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« La conséquence de cet état de choses est qu’il n'existe entre le marchand-fabricant et les ouvriers qu’il emploie, presque aucun lien réel de clientèle et de patronage ; ils peuvent même ne pas se connaître. Aussi cette absence de tout lien entre eux a-t-elle été, avec l'influence de la Révolution de 1830, ce qui a le plus contribué aux funestes insurrections de novembre 1831 et d’avril 1834. »
Dans la classe entière des ouvriers en soierie, il y a plus de femmes que d'hommes, mais parmi les tisseurs, et surtout parmi les compagnons, plus d'hommes que de femmes.
Logement des ouvriers en soierie. — Villermé note que les ouvriers en soierie sont logés, comme partout ailleurs le sont les classes ouvrières, dans les plus mauvais quartiers et les maisons les moins belles et les moins commodes : telles les rues en pente qui conduisent à la Croix-Rousse et le quartier Saint- Georges, particulièrement sale et misérable. Dans les deux faubourgs de la Croix-Rousse et des Brotteaux, au contraire, on a construit des maisons très hautes, dans de larges rues. Le logement consiste, pour la plupart des chefs d’atelier, du moins pour ceux qui ont quelque aisance, en deux pièces, fréquemment précédées d’un petit couloir ou d’une sorte de tambour. L’une, plus petite, ayant sa fenêtre à part, est la chambre à coucher de la famille. L'autre, plus grande, sert d’atelier : les métiers y sont établis, et, de plus, l’on y fait la cuisine et l’on y mange. Enfin, dans cette grande pièce, à côté des métiers, ou entre eux, très souvent au-dessus de la table à manger, il
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y a une soupente aussi aérée qu’il est possible, dans laquelle couchent le compagnon et l’apprenti. Quant au logement des ouvriers qui habitent les villages environnants, ils n’offrent rien à noter. Bien peu, au reste, soit à la campagne, soit à la ville, se distinguent par la propreté.
Chauffage. — Pendant l'hiver, les ouvriers de la Fabrique de Lyon se chauffrent ordinairement très bien. En ville, leur combustible est la houille : ils la brûlent dans des poêles de fonte disposés de manière à y faire facilement et économiquement la cuisine.
Leur habillement. — Leurs habits sont de coton en été, de drap en hiver, et ils portent très généralement des souliers pendant toute l’année. On voit d’ailleurs beaucoup de jeunes hommes chaussés de bottes. « J'ajoute ce détail, qui paraîtra peut-être bien minutieux, parce que j'ai entendu plusieurs fois des ouvriers en parler comme d’un signe certain d’aisance ».
Villermé reproche aux ouvriers en soierie de Lyon le luxe de leurs habits les dimanches et jours de fête, leur passion pour les plaisirs coûteux, leur manque fréquent d'économies et leurs mœurs trop libres, souvent dissolues, surtout chez les compagnons.
Leur portrait moral et physique. — Par ailleurs il note que leur état physique, moral et intellectuel, s'améliore progressivement. Ces ouvriers seraient aujourd’hui partout, dans nos grandes villes manufacturières, plus laborieux, plus sobres, plus intelligents, et, à certains égards, non moins moraux que
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les autres ouvriers pris en masse. Enfin, ils sont moins turbulents, moins ivrognes que les chapeliers et les teinturiers de la ville.
Ils sont plus laborieux. En effet, levés ordinairement à la pointe du jour en été et plus tôt en hiver, ils travaillent très souvent jusqu’à dix et onze heures du soir. Déduction faite des trois repas, beaucoup travaillent quinze heures chaque jour, et quelquefois davantage. Le repos du dimanche est d’ailleurs constamment observé par eux ; mais, en général, ils n’en ont pas d’autre.
Afin de les bien faire connaître, je vais dire les résultats de mes observations dans les rues, sur la place publique et dans les cafés et cabarets de la Croix-Rousse, pendant l’après-midi, et toute la soirée, jusqu’à onze heures, du dimanche 15 mars 1835.
Je n’ai vu qu’un seul homme ivre. Ceux qui buvaient du vin étaient en très petit nombre, excepté pourtant dans un cabaret fréquenté par des compagnons. Dans chacun de ces lieux, il y avait un billard sur lequel ils jouaient, sans bruit, la bière qu’ils buvaient. Là, aucune vocifération, aucune chanson, aucun mot grossier n’est ventu frapper mon oreille. Dans un café où l’on ne voyait que des chefs d'atelier, on aurait dit, et pour la mise, et pour la décence, sous tous les rapports, des bourgeois aisés. Il y avait à peine quelques femmes parmi eux.
Beaucoup parlaient de la fabrique des soieries de Lyon, de ses embarras, de son avenir et de la concurrence des fabriques étrangères. Ils émettaient sur ces choses si importantes pour eux, des opinions fort
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différentes, et cela sans trop élever la voix et presque comme l’auraient pu faire des gens désintéressés et de bonne société.
J’ai recueilli dans leurs discours des plaintes contre plusieurs marchands ou négociants fabricants, mais surtout contre les commis de ceux-ci. J’ai pu faire aussi la remarque que plusieurs avaient été travaillés, si je puis dire ainsi, par des idées saintsimoniennes ; car ils s’entretenaient, à une table, de la nécessité qu’une portion de l'héritage des riches tombât dans le trésor public, pour diminuer les impôts et doter les établissements utiles. Ils soutenaiïent d’ailleurs que l’homme qui a su se créer des richesses par son industrie, doit en avoir la jouissance entière pendant toute sa vie. Au reste, j’avais déjà entendu émettre les mêmes idées, dans mes conversations avec plusieurs, et je suis bien porté à croire que le saint-simonisme a, sans le vouloir, préparé en partie les malheureux événements de Lyon en 1831 et 1834.
Mes autres observations sur les ouvriers en soieries de cette grande ville m'ont confirmé dans l’opinion qu'avait fait naître en moi ma visite des cafés et des cabarets de la Croix-Rousse. On en conclura que, loin d’être dégradés au moral, comme on l’a dit, et d’une intelligence si bornée, ce sont au contraire des hommes plus avancés dans la véritable civilisation, que ne le sont la plupart des ouvriers à Paris, et même, j'ose le dire, que ne le sont beaucoup d'hommes élevés par leur fortune ou leur position sociale, au-dessus du rang d’ouvrier.
Ils ne sont point habituellement mal portants,