cette crainte les empêche de servir leurs véritables intérêts, et leur fait repouser des moyens qui les conduiraient à ded succès pins durables. On ne peut se défendre , en voyant leur manière de travailler, de l'idée de locataires qui sont à la fin de leur bail.
La culture de Montrenil , quoique très étendue , doit être rangée dms la dasse des très petites cultures^ car rien ne s'y fait en grand ; chaque propriétaire est persuadé que sa terre ne peut rien produire de profitable pour lui que par les mains ou celles de sa famille ; c'est le mettre qui taille et éboui^eonne loi-même ; le palissage , regardé comme moins important , est aiiandonné aux femmes. Un très habile cul** tivateur de ce pays me déclarait avoir près de 6000 mètres d'espaliers à soigner , ce qui suppose entre S8 et 30 hectares de clos. Serait-il raisonnable d'attendre la perfection de la part de gens écrasés de travail , et auxquels le temps manque sans cesse? ils n'en ont Jamais à donner qu'aux opérations les plus indispensables. Cependant , le pêcher est de tous les arbres le seul peut'^re dont on doive sans cesse s'occuper.
Parmi les obstacles qui s'opposent encore à l'étendue et à la beauté des arbres cultivés à Montrenil, on peut compter l'usage ob sont ses habitants de ne cultiver que trois ou qua* tre espèces de pêchers, qui toirtes sont attaquées du Mmc ou de la gomme : ces maladies se développent à Montrenil plus qn'aiHenrs, parce que le terrain y est épuisé; à leurs murs de Test, le Manc fait des ravages surprenants. On con« {Oit facilement qu'il est impossible que de tels arbres puissent prendre de l'étendue , et que leurs fNiits ne sauraient avoir la perfection de ceux qui proviennent d'arbres sains. En ef* fct , les habitants de Montrenil envoientbeavcoup de fruits à Paris , mais très peu de beaux , qui sont par conséquent fort chers; encore la plupart de ces derniers viennent des jar«>
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dins particuliers des environs^ où les gens de MontreQil vont lesaclieter.
La forme des pêchers de Montreuil est^ dès la première année , celle du Y; mais rarement il y a égalité de force dans les deux mères-branches, par une raison très simple: c'est qu'après la taille on ne s'oppose à rien jusqu'au tempil de l'ébourgeonnement^ qui chez eux est tardif, et se fait une seule fois pour n'y plus revenir^ on ne supprime les bourgeons que lorsqu'ils sont arrivés aux trois quarts de leur dé« Teloppement ; ils ne font donc aucun usage du pincement , et le palissage , qui leur offrirait de très grands moyens pour le balancement de là sève , est abandonné aux femmes, par le peu d'importance qu'on y attache , ou plutôt parce que le propriétaire, occupé de l'ébourgeonnement, n'a pas le temps de palisser : il ne peut tout faire.
Les cultivateurs de Montreuil se pressent beaucoup trop d'établir les membres du dessus , et la force de ces derniers l'emporte tellement sur celle des membres inférieurs, que ceux-ci disparaissent promptement; alors ils sont obligés, pour garnir le bas, d'abateser les branches-mères; les mem* bres que cette manœuvre favorise s'emportent, les bran-^ ches-mères dépérissent et sont remplacées à leur tour. Tout ce grand mouvement ou plutôt tout ce désordre ne se passe pas sans faire pousser du jeune bois » et par conséquent sans donner du fruit. Mais la durée de mouvements aussi brus* ques et aussi irréguliers ne saurait se prolonger long*temps ; le mur se dégarnit par parties, les arbres s'épuisent et meurent après avoir rapporté abondamment pendant quel'» ques années des fruits de grosseur et de qualité médiocres , parce qu'ils n'en suppriment jamais; nous avons vu, en 1839, plus de fruits que de feuilles sur leurs arbres ; ils sem« Ment ignorer que, s'ils en retiraient les trois quarts, le reftte serait très beau , se vendrait mieux et n'épuiserait pas leorl arbrefc
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À Montrenil , on se sert de font te qni se présente poar remplir des "vides ; oa fait croiser des branches les ânes snr les autres, et, malgré ces licences , les murs ne laissent pas d'être dégarnis par le bas et dans beanconp d'endroits. Des chicots, des OB^ts, des traits de scie, qne la serpette ne- Yieot presque jamais rafraîchir ; des mères-branches for* mant des coudes considérables ; des yeux terminaux dou«bies, "que l'on a laissés pousser à la fois , l'un faisant le prolongement de la mère-branche, et l'autre un membre: teHes sont les fautes intolérables dont on est frappé , et qui seraient capables d'empêcher tout connaisseur judicieux de prendre à son service le jardinier qui les aurait commises* Ce n'est cependant pas qu'ils manquent ici de connaissant ces : MM. Lepére et Mallot en sont une preuve ; mais eeux^ là n'ont pas beaucoup d'arbres à soigner , tandis que les au-* très cultivateurs, encore une fois, sont loojours si pressés , qu'il leur est même impossible d'accorder à chaque arbre le temps de la réflexion nécessaire pour les bien tailler : quelque habile que l'on soit , on ne peut tailler un arbre avant de l'avoir suffisamment examiné , afin de prendre un parti dont la détermination est toujours d'autant plus longue que l'arbre est plus sorti des bornes qu'on loi avait tracées. C'est ici que se font sentir tous les avantages d'une bonne direction donnée aux arbres dès leur jeunesse : alors les ré^ flexions sont courtes, parce que tout est à sa place ; quoique les ramifications soient multipliées, elles se rattachent à un même système , et tout se déroule facilement sous la main du jardinier, qui ne perd point de temps k réfléchir lorsqu'il faut agir.
Les jardiniers qui out visité Montreuil reconnaissent tous l'exactitude de l'exposé que nous avons fait de la culture du pêcher dans ce canton. MM. Lepére et Mallot ont tort de vouloir faire croire par leurs écrits que la culture du pê-
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cher, à Mootreuil ^ est arritée presque à sa peifsctioii , et de ToAHr powr modèle. Ces aatenn semblent ignorer qa'Us s'adressent i mie Jeonesse ldK>rieuse et studianse, qui cherche à s'iostniire, et à bqnelle aons ne cesserons de ri* péter qu'elle ne trouvera de Térilable instraetion que par la vèriflcation de tontes nos assertions, bonnes on maa* valses.
Il est probable que les habitants 4e Montrenil eoHiTent aujourd'hui le pécher comme ite le cultivaient II jr a un siècle, et qu'ils le cultiveront dans deux siècles comme aujourd'hui. Il ne serait pas raisonnable d'attendre de ces cultivateurs des changements et des progrès sèrleni ; satisfaits de leurs succès , ih n'iront pas, par des essais, compromettre leur revenu , et courir des hasards qui pourraient les arriérer. Il n'appartient qu'à des amateurs, ou i des personnes qui , comme nous , ont été chargées du soin des jardins d'un grand prince, de faire des recherches pour perfectionner la culture. Chez lui , nous pouvions multiplier les essais, les commander sur de grandes surfaces à la fois , et sur des terrains de diverses qualités, en suivre et en recueillir les résultats , les comparer, et les offrir enfin au public ; mais celui qui attend pour vivre le produit de son travail ne peut, sans risquer de compromettre son existence et celle de sa famille , essayer de sortir du sillon que ses pères ont tracé. Néanmoins les cultivatears de Montreuil pourraient , sans réformer totalement leur méthode , profiter d'une partie de nos observations pour la modifier en quelques points très vicieux , surtout en ce qui concerne la première éducation de leurs arbres , qu'il leur serait facile de diriger avec plus de soins , ce qui leur assurerait plus d'étendue et de durée , et tendrait à leur ftdre produire des fruits meilleurs et plus beaux.
La critique que je viens de Cuire n'étonnera que les per-
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Bonnes peu éclairées dans Tart du jardinage , qui a suivi as* sez rapidement les ijrogrës que les sciences naturelles ont faits parmi nous.
Depuis quelques années , la plupart des Jardiniers , dans la vue de se mieux placer, ont cherché à devenir botanistes ; ils ont été arrachés à leur vie sédentaire , et le désir de s'intruire , amené par la nécessité, a changé entièrement cette classe de cultivateurs. On peut se rappeler qu'il y a quarante ans un jardinier ne croyait pas qu^on pût lui rien enseigner ; aussi chacun d'eux avait-il sa manière de travailler et de tailleries arbres; ils se seraient crus déshonorés de prendre leur voisin pour modèle, tant la vanité et l'ignorance étaient chez eux à un égal degré.
Les meilleurs auteurs de ce temps n'ont jamais été lus par les jardiniers contemporains j il n'en est pas de même aujourd'hui; les jeunes gens qui se destinent à cette profession étudient , s'instruisent , et les propriétaires , plus éclairés, sont devenus aussi plus exigeants. J'avertirai ceuxci , en passant , que dans l'examen des qualités qu'ils dési* rent trouver dans un jardinier ils ne doivent pas omettre la prévoyance , comme étant une de celles qui sont le plus indispensables au cultivateur, car il ne fait rien que pour l'avenir. Aussi le jardinier instruit et prévoyant n'a-t-il que des espérances fondées sur la raison et sur une expérience éclairée ; il est soutenu dans son travail par la certitude du succès; rien ne le décourage, parce qu'il voit son but; ni ses forces ni sa patience ne peuvent être lassées , et il parvient à surmonter la foule des obstacles qu'il rencontre à chaque pas; l'assurance de recueillir lui donne cette activité de corps et d'esprit dont il est toujours animé; son sommeil est léger, parce que ses plantes requièrent encore ses soins pendant la nuit; il ne prend de repos qu'après avoir porté ses regards vers le ciel , et s'être assuré s'il doit lui ètrepro-
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pice : les frimas, les orages, et toates les intempéries de l'air, rien ne peut l'empêcher de venir régalièrement offrir à la société les plus belles et les plus aimables productions de la terre.
L'homme que ses occupations obligent d'interroger sans cesse la nature , soit pour la suivre, soit pour la modifier et la diriger selon ses vues, doit avoir de la sagacité ; il a besoin de patience et de résignation, parce qu'il est plus souvent qu'un autre soumis à l'empire de la nécessité. Un bon jardinier est donc nécessairement instruit , laborieux , sage et soumis.
Si les jardiniers ne jouissent pas d'une plus grande consi* dération dans la société , c'est qu'ils n'ont pas tous les vertus de leur état, car leur profession devrait sans contredit leur assurer le premier rang parmi les cultivateurs.
Des écoles destinées à l'instruction des jardiniers seraient un bienfait dont la société tirerait de grands avantages j cette idée n'est peut-être pas indigne de la sollicitude d'un gouvernement paternel , ni de la pensée d'un homme d'état. Les particuliers trouveraient dans ces écoles des sujets instruits dans leur art en même temps que des exemples de bonne conduite à introduire dans leurs habitations* Un des moyens d'augmenter le nombre des bons jardiniers serait aussi de bien traiter et de bien payer ceux qui sont éclairés.