‹ La population du département du Rhône: Son évolution depuis le début du XIXe siècleChapitre 10 sur 71 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

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LE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET DEMOGRAPHIQUE DU DEPARTEMENT PENDANT LA PREMIERE MOITIE DU XIX° SIECLE

1, — L'accroissement global de la population de 1801 à 1851

Au cours des cinquante premières années du xix° siècle, La population du département va s’accroître de 275.000 unités, passant de 299.000 habitants en 1801 à plus de 574.000 en 1851.

Pendant la même période, les statistiques de l’état civil font apparaître un excédent global des naissances par rapport aux décès de 136.000 unités. Nous aurons à revenir dans la deuxième partie de cette étude sur cet accroissement naturel de la population dû à une natalité qui ne devait malheureusement pas se maintenir par la suite.

Si nous faisons la différence entre l’accroissement total de la population de 1801 à 1851 et l’accroissement naturel dû aux excédents de naissances sur les décès, nous constatons que pendant le même temps le département a reçu un excédent d'immigration de

139.000 unités, sensiblement égal à l’excédent des naissances sur les décès.

On peut donc dire que pendant cette période l’accroissement de la population est dû autant à une fécondité très supérieure à celle de l’époque actuelle qu’au développement économique qui a attiré vers la région. lyonnaise des éléments venus de départements voisins.

Le recensement de 1806 fait apparaître, par rapport à celui de 1801, un accroissement de 41.000 habitants, alors que l’excédent de naissances par rapport aux décès pour la période 1801-1806 n’a pas dépassé le chiffre de 8.000. Ce solde d’immigration de 33.000 âmes est dû au retour de la paix intérieure et de l’ordre amené par l’Empire. Le recensement de 1801 était trop proche de la période révolutionnaire qui avait bouleversé tout particulièrement la région lyonnaise, pour donner des résultats dégagés de cette influence et on doit donc considérer le recensement de 1806 comme le premier établi dans une période tranquille, alors que le département avait déjà eu le temps de réparer les ruines de 1793 et de 1794 et avait repris son aspect normal. Il marque le retour des émigrés et de tous ceux qui avaient fui la ville pour gagner des régions plus reculées et plus sûres.

Les guerres qui durèrent jusqu’en 1815 ne permirent pas d'établir des recensements en 1811 ni en 1816 et l'Administration se borna, pour ces années, à des évaluations à partir du mouvement des naissances et des décès dans l'intervalle. Il faut donc * aller jusqu’en 1821 pour avoir un nouveau dénombre- «

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ment. Il fait apparaître cette fois un accroissement de 50.500 habitants par rapport à celui de 1806 (391.469 habitants contre 340.980). Tous les recensements quinquennaux qui vont suivre feront apparaître pendant la première moitié du xix° siècle les accroissements importants de la population. Ces accroissements seront dus à la forte fécondité d’alors autant qu’au développement économique qui va attirer vers les régions d’industrie les éléments venant des départements voisins. Nous aurons à examiner à loisir le premier facteur d’accroissement dans la deuxième partie de cette étude (la Révolution Démographique). Considérons pour le moment comment l’évolution économique a réagi sur le peuplement, selon la loi mise en évidence par les économistes de l’époque d’après laquelle la population a tendance à se régler sur les subsistances.

Il, — Les facteurs de développement économique

dans la première moitié du XIX° siècle

L'évolution économique du département du Rhône r’aura pas tout de suite un caractère très marqué de révolution industrielle. Le développement des manufactures ne fera tout d’abord que se poursuivre suivant le rythme déjà commencé au xvur siècle, sans présenter un caractère général de concentration technique ou financière accentuée. Mais diverses causes agissent pour rendre ce rythme plus intense

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et plus rapide. Les principales de ces causes sont les suivantes :

1° La stabilité des institutions politiques, qui a toujours été favorable à la bonne marche des affaires, se continuera malgré les changements de régime en 1814, 1815 et 1830. Si la France, sous la Restauration, peut sembler retourner en apparence aux institutions politiques et sociales de l'Ancien Régime, l’'émancipation juridique et sociale des catégories d’habitants producteurs de richesse n’en reste pas moins intégralement maintenue.

2° Les conditions de la vie sociale sont très favorables alors à l’esprit d’entreprise. L’exemple des quelques manufactures existant dans le département en 1801 nous montre que presque rien ne venait s’ajouter aux frais de fabrication pour limiter davantage la marge de profit des industriels. La fiscalité est extrêmement légère, les charges de personnel sont d’une modicité qui nous étonne quand nous considérons rétrospectivement les salaires alors en vigueur : ils varient de 1 fr. 50 à 2 fr. 50 pour les ouvriers dans la force de l’âge, et sont inférieurs à 1 franc par jour pour les femmes et les enfants. Aucune loi sociale ne s'occupe encore de limiter les heures de travail ou de protéger d’une manière quelconque les salariés contre les exigences de leurs employeurs ou contre les risques inhérents à leur profession. La Loi, qui ne prévoit aucune mesure de protection en faveur des ouvriers, leur interdit en même temps d'organiser eux-mêmes leur propre défense et punit de peines très sévères les grèves et coalitions.

Qu'un particulier disposant de capitaux décide de monter une manufacture ou d’établir un commerce quelconque, il est certain d’avoir une main-d'œuvre docile et à bon marché ; il est certain également de la bienveillance des pouvoirs publics. Un ministre des Finances de la Restauration, le Baron Louis, ne propose-t-il pas ce nouveau précepte moral à ses contemporains : « Enrichissez-vous ».

3° Des facteurs spéciaux à l’industrie de la soierie vont contribuer à la prospérité de la région lyonnaise. Jacquard, fils de tisseur, et lui-même « tireur de lacs » dans son enfance, trouve, après de nombreuses recherches, sa fameuse mécanique, simplifiant et facilitant le travail et réduisant le prix de revient. C’est une révolution dans la fabrication des étoffes façonnées ; ses avantages donnent à la fabrique lyonnaise une avance considérable sur ses concurrents étrangers.

Napoléon avait contribué à la renaissance de la Fabrique lyonnaise en obligeant l’Europe à lui donner des débouchés et en favorisant le luxe dans les uniformes de son armée et les toilettes de sa cour. La Restauration n’entravera pas ce mouvement. Les années 1820 voient, au contraire, une activité remarquable de la Fabrique. De nouveaux tissus sont introduits dans la production : crêpes de Chine, popelines, châles d’indienne, foulards, tulles façonnés. Le nombre des métiers en activité à Lyon et dans les environs passe de 7.000 en 1801 à 27.000 en 1820 et à 60.000 en 1847. Parallèlement, la production des tissus de soierie que l’intendant général Tolozan éva-

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luait en 1788 à 130.800.000 livres, et qui était tombé bien au-dessous de 40 millions pendant la Révolution, remonte à 51 millions de francs en 1802; à 107.560.000 (dont 30 millions exportés) en 1819, et à 253 millions en 1840. En 1855, cinq ans avant le traité de commerce avec la Grande-Bretagne, les seules exportations. de soierie atteignent 200 millions pour Lyon et Saint-Etienne réunis.

111, — Influence des facteurs économiques

sur l'évolution du peuplement des villes

La ville de Lyon (à laquelle ne sont pas encore rattachées les communes suburbaines de la Croix- Rousse, Vaise et la Guillotière), va passer de 110.000 habitants environ vers 1810 à 177.000 en 1851. Cet accroissement s’opérera surtout dans les quartiers nouveaux de Perrache et des Brotteaux. Mais l'accroissement des faubourgs sera encore bien plus important relativement.

Avant 1789, la colline de la Croix-Rousse appartenait presque entièrement à des couvents qui furent dépossédés par la Révolution. C’est peu après le siège de Lyon que les canuts vont commencer à s’établir sur les pentes de la colline. L'invention du métier de Jacquard, qui exige des pièces hautes de plafond, va amener la construction de ces immeubles massifs et géométriques, percés d’ouvertures à la régularité monotone, qui vont faire de ce quartier une des curiosités de Lyon. Au début du xix° siècle, la

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Croix-Rousse ne compte pas 6.000 âmes ; en 1829, sa population atteint déjà 12.000 âmes. Le peuplement va s’accélérer à la suite des inondations de la Saône qui chassent, en 1825 et en 1840, les ouvriers en soie de Vaise et des Brotteaux. En 1836, la population atteint déjà 17.934 habitants, elle va passer à 18.790 en 1841, 19.587 en 1846, 28.711 en 1851. Cette population est presque entièrement composée d’ouvriers en soie ; sur 40.000 métiers à Lyon et dans les faubourgs en 1847, on en compte 13.000 à la Croix- Rousse, occupant plus de 20.000 individus.

Le développement de Vaise est plus lent et sera contrarié par les inondations de 1840. La population, qui est de 2.231 habitants en 1806 et de 2.476 en 1821, passe à 4.737 en 1831, 6.110 en 1836, 5.603 en 1841, 7.822 en 1846, 8.806 en 1851. Si l’inondation a chassé de ce quartier les canuts, d’autres industries viennent peu à peu s’y installer. On y remarque, en 1851, des chantiers de construction de bateaux à vapeur, une fonderie, une scierie à vapeur, des fabriques de chaudières et machines à vapeur, une tréfilerie, des tanneries, teintureries, blanchisseries, quatre brasseries, fabriques de couvertures, de bougies, de porcelaines, poteries et faïences, et quelques manufactures nouveilles de produits chimiques (allumettes, colles et gélatines).

La commune suburbaine de la Guillotière connaîtra un développement plus rapide. De 6.000 habitants à peine au début du siècle, et de 10.000 en 1821, elle passe à plus de 18.000 en 1831, 22.890 en 1836, 25.730 en 1841, 35.500 en 1846 ; en 1851, elle

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compte 41.528 habitants, c’est-à-dire sept fois plus que cinquante ans auparavant. C’est surtout dans ce quartier que sont venues se fixer nombre d'industries nouvelles. En 1851, on y remarque des fabriques de verrerie, de vitriol, de colle forte, de phosphore, des indienneries et fabrique de toiles cirées, de nombreuses teintureries, des manufactures de papiers peints, des brasseries, distilleries, vinaigreries. En même temps que ces quartiers s’industrialisaient, ils devenaient peu à peu également des quartiers d’habitation pour les ouvriers et employés de la ville.

D’autres villes devaient encore profiter du développement du commerce. Villefranche, qui comptait 5.000 habitants en 1806, a vu sa population faire plus que doubler en 30 années ; elle compte, en 1820, vingt maisons de tissages de coton (fabrication des doublures). Tarare va avoir une carrière encore plus brillante et rapide : riche de 2.400 habitants seulement au début du siècle, elle en compte plus de 6.000 en 1821, et en 1856 plus de 13.000 ; c’est la mousseline qui a fait la fortune de la ville. De 1802 à 1807, le nombre des métiers est passé dans cette ville de 300 à 2.000, occupant 3.500 ouvriers. En 1832, J.-B. Martin y fonde une manufacture de velours et peluche pour la chapellerie.

Si les villes ont vu leur population croître dans de très fortes proportions, en partie en raison de l’immigration pendant cette période, on n’a pas à déplorer, en contre-partie, une dépopulation dans les campagnes. Au contraire, grâce au grand nombre des + naissances, les campagnes peuvent, tout en envoyant

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de forts contingents de travailleurs aux villes, voir leur population augmenter en nombre. C’est ce que nous constatons dans le département du Rhône. Si l'arrondissement de Lyon a prédominance urbaine, en raison de la prépondérance de cette ville, passe de 225.000 habitants en 1806 à 410.000 en 1851 (accroissement de 82 %), l’arrondissement de Villefranche, à prédominance très nettement agricole, passe dans le même temps de 115.000 à 164.000 habitants (accroissement de 42 9%).

IV. — Etat physique et moral des ouvriers du textile en 1835-1836

Un document extrêmement précieux nous fournit, avec de très grandes garanties de sincérité et d’exactitude, des précisions sur l’état de la classe ouvrière à Lyon et à Tarare à cette époque. Nous voulons parler du rapport adressé à l’Académie des Sciences Morales et Politiques par M. Villermé, membre de cette Académie, et qui avait été chargé par elle d’entreprendre une enquête à travers toute la France (:). C’est un modèle d’enquête accomplie avec soin et conscience, au cours de laquelle l’auteur, non seulement interroge les préfets et maires, fabricants, ouvriers, médecins, etc, mais encore fait une très large part à l’observation directe : « Tel est le soin

(1) Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, par M. Villermé. Paris, 1840.

que je désirais mettre à cette espèce d'enquête, que j'ai suivi l'ouvrier depuis son atelier jusqu'à sa demeure. J'y suis entré avec lui, je l'ai étudié au sein de sa famille ; j'ai assisté à ses repas. J'ai fait plus : je l'avais vu dans ses travaux et dans son ménage, j'ai voulu le voir dans ses plaisirs, l'observer dans les lieux de ses réunions. Là, écoutant ses conversations, m'y mêlant parfois, j'ai été, à son insu, le confident de ses joies et de ses plaintes, de ses regrets et de ses espérances, le témoin de ses vices et de ses verius ».

La FABRIQUE DE LyoN

Ce qui frappe tout d'abord M. Villermé, c'est l'organisation de la Fabrique de Lyon.

Son organisation. — « Cette organisation ne ressemble point à celle des autres fabriques. C'est par familles isolées que l'on confectionne dans cette ville, comme dans le midi de la France. presque toutes les étoffes de soie.

«< Le marchand-fabricant, qui vend ces étoffes en gros, n’est à bien dire que négociant ; car il n'a pas d'ateliers à lui et il ne possède aucune établissement où des ouvriers travaillent sous ses yeux ou sous ceux de ses contremaîtres. Il achète les soies, les fait préparer et les confie à un tisserand appelé chef d'atelier, qui les tisse ou les fait tisser.

« Ce chef d'atelier est le propriétaire des métiers ; il en a ordinairement depuis deux jusqu'à six ou huit, qui sont établis dans son logement. Lui et sa Famille 4

travaillent sur tous ceux qu’ils peuvent faire marcher, et les autres sont occupés par de simples ouvriers appelés compagnons si ce sont des hommes et compagnones si ce sont des femmes. Il leur fournit les instruments de travail, et pour salaire il leur donne presque toujours la moitié du prix de tissage ou de façon payé par le fabricant.

« Le compagnon couche et prend le plus souvent ses repas chez son chef d’atelier, qui lui retient alors sur son salaire le prix du logement et de la nourriture.

« Enfin, il y a encore parmi les ouvriers tisseurs, les apprentis et les lanceurs. L'apprentissage dure communément trois années, et commence à l’âge de 15 à 18 ans. Les lanceurs sont des enfants de 9 à 14 ans, dont l’occupation consiste à lancer la navette pour la confection de certaines étoffes brochées et très larges.

« On voit que les tisseurs se divisent en deux classes : ceux qui possèdent des métiers et ceux qui n’en ont pas. Ceux-là, les plus habiles, sont des chefs de famille, des habitants de Lyon, particulièrement intéressés à la prospérité de sa fabrique, et les seuls à qui les marchands livrent la soie et commandent le travail. Quant aux compagnons, ils n’ont de relation qu'avec les chefs d’atelier, et ne sont ni mariés ni domiciliés dans la ville. Il faut les regarder comme des ouvriers nomades ; ils affluent à Lyon lorsque la fabrique prospère et ils en partent (avec difficulté pourtant) lorsqu'elle languit ; tandis que les chefs d’atelier et leurs familles sont des ouvriers permanents.

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