MOHEAU, op. cit
Mais, cette constatation une fois faite, il reste à expliquer la cause ou les causes du phénomène.
Moins absolu, à l'égard des êtres humains que des créatures animales, Adam Smith admet, seulement, qu'une « disette des subsistances/>ew^ mettre des bornes à la propagation » ; encore n'est-ce que « parmi les classes inférieures du peuple » et « dans les sociétés civilisées » ; il ajoute cette importante réserve :
« Quoique, sans aucun doute, la pauvreté décourage le mariage, cependant elle ne l'empêche pas toujours ; elle paraît même favorable à la génération. Une montagnarde à demi mourante de faim a, souvent, plus d'une vingtaine d'enfants, tandis qu'une belle dame, qui di grand soin de sa personne, est quelquefois incapable d'en avoir un seul et est, en général, épuisée^ par deux ou trois couches. La stérilité, qui est si fréquente, chez les femmes du grand monde, est extrêmement rare parmi celles dune condition inférieure ^ »
Ainsi, d'après Adam Smith, la fécondité humaine serait en raison inverse de la fortune : Bastiat, Hippolyte Passy et Courcelle-Seneuil ont nettement admis cette thèse, à laquelle paraît se rallier M. Paul Leroy-Beaulieu 2 et qu'on chercherait, difficilement, à concilier avec la fameuse loi de proportionnalité, entre les naissances et les moyens d'existence ou la production alimentaire.
C'est en vain que, pour échapper au reproche de contradiction, Malthus et ses disciples ont érigé en devoir l'établissement d'un rapport restrictif entre
\. Op. cit., liv. I, ch.viii.
2. Économiste français, septembre 1870. — Dans la Revue des Deux- Mondes du 15 octobre 1897, le même économiste critique, au contraire, ceux qui montrent les quartiers riches des grandes villes liabités par des gens peu féconds.
l'importance des ressources périodiques et le nombre des enfants successifs ; il n'y a rien de fixe dans les revenus destinés à pourvoir aux charges de famille : tout dépend du milieu social et du frein qu'on met à ses appétits. Convient-il de subordonner le développement de sa postérité à celui de ses désirs ou de prendre le parti inverse?
L'énoncé de ce problème est la pierre d'achoppement du malthusianisme, qui, quoi qu'on en ait dit, repose sur des données spécieuses et fertiles en conséquences immorales.
Un économiste qui ne saurait être classé parmi les malthusiens, puisqu'il a eu douze enfants, M. Frédéric Passy, a décrit, d'une main sûre et nette, les effets contemporains de la doctrine renfermée dans V Essai sur la population :
« On veut vivre à l'aise, jouer, ne point se priver, ne pas se marier ou se marier tard, n'avoir que peu ou pas d'enfants, afm de s'épargner les tracas et les charges de la famille et ne pas morceler son avoir. Et Von na plus d'ardeur au travail, on se dissipe, on s'amollit, on se pervertit, parce qu'on ne sent plus Vaiguillon salutaire et sacré du devoir et de l'effort^. »
Dans cette dernière phrase se trouve indiqué le remède à opposer aux déclamations des pseudo-philanthropes prêchant le moral restraint; déclamations d'autant plus dangereuses qu'elles pervertissent le sens moral et qu'au demeurant, si les familles ouvrières ont moins d'enfants qu'autrefois, Vépargne, sur- la progéniture, n'empêche pas la misère qui dérive d'excès dus, précisément, à l'absence de tout