CHAPITRE IV
LE DEVELOPPEMENT DE LA GRANDE INDUSTRIE ET SON INFLUENCE SUR LE PEUPLEMENT DU DEPARTEMENT DE 1876 A LA GUERRE
Certains caractères de l’évolution économique et démographique, qui apparaissaient déjà depuis plusieurs années, vont se préciser très nettement à partir de 1876-1880 et donner à cette évolution les caractéristiques qu’elle conservera jusqu’à nos jours.
Au point de vue économique, la grande industrie va se développer, dans des proportions tout à fait inconnues jusqu'alors, tandis que l’industrie de la soierie perdra quelque peu en importance relative ; au point de vue démographique, l’évolution se fera de plus en plus sous la forme de la concentration urbaine et au détriment des campagnes dont la dépopulation se poursuivra lentement et inexorablement à partir de ces années.
1. — Les transformations de l'industrie soyeuse à partir de 1876
A la période de libre échange généralisé qui s’ouvrait avec le traité d’'Eden en 1860, va succéder, fort
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peu d’années après la guerre de 1870, une contraction des échanges internationaux due en partie à un retour offensif très marqué du protectionnisnme, dans la plupart des nations anciennes ou nouvelles dont les nationalismes s’exacerbent de plus en plus. On conçoit comme les contre-coups de ce mouvement devaient être sensibles pour l’industrie lyonnaise de la soierie dont plus des deux tiers du chiffre d’affaires était traité à l’exportation. Sous l'influence de la baisse générale des prix et de la lutte économique internationale qui va devenir particulièrement âpre à partir de 1881, la vieille fabrique lyonnaise dont les années 1872 et 1873 avaient marqué l’apogée va se trouver durement secouée. De 429 millions de francs en moyenne pour la période décennale 1867- 1876, les exportations françaises de tissus de soie tombent à 251 millions pour la période 1877-1886 et à 234 millions pour 1887-1896. D’autre part les demandes de la consommation, aiguillées par la mode, vont de plus en plus vers les tissus légers, au détriment des lourdes étoffes façonnées et brochées qui avaient été la gloire de la fabrique lyonnaise. Il s’agit maintenant de produire beaucoup et meilleur marché.
Cette recherche d’un rendement meilleur devait amener l'emploi des moyens les plus perfectionnés pour économiser les frais de production et la généralisation des métiers mécaniques mus par la force hydraulique, thermique ou électrique. Ces métiers se- « ront réunis en nombre dans les usines de tissage qui émigreront de plus en plus vers les campagnes, tandis x
que le nombre des métiers à bras ira en diminuant peu à peu en même temps que l’organisation ancienne du travail des « canuts » tendra à disparaître. On trouve l’origine des premiers métiers mécaniques à Lyon dès 1840, mais en 1866, sur 120.000 métiers dans la région lyonnaise, on n’en compte encore que 5 à 6.000 qui soient mus mécaniquement. Le mouvement de mécanisation se développera donc surtout à partir de 1880. Le nombre des métiers à bras dans la région lyonnaise (Rhône et autres Départements), vers 1900, reste encore de 60.000 environ (dont 10/12.000 à Lyon) ; mais sur ce nombre le tiers est inoccupé et le nombre de ceux qui travaillent d’une manière plus ou moins intermittente ne dépasse pas 40 ou 45.000 (dont 6 ou 7.000 à Lyon). En 1914, pour la région lyonnaise tout entière, le nombre de métiers à bras ne dépasse guère 17.000. En contre-partie le nombre des métiers mécaniques accuse une progression rapide : 5/6.000 en 1866, 18.900 en 1880, 24.000 en 1894, 30.000 en 1900, 41.000 en 1914. Presque tous ces métiers mécaniques sont occupés ; un tiers environ est situé dans le département du Rhône. Grâce à cette réorganisation, à la productivité plus grande des métiers mécaniques, grâce aussi au perfectionnement des industries accessoires (teintures, apprêts, etc), les soieries jusque-là article de luxe et de haute qualité prennent des aspects très variés par suite de la création des tissus peints en pièce qui permettent de démocratiser et vulgariser par leurs prix les tissus de soie. Vers 1910, le chiffre d’affaires de la soierie lyonnaise est remonté à 450.000.000 par
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an en moyenne, chiffre à peu près égal à celui de 1875, mais qui correspond à une surface de tissu 4 ou 5 fois plus étendue qu’alors. Les exportations (300 millions par an en moyenne), représentent 8 % du commerce français d'exportation.
On peut donc dire que, après avoir traversé une grave crise de 1880 à 1890, l’industrie lyonnaise de la soierie se maintient, à la veille de la guerre, au niveau d'une prospérité égale à celle des belles années du Second Empire. Mais relativement aux autres nations concurrentes, elle a perdu cette prééminence indiscutée qu'elle avait conservée jusqu'aux années 1880. Comme marché de soies, Milan est devenu plus important que Lyon ; et pour la fabrication des tissus, Lyon doit compter en Europe avec la concurrence des fabriques italienne et allemande ; par delà l'Atlantique, les Etats-Unis, où les progrès de la fabrication, à l'abri de tarifs douaniers draconiens, ont été depuis 1890 exceptionnellement rapides, arrivent à fabriquer les 4/5 des tissus de soie de l'univers.
En même temps qu’elle a perdu la prééminence sur ses concurrents étrangers, la Fabrique lyonnaise a vu diminuer, au cours des quarante années d'avant-guerre, son importance relative par rapport aux autres activités de notre région, en raison du développement beaucoup plus marqué de certaines de ces activités.
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il. — Développement de la grande industrie
Nous ne voulons pas examiner ici les causes générales sous l'influence desquelles la France a vu se développer, à partir du milieu du xx siècle, à un rythme beaucoup plus rapide qu'auparavant, l’industrialisation de sa production et la concentration de son industrie (révolution dans les transports, substitution de la force motrice thermique aux anciennes sources d'énergies, progrès des diverses techniques, élargissement du marché des capitaux et extension du crédit). En retard d’un demi-siècle environ sur l'Angleterre, la France verra le développement de ses industries nouvelles s'affirmer, surtout à partir de 1875-1880. Nous voulons examiner rapidement comment la région lyonnaise a eu une part spécialement intéressante dans ce mouvement et comment s’est produit, surtout à partir de 1875-1880, l’essor des industries autres que la soierie.
Handicapée par son manque de ressources minières et par son éloignement de la mer, la région lyonnaise a eu d’autres chances : sa position comme centre de distribution, l’esprit d’entreprise et de labeur de ses habitants, l’abondance des capitaux accumulés par les Lyonnais, grâce aux bénéfices procurés par la longue prospérité de l’industrie soyeuse. Ne trouvant plus dans la soierie un champ suffisamment étendu d'expansion, ces capitaux étaient avides de découvrir des emplois nouveaux. Il faut insister sur ce facteur financier : Lyon est un centre très
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