Décret du 15 janvier
2. En regard des preuves concluantes que nous venons de donner et qu'il serait facile de corroborer, par de nombreux textes tirés des Archives départementales ou communales, on n'est pas peu surpris de iire, dans le bel ouvrage de M. Levasseur, sur la Population française, la référence ci-aprés: « Ttes statisticiens autorisés pensent que la moyenne du salaire agricole n'était guère que de 14 sols, à la l'Heine de la Révolution, ce qui est assez vraisemblable. » Quand un homme aussi qualifié que M. Levasseur présente des hommes dont il adopte les opinions, sans priîudre la peine de vérifier leurs dires, qui n'inclinerait à admettre la valeur de la démonstration affirmée? Malgré tout, l'émiuent académicien, ayant eu le scrupule lionorable de citer ses auteurs. MM. Paul Beauregard et Emile Chevalier, on se sent à l'aise pour discuter.
M. Beauregard, dans son Essai sur la théorie du salaire, a fait de louables efforts, pour réunir des éléments rétrospectifs: mais ses exemples ne sont ni probants, ni même présentés avec leur véritable portée.
M. Chevalier, dont la mort récente oblige à parler avec réserve, n'a point su donner, aux références que contient son livre sur les Salaires au \ï\^ siècle, les apparences séduisantes qu'on trouve dans celui de M. Beauregard. Aucun des documoits cités ne insiibe les inductions qu'en tire l'auteur et la phraséologie à laquelle il s'abandonne, en reproduisant, après 2 ou 300 devanciers, le prétendu portrait du « prolétaire » au xvu® siècle, par La Bruyère (simple pastiche suggéré par un article du Magasin charitable, que publia saint Vincent de Paul, pendant la Fronde, et où l'on décrit l'état des paysans de la Champagne).
M. Van der Smissex [op. cit.) se demande, néanmoins, si le type, dépeint par La Bruyère, n'est pas réel, et il répond affirmativement, sur la foi du livre de M. Levasseur, La population française. Mais il
Ajoutons qu'une erreur est généralement commise, par les économistes anciens ou modernes, lorsqu'ils parlent de la condition des paysans, et, en particulier, de leurs moyens d'existence. On oublie qu'autrefois, pendant les saisons où la terre ne comporte pas de soins continus, du matin au soir, des ouvrages industriels : filage, tissage et autres, se joignaient à la tâche principale, pour occuper fructueusement les loisirs agricoles; cette coutume s'était maintenue, dans le premier quart du xix^ siècle ; Chaptal le constate et en faitétat,dans son livre "sur V Industiie française (1819).
La même méprise vicie les évaluations des ressourcesréalisées, autrefois, parles cultivateurs travaillant, à la fois, pour leur propre compte et celui des tiers ; c'est ce qui ressort du témoignage d'un magistrat agronome * .
La hausse obtenue, dans la rémunération, tendit-elle à faire subsister les individus voués au travail manuel? Fut-elle déterminée par une propension à accroître l'épargne, ou bien par le désir de se livrer à des consommations plus abondantes et meilleures ?
Les trois solutions sont admissibles, en principe, et vérifiées, en fait, suivant qu'on les applique à telle ou telle province ; mais, si Ton veut se former une idée de l'emploi le plus habituel des améliorations obtenues, par le relèvement des salaires, au xviii^ siècle, idans l'ensemble de la France, il ressort des phénomènes démographiques observés que les besoins de la fa-
y a lieu de remarquer que tous les témoignages qu'invoque ftL Levasseur se rapportent à des périodes douloureuses (années 1692, lG9i, 1709; on pourrait ajouter: 1693 et 1699) d'un long règne. Que penserait la critique de quelqu'un qui, voulant donner l'idée de la condition actuelle des cultivateurs et artisans, relèverait les faits économiques relatifs aux années 1870 et 1871 ?
1. Glérard, Théorie des évaluations des terres labourables (1789).
mille n'ont pas été la cause impulsive des exigences manifestées, puisque le nombre moyen des enfants, pour chaque mariage, ayant décru de près d'un cinquième, pendant la période séculaire dont il s'agit, et les augmentations, sur le prix de la main-d'œuvre, ayant été en progressant, au fur et à mesure que le déclin génésique s'accentuait, il faut chercher, ailleurs que dans les dépenses nécessaires. Torigine des revendications exercées. D'autre part, les inventaires, après décès, qu'on trouve, en grand nombre, parmi les documents d'archives notariales, ne donnent lieu de penser, ni qu'au xvin^. siècle les paysans fussent plus économes que leurs ancêtres des xvi^ et xvii^ siècles, ni qu'ils eussent un intérieur plus confortable. Il en résulte, par élimination, que, chez la masse des habitants de nos campagnes, le produit des salaires et gains était consacré à l'acquisition, soit de terres cultivables, soit d'objets fongibles.
Ce dernier mode d'emploi est encore plus vraisemblable, à l'égard des artisans et ouvriers travaillant au sein des cités, où les entraînements et occasions de dépenser se trouvaient, déjà, plus fréquents et plus coûteux.
D'ailleurs, les faits recueillis, au xix^ siècle, tendent à confirmer pleinement l'explication précédente : la fécondité s'est réduite, d'une manière sensible, dans les campagnes, où la superficie exploitée alla en augmentant, malgré une émigration presque continue.
Il est vrai que les plus-values ont été fort atténuées par les charges progressives du sol et de la culture (impôts, main-d'œuvre, outillage et procédés intensifs) : faut-il en conclure que ces éléments compensatoires ont laissé, finalement, l'agriculture sans profits suffisants, pour les détenteurs, fermiers, métayers et ou-
vriers? Les chiffres n'autorisent point à l'admettre.
En effet, le renchérissement des salaires agricoles ne remonte pas au delà de 1852, époque où les grands travaux publics attirèrent, sur de nombreux chantiers, une masse d'habitants des campagnes. Or, le déclin de la fécondité française, même dans les petites localités, est beaucoup plus ancien et n'a pas eu l'excuse d'un travail non rémunérateur.
Le relèvement du prix de journée fut rapide, c'est incontestable
1850 Ifr. 42
Mais les réclamations présentées n'eurent ni pour but, ni pour effet de rendre les bénéficiaires plus prolifiques ; elles tenaient à un autre ordre d'idées que le langage officiel décrit en ces termes : « Les Commissions... regrettent que l'amélioration survenue dans leur situation matérielle ait accru, outre mesure, les exigences des ouvriers agricoles et rendu plus difficiles leurs rapports avec les propriétaires . Les plaintes sont nombreuses dans ce sens^ . » Cela montre l'inanité de la prétendue loi naturelle qui aurait pour effet de développer la population d'un pays en fonction des subsistances, ce qui revient à dire que la production en créatures humaines et celle en richesses nutritives sont solidaires, varient dans le même sens et avec la même force.
Après avoir proclamé l'existence et l'économie de cette loi, on en amenda les termes, pour donner plus
i. Statistique agricole de 1862.
de rigueur au langage scientifique et défier toute critique ; voici quelle fut la formule admise : « la population se proportionne aux moyens d'existence ».
Il est aisé d'apercevoir le caractère défectueux et incohérent d'un pareil assemblage de mots.
En effet, la population désigne Vensemble des habitants, tandis que les moyens d'existence visent le revenu de chaque ménage considéré isolement; les phénomènes entre lesquels on veut établir un rapport ne sont donc pas comparables, l'un étant d'ordre collectif, l'autre d'ordre individuel.
En outre, il y a lieu de remarquer que la population s'accroît de deux manières différentes et sur lesquelles n'exercent pas la même action les subsistances ou les moyens d'existence : l'immigration et l'excédent des naissances sur les décès.
Adam Smith n'hésita point à déclarer que « la demande d'hommes règle nécessaii^ement Idiiproduciion des hommes, ainsi que la demande, à l'égard de toute autre marchandise^ ». Nous rappelons cette erreur, aussi grossière dans la forme que dans le fond, afin de mettre, une fois de plus, en relief, les aberrations auxquelles conduit l'absolutisme doctrinal, même chez des intelligences supérieures.
Le chef de l'école de Manchester, non content d'assimiler ses semblables à des objets de trafic, prétendit assujettir les brutes à la loi dont nous avons contesté le fondement. « Toutes les espèces animales, dit-il, multiplient à proportion de leurs moyens de subsistance et aucune espèce ne peut jamais multiplier au delà. »
Rien n'est moins exact que cette dernière hypothèse;