CHAPITRE I
Tous les êtres organisés ont une structure et des fonctions, pour se conserver et se reproduire.
Or, la nature ne se contredit pas dans ses œuvres ; elle met les moyens en rapport avec les fins ; c'est ainsi que, chez les animaux, elle limite les appétits aux besoins, à l'aide des sens et des instincts, qui font choisir, prendre et employer, dans la mesure où ils sont nécessaires, les objets destinés à assurer l'existence des êtres et la continuation des espèces.
L'homme est pourvu de sens et d'instincts, comme les autres animaux ; mais il diffère d'eux, d'une manière essentielle, sous un double rapport :
1° La vie de relation est, indéfiniment, la même chez les sujets autres que l'homme; celui-ci, au contraire, se trouve doué àQ facultés qui lui permettent de s'élever au-dessus de la condition des brutes, dont le sort est immuable, sans que ceux qu'il soumet à ses
liens aient, de leur joug, un sentiment qui serait inséparable de la notion d'une liberté à laquelle ils ne sont point appelés;
2° Le développement de l'ensemble des facultés de l'àme a pour effet d'assoupir les instincts, qui se réveillent lorsque l'exercice de ces facultés est faible ou incomplet.
Soit qu'on remonte jusqu'à une haute antiquité, soit qu'on se borne à contempler le spectacle des mœurs de peuples tenus, les uns pour barbares, les autres pour civilisés, l'œil aperçoit d'innombrables faits d'où résulte la preuve que, sous des formes très variées, l'homme est en butte à des attaques qui détruisent ou menacent sa vie, mais épargnent celle des bêtes.
Loin de préserver l'existence individuelle, « l'instinct naturel » est, à la fois, offensif et défensif ; si, en général, il ne pousse pas, chez les animaux, à la violence contre des sujets de même espèce, on n'en peut dire autant de l'homme sauvage.
L'instinct ne soustrait pas, non plus, aux excès et imprudences par lesquels, dès l'âge le plus tendre, on se nuit souvent à soi-même, pour réaliser quelque désir matériel, sans se rendre compte du fait fondamental que la satisfaction des sens n'est pas, principalement^ le but de notre séjour ici-bas, mais, d'ordinaire^ le moyen de stimuler l'exercice de nos fonctions animales ; c'est pourquoi celles-ci se détériorent, par l'abus des jouissances extérieures, qui consiste à dépasser la mesure des besoins physiques, à « forcer la nature », suivant un terme connu.
Livrée à sa seule direction, dépourvue de toute protection supérieure et permanente, la créature humaine est, dès lors, exposée à des dangers presque
continuels ; pour Téclairer et la contenir, il lui fallait, par suite, des lois précises venant non pas se superposer à celles qui règlent la vie animale, mais en définir l'économie exacte et en asseoir l'exécution normale.
La parole divine : « Crescite et multiplie amiiii », croissez et multipliez, révèle notre destinée physiologique et morale; elle ne renferme pas un simple conseil, mais une vérité impérative : respecter et favoriser la croissance, la conservation du corps, augmenter le nombre des sujets de notre espèce^.
Lorsque la corruption eut envahi le peuple hébreu, cette formule si compréhensive cessa d'être saisie ; le Décalogue intervint, alors, pour définir les devoirs essentiels au bien de toute société ; parmi les dix commandements qu'il énonce, deux concernent l'inviolabilité et la propagation de la personne humaine : « Non occides... non niœchaheris. »
Le second de ces préceptes consacre le caractère à la fois social et sacré de la famille^ institution propre à la race d'Adam et Eve.
On sait, en effet, que si, chez les mammifères et les oiseaux, notamment, les nouveau-nés reçoivent des soins assidus et sont dressés, ensuite, au genre particulier d'existence qu'ils doivent mener, toute tendresse disparaît avec l'achèvement de l'éducation.
La famille, telle que la conçoivent les peuples civilisés, remonte à nos premiers parents ; c'est une agrégation perpétuelle, indépendante de toute loi posi-
\. GiiLLARD, Démographie comparée, en parlant de cette maxime, la déclare • échappée au génie de Moïse !» Il a « échappé » à cet auteur bien des mots qui, pour avoir été mis aujour avec une visible satisfaction, ne sont pas des traits de « génie ».
tive et qui subsiste, par elle-même, sans aucun lien contractuel, pour la maintenir.
Elle est l'élément social, par excellence, la forme indispensable pour relier, entre elles, les générations successives, la condition maîtresse du progrès, c'està-dire de l'avancement, dans la culture du beau, la connaissance du vrai et la pratique du bien.
Détruire, altérer ou affaiblir la famille, c'est donc reconduire l'homme et la société vers la barbarie, commettre un crime contre l'individu, en le privant d'avantages inappréciables, en l'incitant à se dégager de devoirs salutaires ; un attentat contre l'humanité, en voulant lui enlever la base de l'ordre et de la paix, en cherchant à la détourner de ses destinées.
Le temps n'est plus où l'on soutenait que « l'homme naît bon et devient mauvais », par la vie sociale ; on a dû reconnaître qu'il se trouve invinciblement porté à l'égoïsme, et que l'amour de son semblable n'est, chez lui, ni une conception abstraite, ni un sentiment général; cet amour germe et s'épanouit, tout d'abord, au foyer domestique, soit par sympathie, soit par reconnaissance, et demeure, d'ordinaire, plus vivace à l'égard des proches; il s'étend, ensuite, par la communauté des souvenirs, des sentiments et des intérêts.
Cet essor des attractions se manifeste donc dans les rapports de l'individu avec la famille, puis la patrie et, enfin, l'humanité; mais, ici, comme dans la loi de gravitation universelle, l'intensité des affections décroît avec la distance des points émergents.
L'union entre les membres de la famille, est un état naturel ; quand elle règne effectivement, par l'observance de la loi morale, la solidarité qu'elle crée entre les bénéficiaires encourage l'esprit d'initiative,
d'entreprise, l'inclination au mariage et à la fécondité. L'expérience a fait reconnaître à Frédéric Le Play que les familles se ramènent à trois types, selon le degré de cohésion qu'elles présentent ^ : le premier où domine exclusivement l'autorité paternelle ; le second où elle se concilie avec une certaine latitude d'action, pour les enfants, et le troisième qui subit l'empire de l'individualisme à outrance.
Le premier de ces types se rencontre au berceau et le troisième au déclin des sociétés; le second, que Le Play appelle celui des familles-souches ^ correspond, tout ensemble, à l'état civilisé et au respect des règles tutélaires qui l'empêchent de se corrompre. Il y a donc deux manières de porter atteinte au régime de la famille-souche : en rétrogradant vers la sauvagerie ou en rompant la cohésion du faisceau familial. Les moyens employés, pour conduire à l'un de ces résultats, ne sont pas des hypothèses doctrinales ; ils ont été mis en œuvre, tour à tour ou même simultanément, ce qui, au premier abord, semble contradictoire, mais n'offre rien d'impossible et accélère la désagrégation sociale. ^
Depuis le xviii® siècle, philosophes et légistes ont combiné leurs efforts, dans ce sens, et, de nos jours, leurs doctrines sont enseignées, appliquées, au grand dommage du prestige des lois morales, sans lequel la civilisation n'est plus qu'un piège.
« Prenez garde, s'écriait Guizot, à un fait qui n'a jamais éclaté peut-être avec autant d'évidence que de notre temps : le développement intellectuel, quand il est uni au développement moral et religieux, est excellent; il devient un principe d'ordre, de règle, et il