‹ La populationChapitre 38 sur 127 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

En énumérant les conditions requises, pour fonder une famille, nous avons dit qu'elles comprenaient, notamment, l'aptitude à mettre au monde des enfants sains et robustes. Quant au nombre des rejetons, il ne dépend pas exclusivement de la volonté des pères et mères : tels désirent une progéniture qui n'en ont pas ou ne l'obtiennent qu'après de longues années de mariage^; tels autres, au contraire, voient s'étendre, sans l'avoir souhaité, le contingent familial.

On discute encore, pour savoir si la vertu prolifique a baissé dans les temps modernes ; cette question

1. Au sujet de la fécondité des mariages, Guillard dit : « Cette expression est poétique et sonore [op. cit.), mais elle n'a pas de sens démographique. La fécondité est une faculté qui appartient no7i pas au mariage, mais à l'espèce », ce qui n'empêche pas l'auteur de déplorerles unions illégitimes, pour leurs résultats antisociaux. La critique de Guillard, sur l'usage du mot « fécondité » ne serait juste qu'autant qu'on voudrait ne voir, dans le phénomène, qu'un résultat exclusif du mariage; mais, précisément, lorsque le terme reproché se trouve circonscrit, d'une façon claire, dans sa portée, aucun démographe ne saurait se plaindre, à t)on droit, de l'étude distincte des survenances d'enfants, selon qu'elles ont lieu en mariage ou hors mariage.

2. Nous avons connu cinq mariages où le premier-né n'est arrivé qu'au bout de quatorze ans d'union, et alors qu'on n'espérait plus cet heureux événement.

est équivoque; elle peut, en effet, s'entendre dans deux sens différents, selon que Ton se place au point de vue physiologique ou au point de vue social : dans le premier cas , il n'existe point de solution scientifique, car nul n'a pu procéder à des observations suivies, nombreuses et concordantes, à Tégard des phénomènes démographiques qui s'accomplissent chez les peuples sauvages, où la reproduction s'opère sans autre limite que celles de l'aptitude matérielle. On sait, seulement, qu'au sein des groupes musulmans, qui vivent sous l'empire de la polygamie, l'essaimage n'a rien de remarquable; mais, ce fait ne prouve rien encore, par lui-même, puisqu'il peut s'expliquer de diverses manières dont l'exposé serait ici superflu.

Chez les peuples où la civilisation a ramené la monogamie, comme à l'origine de l'humanité, des relevés authentiques permirent de constater l'existence d'époux très prolifiques, ce qui rend vraisemblables les récits des historiens relatifs à des circonstances analogues, dans les temps anciens', sans qu'il soit besoin de présumer l'usage de la polygamie, dès l'instant qu'on peut concevoir les faits énoncés au moyen de la gémellité ou du convoi.

Mais, pour supputer la force reproductive d'une race ou d'une génération, il convient de tenir compte de la quantité habituelle d'enfants nés du même mariage, et non pas de la limite supérieure qu'on peut atteindre. Or, les chiffres très élevés qu'enregistre

i. Priam, roi de Troie, au moment où cette ville fut prise d'assaut par les Grecs, eut, dit-on, 50 fils dont 19 d'Hécube, qui échut en partage à Llysse, après la prise de Troie et le massacre de Priam par Pyrrhus.

L'Ancien Testament cite des patriarches ayant eu 40 et jusqu'à 71 enfants (livre des Juges, ch. vm, x et xn).

l'Ecriture sainte ou l'histoire profane devaient être rares, pour avoir été trouvés dignes de citation ; néanmoins, en admettant qu'ils représentassent trois fois la moyenne afférente aux familles réputées nombreuses^ on serait encore conduit à penser que cette moyenne était considérable.

De nos jours, au Canada, on atteint une fécondité qui semble égaler celle de la Judée, avant l'ère chrétienne.

C'est pourquoi, en soumettant, d'ailleurs, les calculs à l'épreuve de contrôles variés, nous avons cru plausible d'estimer qu'au xiv^ siècle, avant la guerre de Cent Ans, il se rencontrait, en France, 7 enfants pour 1 mariage, proportion qui semble être descendue à 6, dans la première moitié duxvi^ siècle ^ La vraisemblance de ces évaluations est corroborée par les témoignages qui attestent, en Allemagne, un essaimage analogue. Thurmayer, historiographe bavarois, prétendait que les hommes (au XVI® siècle encore) « poussaient sur les arbres », et Jean-Georges Frank écrit, dans sa chronique, que, malgré les massacres de la guerre des paysans, tout était si rempli de gens qu'il ne restait de place pour personne. On fit, à ce sujet, un jeu de mots plus ou moins plaisant : « si germain est la traduction de frère, germania peut aussi dériver de germinare (produire des rejetons) ^.

Pareil encombrement avait disparu, au dix-huitième

1. Études et relevés, etc. — Voir dans le même sens, Moheau, Recherches et considérations sur la pojmlation {mS), ouvrage attribué à Auget de Monthyon, dont Moheau était secrétaire : « On placerait plutôt, dit-il, l'époque de la plus grande population (française) vers le commencement du xiv^ siècle » (p. 254) ; l'auteur donne les motifs très sensés de cette opinion.

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