Journal de la Société de statistique {iS
ser, par l'épargne, des exigences qui surgissent, au cours de la vie ordinaire, avec la multiplication des objets utilisables ; de sorte qu'il faudrait opter entre « la capitalisation )> en hommes ou en richesses.
On a fait remarquer, plus haut, combien il était inexact et fâcheux de rendre indivisibles les progrès de l'esprit et la corruption des mœurs; que Tessor des connaissances et du bien-être nécessite un renforcement corrélatif de moralité, c'est ce qu'ont fait observer d'éminents esprits, tels que Guizot et Le Play; aussi ne saurait-on trop gémir, en voyant l'orgueil humain tenir pour une conquête sur lignorance la répudiation du sentiment religieux, clef de voûte de la moralité, qui, elle-même, demeure indispensable au maintien de la fécondité, dans les mariages.
Il n'est pas moins imaginaire de prétendre que la bourgeoisie ait « toujours » été « circonspecte », en fait de progéniture : la décadence s'est manifestée, avec le temps, sous l'empire de causes plutôt morales qu'économiques.
Les Lwres de raison publiés, en assez grand nombre, les généalogies conservées, dans maintes familles, montrent que les citoyens honorables des villes, du xiii^ au xvii^ siècle, n'avaient point horreur des vastes postérités.
Prenons, comme exemples, deux de nos provinces, l'une riche, l'autre pauvre : la Normandie et l'Auvergne.
A l'égard de la première, au xiv^ siècle, les censiers et autres registres constatent que « chaque famille renferme beaucoup d'enfants ^ » ; en 1762, dans
1. LÉOPOLD Delisle, De la condition des 23opulalions agricoles de la Normandie, au xiv^ siècle.
la généralité de Rouen, on ne comptait plus que 35 naissances |)our 10 mariages ^ .
Un homme célèbre, qui avait suivi, à Clermont- Ferrand, les magistrats délégués, pour tenir la session criminelle des Grands Jours d'Auvergne (1664), s'exprime en ces termes, qu'aujourd'hui les bienséances proscriraient, mais qu'au xvii^ siècle on admettait couramment :
« La ville est bien peuplée ; et si les femmes y sont laides, on peut dire qu'elles y sont bien fécondes et que, si elles ne donnent pas de l'amour, elles donnent bien des enfants. C'est une vérité qu'une dame qui mourut, il y a quelques années, âgée de 80 ans, fit le dénombrement de ses neveux et nièces, en compta jusqu'au nombre de 4ô9 vivants et plus de 1.000 autres morts, qu'elle avait vus durant sa vie. J'en ai vu la table généalogique, que M. Biaise Pascal, son fils, en a fait dresser, pour la rareté du fait...
« Quoi qu'il en soit, on fait honneur au sacrement, et Dieu donne la plénitude de sa grâce multipliante... Cette dame nous disait, un jour, fort plaisamment, que les femmes n'y seraient stériles que longtemps après les auti-es, et que le jour du jugement n'arriverait, chez eux, que longtemps après qu'il aurait passé, pour tout le reste du monde. Cette grande bénédiction continue, et deux ou trois dames, que nous avons vues, et qui paraissent encore bien fraîches, comptent le 18*" de leurs enfants, et quelques autres, que l'on prenait pour jeunes, ne comptaient pour rien de n'avoir eu que 10 garçons ^. »
La Bretagne, elle aussi, avait été très féconde; mais, dans la seconde moitié du xviii^ siècle, on si-