LES CAUSES DE LA DENATALITE LA REVOLUTION DEMOGRAPHIQUE
Dans cette étude d’intérêt local, nous n’avons pas la prétention d’apporter des explications nouvelles sur cette primordiale question de la diminution de la fécondité qui n’est pas, malheureusement, circonscrite au seul département du Rhône. La question est terriblement angoissante et se pose pour la France entière ; c’est dans le cadre national qu’il faut la résoudre.
Il y a plus de cinquante ans que les premiers cris d'alarme ont été jetés et, depuis lors, de nombreuses études, soit générales, soit spéciales, ont été consacrées à ce problème qui est bien, à l’heure actuelle, celui qui doit retenir l’attention au premier chef.
Aucune expression, mieux que celle de « Révolution Démographique », employée par M. Adolphe Landry, ne peint mieux le changement radical survenu depuis cent cinquante ans dans la question de la transmission de la vie.
L'ancien régime démographique était essentiellement basé sur l’acceptation dans chaque ménage des
conséquences normales de la vie commune. Alors, comme aujourd’hui, les enfants étaient une charge que l’on n’envisageait pas toujours sans une certaine appréhension. Mais en se mariant, les époux connaissaient et acceptaient le « risque du métier ». Les mœurs, la morale courante que M. Landry oppose à la morale doctrinale, c’est-à-dire les façons de vivre, de sentir, de penser, formées par une longue tradition chrétienne, étaient très favorables à la famille. L'usage des procédés anticonceptionnels, qui a toujours été plus ou moins connu, était exceptionnel. La famille « nombreuse » (c’est-à-dire ayant cinq ou six enfants ou davantage) était la famille normale.
« Il y a lieu de noter, écrit M. A. Landry, que le déclin de la natalité a commencé en France dans le même temps où se préparait la grande Révolution de 1789. Au xvur siècle, un vaste mouvement des esprits se produit, affranchissant ceux-ci d’une soumission séculaire à l’autorité établie, les enhardissant à discuter les institutions existantes ; on aspire à réformer la Société, à la reconstruire d’après des vues rationnelles. D’une manière analogue, on tendra à reviser les idées d’après lesquelles la vie individuelle et aussi la vie familiale étaient réglées. On verra les hommes notamment ne plus laisser la nature multiplier sans fin leur progéniture, mais vouloir, au contraire, déterminer celle-ci eux-mêmes, d’après ce qu’ils auront jugé préférable.
« Le principe fondamental est celui, si l’on peut ainsi parler, de la rationalisation de la vie. Adopté en France d’abord, plus tard en d’autres pays. il sera *
appliqué à la politique, d’une part, et, d’autre part, à ce qui concerne l'individu et la famille. Il y a entre les deux domaines une différence à souligner : dans le premier, les changements qui se feront présenteront le caractère d’événements s’inscrivant à une date précise ; dans l’autre, il n’y aura que des faits individuels, et les changements à noter résulteront, dans la forme d’une courbe, de la totalisation de ces faits individuels, telle que l’effectue la statistique.
« On veut donc régler la reproduction ; et la régler, ce ne peut être, logiquement, que la limiter (:). »
C’est naturellement dans les classes les plus cultivées que ce changement d’orientation devait se manifester d’abord ; n’oublions pas que c’est de la bourgeoisie et des salons aristocratiques qu’est sortie la Révolution de 1789. Mais les idées nouvelles devaient trouver un terrain tout prêt à les recevoir dans ce nouveau prolétariat urbain dont nous avons noté la naissance et l’accroissement au fur et à mesure que s’accomplissait la Révolution Industrielle. Nous avons vu combien étaient précaires les conditions d’existence de la classe ouvrière au cours de la première moitié du xix° siècle. Les doctrines de l’Economie classique se refusaient à admettre, pour la détermination des salaires, d’autre règle que la loi de l'offre et de la demande avec tout ce qu’elle peut avoir de draconien pour le salarié. Il est certain que les salaires alors pratiqués étaient fort éloignés du minimum vital pour l’ouvrier chargé de famille. Devant
(1) Adolphe Landry, op. cit.
le spectacle de la misère des familles ouvrières, le grand précepte adressé par les économistes classiques aux classes peu fortunées, est celui de la tempérance. Le fait d’avoir une nombreuse famille est assimilé, pour eux, à la plus honteuse débauche, et Stuart Will ne craint pas de flétrir l’ouvrier, père de nombreux enfants, à l’égal d’un ivrogne ; on connaît les paroles prononcées par un préfet de l'Allier, vers 1830, distribuant des prix de vertu et louant, chez l’un des lauréats, la tempérance qui lui a fait limiter le nombre de ses enfants. En 1851, l’Académie Française, sur le rapport de Villemain, décerne un prix Montyon de 3.000 francs à un auteur qui développait cette pensée : « Heureux le pays où la sagesse publique et privée se réunissent pour empêcher que la population ne s’accroisse trop vite ».
Puisque c’est le département du Rhône qui nous occupe, nous croyons intéressant de citer une opinion émanant d’un homme certainement très représentatif des milieux dirigeants de l’époque. Au cours de l’une de ses « lectures relatives à la Police Médicale », faites au conseil de salubrité de Lyon et du département du Rhône pendant les années 1826, 1827 et 1828, M. Etienne Saint-Marie, parlant des méfaits de la prostitution, écrit : « Elle éloigne du mariage et c’est là, sans doute, son moindre inconvénient, car il est bien démontré aujourd’hui, quoi qu’en aient dit le chirurgien Quesnay, le marquis de Mirabeau et toute la séquelle des premiers économistes en France, = que le célibat ne nuit point à la population ; qu'il u naît toujours plus d'individus que les ressources du
sol et de l'Etat ne peuvent en nourrir ; qu’il importe plus, comme le pensait Montesquieu, de rendre les hommes heureux que de les multiplier, et qu’il serait plus convenable de réduire le nombre des mariages que de l’accroître ». Ce qui nous paraît digne de retenir l'attention dans cette citation de M. Sainte- Marie, ce n’est pas l’opinion même qu’il soutient, car elle n’est pas originale et ne fait que reprendre les théories alors régnantes, mais c’est le fait que son auteur, précisément, n’a rien d’un théoricien : docteur en médecine, membre du premier conseil de salubrité, et de la Commission de statistique de Lyon et du Département du Rhône, médecin consultant de la Société protestante de prévoyance et de secours mutuels, membre de diverses Sociétés médicales et scientifiques en France et à l'étranger, c’est un homme cultivé et influent dont les idées reflètent celles des milieux dirigeants de cette époque.
On peut donc tenir comme certain que dès le début du xix° siècle, ou plutôt dès la fin du Premier Empire (car Napoléon savait trop le prix dès hommes pour ne pas favoriser, au contraire, de toutes ses forces, la natalité), l’élite cultivée considère une forte natalité comme un obstacle au progrès de l’humanité. On peut tenir comme certain qu’une propagande malthusienne, faite très souvent avec d’excellentes intentions, s’exerce dorénavant avec intensité. Parallèlement, une propagande néo-malthusienne, de caractère souvent commercial, s'emploie à répandre la connaissance des moyens permettant de concilier
la limitation des naissances et la satisfaction des appétits.
Comment cette propagande n’aurait-elle pas eu de résultats, alors que tout coïncidait à cette époque (et maintenant encore dans une large mesure), pour rendre dure et presque inviable la situation des familles nombreuses ? Aucune législation sociale ne protégeait dans la classe ouvrière la femme, l'enfant, la famille ; la notion de salaire familial paraissait une monstruosité. Le seul problème du logement suffisait à rendre impossible pour l’ouvrier une famille à la fois saine et nombreuse. Dans la classe paysanne, la législation sur les sucessions conduisait le père de famille, pour éviter l’émiettement de son patrimoine, à reporter toutes ses espérances sur un rejeton unique. Dans les classes moyennes, enfin, Arsène Dumont notait, dès 1880, le phénomène de capillarité sociale. Dans les régimes démocratiques, où règne l'égalité politique et juridique, où rien ne s’oppose dans les lois et les mœurs à ce qu’un individu s'élève de la plus basse situation à la plus haute, l'ambition de chacun est précisément de s'élever, d'arriver plus haut que n’a fait son père, et de pousser ses enfants pour qu’ils arrivent plus haut que lui-même ; cette ambition pousse à limiter la progéniture.
Le problème matériel se trouvait donc, ainsi posé, faisant d’une progéniture nombreuse un lourd handicap dans la vie, une gêne toujours, parfois même une cause de déchéance et de dégradation sociale. La solution matérielle de ce problème, pour celui qui veut conserver ses aises ou les procurer à sa famille, ”
c'est de ne pas avoir d’enfant ou d’en limiter très strictement le nombre.
Et c’est ainsi que peu à peu, suivant les statistiques que nous avons étudiées, les chiffres de la natalité baissent ; la courbe, si on supprime certaines causes de dérangements (guerre notamment), est absolument régulière et descend d’une manière inquiétante.
Comment s’en étonnerait-on ? A côté de la statistique des mariages et des naissances, il serait certainement très instructif de faire figurer la statistique des naissances qui auraient pu se produire si l’usage des procédés anticonceptionnels ne rendait pas plus ou moins stériles le plus grand nombre des unions. Pour empêcher les naissances, on ne s’en tient pas, du reste, à l’usage de ces procédés ; soit par négligence, soit par accident, il arrive que des espérances de vie se manifestent, contre les intentions de ceux qui ne voulaient pas transmettre la vie. Qu’à cela ne tienne : l’enfant est tué bien avant d’avoir vu le jour.
Dans un rapport présenté par M. le Professeur Rhenter à la réunion du Comité d'Etudes de la Section Lyonnaise de l’Alliance Nationale contre Ja Dépopulation, Le 14 octobre 1938, l’auteur, en faisant appél à ses statistiques personnelles, arrive aux conclusions suivantes relatives aux avortements : « Le chiffre réel des avortements est impossible à fixer exactement. Seules viennent, en principe, dans les services obstétricaux, les femmes qui présentent quelque complication. Autrefois, selon l'opinion générale des médecins légistes, il était classique de le considérer comme à peu près égal à celui des accou-
chements. Certaines constatations actuelles — celle, par exemple, du nombre plutôt croissant des malades hospitalisées, alors que la technique et les résultats des « professionnels » vont, si l’on peut dire, en se perfectionnant — certaines enquêtes et certains recoupements permettent, hélas! d’affirmer que le nombre des avortements doit maintenant l'emporter sensiblement. Les conséquences de l’avortement doivent être tenues toujours pour dangereuses.
Contrairement aux prévisions, le nombre des femmes mariées l’emporte considérablement sur celui des célibataires : sur 388 observations prises au hasard et observées dans le détail, 17 femmes seulement n’étaient pas mariées. Compte tenu d’un recrutement peut-être un peu particulier dans le service étudié, il apparaît en tout cas que l’on se trouve fort loin de la notion trop répandue, et trop facilement sentimentale, de l’avortement suprême ressource de la femme non mariée, de la « fille-mère », comme on était fâcheusement accoutumé de dire autrefois. L’avortement, très fréquent chez la femme mariée, apparaît bien comme la forme extrême d’un malthusianisme, dont il importe de bien connaître les causes, avant tout d’ordre moral et financier ». Ces résultats d’une expérience strictement personnelle se trouvent confirmés par ceux que voulurent bien communiquer à M. Rhenter le Professeur Voron et le Professeur agrégé Trillat, tant pour la gravité du pronostic, avec des taux de mortalité voisins pour lun et l’autre de 2 %, que pour le fait si important de la forte proportion des femmes mariées. C’est |
ainsi que, pour deux années prises au hasard dans le service de M. Trillat, service dont le recrutement était moins sélectionné que celui de M. Rhenter au point de vue des femmes mariées, la proportion de celles-ci reste de 1.157 contre 203 célibataires !
M. Rhenter conclut en insistant « sur l’effrayante importance des avortements parmi les causes de la dénatalité. — Sur l'intérêt qu’il y aurait à dénoncer ses dangers, tant du point de vue des risques immédiats que de celui de la menace de stérilité définitive qui pèse ensuite sur les femmes. — Sur le nombre considérable, enfin, des femmes mariées qui limitent ainsi leur taux de natalité » (1).
Il est certain qu’une telle généralisation des procédés anticonceptionnels et des avortements n’a été possible que parce que la morale traditionnelle a perdu beaucoup de son empire sur les consciences au cours du xix° siècle. Sans doute l'Eglise catholique a-t-elle toujours intégralement maintenu les préceptes traditionnels de la morale conjugale qui font de la fécondité la loi première du mariage, et ordonnent la continence aux époux quand ceux-ci ont des raisons graves leur interdisant la procréation. Mais l'Eglise catholique a vu lui échapper, en France, un très grand nombre de consciences.
On ne peut nier que de grands moyens n’aient été mis en œuvre, en France, au xix° siècle, pour diminuer l'influence de l'Eglise et pour substituer à la
(1) Rapport présenté par M. le Professeur Rhenter à la réunion du comité d’études de la section lyonnaise de l’Alliance Nationale cotnre la Dépopulation, le 14 octobre 1938.
morale traditionnelle basée sur le dogme chrétien, une prétendue morale laïque ne reposant sur aucune métaphysique et dépourvue de toute sanction. « Cette morale courante n’est, en somme, qu’une résultante des préoccupations égoïstes des individus, destinée à préserver chacun d’eux des dommages qui pourraient lui venir d’autrui et qu’ils redoutent particulièrement (vol, meurtre) » (1).
Les théories répandues dans les milieux les plus représentatifs de notre enseignement primaire public sont rien moins que favorables à une saine morale sexuelle. Comment s’étonner que les enfants sortant des mains de ces éducateurs, préfèrent plus tard conserver leurs aises plutôt que d’avoir de nombreux enfants ? Au nom de quel idéal s’imposeraient-ils les privations qu’entraîne une famille nombreuse, alors qu’ils n’ont jamais entendu parler, sinon en termes méprisants, de ces familles nombreuses ?
Enfin, il n’est pas niable non plus que la débauche et la perversion sexuelle sous toutes ses formes n'aient fait de grands progrès depuis cent années. Il n’est pas niable que les romans, le théâtre, le cinéma exploitent, sur une vaste échelle, les instincts les plus bas de la foule. Or la débauche est tout à fait contraire à la fécondité ; c'était l’opinion de l’économiste Charles Gide qui fut chargé, avant la guerre, par la Commission de la Dépopulation, d'établir un rapport sur l'influence de l’immoralité publique sur la natalité.
(1) Landry, op. cit.
« Toutes ces causes (littérature, spectacles et iconographie licencieuse, prostitution), concluait-il, tendent à affaiblir la natalité dans la mesure même où elles surexcitent la recherche des jouissances sexuelles. Elles concourent à cet affaiblissement de la natalité :
« 1° En faisant de la volupté, et non de la procréation, le mobile unique de Pacte sexuel ;
« 2° En supprimant ou en retardant le mariage, qui est le mode d’union sexuelle le plus fécond ;
« 3° En stérilisant la puissance génératrice par les maladies vénériennes ou les vices contre nature ;
« 4° En supprimant le fruit, soit volontairement, par l’onanisme et l’avortement, soit involontairement, par la procréation d’enfants impropres à la vie.
« Inversement, toutes les causes qui tendent à combattre ou à enrayer l’immoralité, telle que nous venons de la définir, doivent tendre à augmenter la natalité dans la mesure où elles réussissent à réfréner l'instinct sexuel.
« Parmi ces causes figurent certainement les commandements religieux et les doctrines morales qui érigent en devoir la chasteté pour les deux sexes jusqu’au mariage, la fidélité et le respect mutuel pour les deux époux dans le mariage » (:).
En outre de ces facteurs proprement moraux, il ne faut pas oublier que d’autres facteurs, que l’on pourrait appeler « culturels », jouent aujourd’hui un rôle
) Cité par Dr. Jacques Bertillon. La dépopulation de la France. Paris, 1911.
de première importance en faveur de la restriction des naissances.
Nous voulons parler de l’organisation antinaturelle de la vie féminine aujourd’hui. Si la nature a différencié aussi fortement les sexes, c’est parce que leurs fonctions organiques sont nettement distinctes. Comme “J’ont remarquablement mis en évidence, entre autres, les ouvrages récents du Docteur Carrel et du Docteur G. Marânon, ancien Doyen de la Faculté de Médecine de Madrid, l'épanouissement humain doit être recherché dans la culture de ce qui est proprement masculin chez l’homme et proprement féminin chez la femme.
La loi de la nature veut que la fonction de l’homme soit la lutte et le travail pour nourrir sa famille, tandis que la fonction de la femme doit être de garder le foyer et d’avoir des enfants. Or, que voyonsnous aujourd’hui, tout particulièrement dans les régions à caractère urbain et industriel accusé ? Côte à côte, les hommes et les femmes se coudoient et se livrent ensemble aux mêmes travaux et aux mêmes jeux, dans les bureaux, dans les ateliers, sur les bancs des écoles, sur les terrains de sports. Plus aucune différenciation des fonctions chez le plus grand nombre de couples qui vivent dans une ville moderne. L'homme et la femme vont aux mêmes occupations, aux mêmes heures ; le dimanche ils enfourchent un « tandem » symbolique, sur lequel, assez rarement, une petite place a été prévue pour l'enfant. Ce dernier ne constituerait-il pas, du reste, | un accident, arrivant dans un tel foyer où rien n’est =
prévu pour lui. Toutes les personnes au courant des questions sociales que nous avons interrogées, nous ont dit que cette inadaptation, cette impréparation complète de la jeune fille à un rôle futur de mère de famille et de ménagère, est peut-être le principal facteur de stérilité et de dissociation des foyers.
Il faut redonner à la jeune fille, par une éducation appropriée, le goût et l’amour des choses du foyer. L’enseignement ménager, les cours de puériculture et d'hygiène, des stages d’assistance sociale et familiale devraient être obligatoires pour toutes. Une réorganisation professionnelle doit tendre à répartir, dans toute la mesure du possible, les tâches entre les sexes, d’après leurs prédispositions naturelles. Enfin, le maintien de la femme, et surtout de la mère au foyer, ne saurait être trop encouragé. Il faut que grâce à la généralisation du système de primes et d’allocations, le ménage où la femme reste pour élever ses enfants, ne soit pas réduit à un train de vie nettement inférieur à celui du ménage dans lequel le mari et la femme travaillent au dehors.
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