La femme et le divorce, par Morizot-Thibault
le nombre des mariages célébrés avec celui qu'on relève en 1800; aux deux époques, pour les 33 départements qui envoyèrent leur statistique, voici les
chiffres déclarés :
Mariages.
Dans la ville de Paris, les rapprochements sont encore plus saisissants :
L'introduction du divorce n'eut donc pas pour conséquence de multiplier, d'une manière soutenue, les unions légales.
On sait aussi combien de divorces furent prononcés, en l'an V et en l'an VI, dans la capitale; l'influence de l'ajournement à six mois des dissolutions dues à un caprice se fit sentir ; il y eut :
En l'an V 1 .043 divorces pour 5.638 mariages, soit 18 %.
En l'an VI . . . 673 — 5.536 mariages, soit 12 —
Dans les villes et communes du département de la Seine, ces proportions furent bien moindres :
En l'an V 31 divorces pour 781 mariages, soit 4 %.
En l'an YI 30 — 1 .036 mariages, soit moins de 3 — .
Du début à la fin du xix® siècle, les mariages annuels ont représenté, normalement, une proportion n'oscillant qu'entre? et 8 0/00; pendant les années des 18 recensements réels ou fictifs de la population, il y en a 4 où ce rapport a dépassé 8 (1836, 1841, 1851, 1861) et un seule, au lendemain de nos désastres, où
il a atteint 9 (1872) ; les chiffres de 1800 à 1821 coïncident sensiblement avec ceux de 1881 à 1891, c'est-àdire que, ni Fabolition, ni la remise en vigueur du divorce n'ont réagi sur la nuptialité française.
Cette conclusion est loin d'être affaiblie, encore moins contredite, parles relevés numériques recueillis dans les autres Etats européens.
Quatre faits fort dignes d'intérêt ressortent des rapprochements opérés : P malgré certaines lacunes, il paraît évident que la nuptialité se trouve en baisse, comparativement à ce qu'elle fut au xviii^ siècle et même, pour la plupart des contrées, dans la première partie du xix^ siècle ;
2° Deux pays, l'Ecosse et la Hongrie, ont conserç'é, Tun jusqu'en 1831, l'autre jusqu'en 1869, un coefficient presque égal à celui qui formait le maximum connu au xviii® siècle ;
3° La prédominance confessionnelle, dans chaque région, est étrangère au rang qu'elle occupe pour la nuptialité. L'empire d'Allemagne et celui d'Autriche se suivent d'assez près pour qu'il n'y ait pas lieu, à vrai dire, de faire une distinction entre eux; die même, à certains moments, pour l'Italie et le Danemark, la Belgique et l'Ecosse;
4*^ L'ordre dans lequel se présentent les peuples européens, au point de vue de la propension à multiplier les familles, est indépendant de la faculté légale de rompre les unions contractées ^ .
La dissolubilité du lien conjugal n'encourage donc point à se marier ; encore moins doit-elle incliner à répandre l'espèce humaine, car, dès l'instant qu'un mécompte, une contrariété ou un désappointement
1. Le divorce n'a été introduit, en Hongrie, que par la loi du 2i juin 1894; il n'existe pas en Italie.
fait envisager, comme moyen de délivrance, la rupture volontaire de la société domestique, il y aurait contradiction à se mettre sur les bras une progéniture créant, malgré tout, des charges non anéanties par l'extinction de cette société.
Néanmoins, sans contredire les faits acquis qu'on vient de rappeler ; sans combattre les déductions qu'ils comportent, il a paru possible de soutenir expérimentalement une thèse contraire à celle de la perpétuité des engagements conjug'aux. C'est ainsi que l'un des maîtres contemporains de la statistique, M. Emile Levasseur, « toutes réflexions faites », se prononce en faveur du divorce, qui, d'après lui, ne semble pas susceptible de porter préjudice à l'institution du mariage et « n'est pas », par lui-même, « un mal », quoique le très réputé démographe l'appelle « une plaie » sur laquelle il « faudrait pouvoir appliquer le remède \». Le moyen de guérir cette « plaie » ne consisterait-il point précisément à fermer l'orifice par oii la corruption se répand? Tel n'est pas l'avis de M. Levasseur : « affaire de moraliste, dit-il, et non de législateur ». Peut-on présumer qu'en effet ceux qui cherchent à corriger les mœurs aient assez d'influence pour détourner du divorce les individus qui caressent le dessein d'en réclamer l'usage? Notre éminent auteur répond : « Dans la plupart des cas... le moraliste est impuissant : il ne saurait faire régner le bonheur là où la discorde a établi son siège en permanence ». Ailleurs, mais dans le même ouvrage, on déclare cependant que « le bonheur dépend d'un grand nombre de causes diverses » et que « celles qui proviennent de Vétat moral des personnes exercent souvent plus
d'influence que celles qui tiennent à l'état matériel de leur fortune * ».
Si les moralistes sont, « dans la plupart des cas » , « impuissants » à améliorer « Fétat moral des personnes », leur rôle est évidemment inutile, dérisoire.
En outre, il est à propos de remarquer qu'en parlant du bonheur, on ne doit pas perdre de vue qu'il comprend V intensité et la durée; or, le second de ces éléments importe plus que le premier, car il vaut mieux se ménager, pour toute la vie, une condition médiocre, obscure, que consumer, avec ardeur, la matière des jouissances et tarir, delà sorte, l'aliment de satisfactions qu'il est dans le vœu manifeste de la nature de proportionner à nos véritables besoins et au temps pendant lequel ceux-ci peuvent se prolonger.
Cette considération essentielle va directement à rencontre des motifs invoqués par les partisans du divorce, qui se mettent en contradiction avec euxmêmes, puisqu'ils subordonnent la durée d'un mariage à celle, soit des satisfactions obtenues ou espérées, au moment où on le contracte, soit même des vues sous l'empire desquelles le lien s'est établi ; or, on ne peut, tout ensemble, ménager à l'inconstance un moyen de reprendre son vol et offrir ce moyen comme gage de persévérance !
Du reste, moins pessimiste que M. Levasseur, nous regardons le bonheur comme « l'équilibre entre les désirs et les satisfactions^ » ; d'où il suit que, généralement, si l'homme n'^st pas heureux, cela tient au nombre et à l'intensité de ses convoitises ; qu'il ap-