LA LUTTE CONTRE LA DENATALITE
Alors que, au début du xix° siècle, d’excellents esprits pouvaient, de fort bonne foi, s’alarmer des perspectives de surpopulation, la situation est entierement changée aujourd’hui. A moins d’être d’une mauvaise foi entière ou de souhaiter le suicide de la nation, tout homme sérieux et instruit est obligé de convenir du péril que fait courir à l’avenir du pays la dépopulation en perspective. Pourtant tous les Français ne sont pas d’accord en ce qui concerne la lutte à mener contre le fléau qui menace le pays. Nous croyons que l’on peut distinguer chez nos contemporains trois attitudes devant ce problème.
La grande majorité des Français, que le problème gêne, préfère ne pas l’examiner. C’est du reste ce qui explique comment les mesures prises en faveur du redressement de la natalité et de la sauvegarde de la famille restent fragmentaires, car la généralité de lopinion publique ne leur est pas favorable. Comme l'écrit fort bien M. Landry, il y a surtout à l'encontre de l'intérêt des familles, l'intérêt du plus grand nombre. « Une mesure qui, dans une catégorie quelle qu’elle soit, est prise en faveur de ceux qui
ARMINJON 12
ont une famille nombreuse ne profite qu’à une faible portion de la catégorie en question ; si la mesure est coûteuse, la majorité pourra ne pas la voir d’un bon œil, préférant que la dépense prévue se fasse d’une manière dont elle profite elle-même. Et l’on pourrait signaler encore que les dirigeants des groupements, les hommes qui mènent les affaires publiques, sont souvent peu sympathiques aux réformes à caractère familial, comme ayant peu de famille » (1).
Les syndicats ouvriers d'inspiration marxiste ont toujours montré une hostilité très nette à toutes les mesures ayant pour objet de favoriser les salariés chargés de famille par rapport aux autres ; n’oublions pas que le plus grand nombre des instituteurs subissent l’influence de ces syndicats.
D’autres hommes politiques qui prétendent vouloir lutter contre la dénatalité semblent en réalité vouloir endormir lopinion publique en proposant des remèdes dont l'efficacité est tout à fait hors de proportion avec le but à atteindre. Si on leur parle dépopulation, ils répondent hygiène infantile, alors qu’il est absolument démontré que toutes les mesures pour restreindre la mortalité ne sont que des palliatifs notoirement insuffisants. Lors d’une discussion au Sénat sur la crise de la dénatalité, le 9 février 1938, un Ministre de la Santé Publique, répondant aux interpellateurs, « déclare que le Gouvernement ne dissimule pas son inquiétude en présence des statistiques démographiques que les orateurs viennent de
() Landry, op. cit., p. 98.
rappeler. Il cite à son tour quelques chiffres tout en faisant remarquer que cette situation est la même dans toute l’Europe Occidentale et que si l’Allemagne et l'Italie ont cherché à y remédier, les résultats obtenus ne sont, d’après lui, pas en rapport avec les sacrifices consentis (:). Il faut assurer, dit-il, le respect des règles de l’hygiène pour préserver les existences humaines et ne pas oublier que « l’économie est la première loi de l’ordre » (°). Le Gouvernement est disposé à l’effort nécessaire, mais il estime que le meilleur moyen de combattre la dénatalité, est de créer la prospérité (°). La question relève du Gouvernement tout entier et son chef la reliera à celle de l’équilibre matériel et moral de la nation ».
Si nous avons fait cette longue citation, d’après le compte rendu du journal le Temps du 10 février 1938, c’est parce qu’elle exprime à merveille la mentalité d’un grand nombre de nos dirigeants qui se mettent délibérément le bandeau sur les yeux.
(4) C’est là sous-estimer, bien à tort, les résultats obtenus par lPAllemagne et par l'Italie dans leur lutte pour le redressement de la natalité. Le nombre annuel des naissances en Allemagne (Autriche comprise) a augmenté de 360.000 unités en cinq ans, atteignant 1.484.000 en 1938 contre 1.124.000 en 1933, l’excédent des naissances sur les décès passant dans le même temps de 390.000 à 800.000. Ces résultats ont été obtenus par toute une politique en faveur de la famille,
(2) La mortalité infantile a atteint en 1937 ?e chiffre de 32.000 décès de 0 à 1 an. Supposons que l’on parvienne à réduire le chiffre de moitié, ce qui serait énorme, cela ferait un gain de 16.000 vies humaines, alors que chaque année la France, pour se maintenir, aurait besoin de 200.000 naissances en plus au minimum.
(3) Il est prouvé que prospérité et natalité sont deux choses tout à fait différentes. L'Italie, l'Allemagne, la Russie, la Pologne, qui sont des pays bien moins riches que la France, sont bien plus prolifiques cependant.
ARMINJON 13
Une deuxième attitude, est celle d’un certain nombre de Français qui, reconnaissant toute la gravité de la question, mais qui, en se refusant à y voir autre chose qu’un problème d’ordre financier, nous semblent s’en faire une idée incomplète. Aussi les remèdes qu’ils proposent, excellents sans doute et même indispensables, nous paraissent cependant insuffisants. Le représentant le plus net de cette opinion est M. Ludovic Naudeau qui procéda, de 1928 à 1930, à une enquête vaste et approfondie à travers de nombreux départements français. M. L. Naudeau se rend parfaitement compte de toute la gravité du problème et reprend à son compte l'affirmation qu’émettait à la fin du xix° siècle Paul Leroy-Beaulieu : « D’une génération à l’autre, mettons en 50 ans, la population française d’origine perdra le quart de son effectif et sensiblement plus de la moitié en un siècle. Dépopulation prochaine ou dénationalisation prochaine de la France, s'il ne se produit pas un revirement prompt et décisif de la mentalité française, voilà le dilemme, voilà la destinée qu’on peut regarder comme inéluctable ».
Après avoir reconnu que la foi religieuse absolue, état de confiance et d’enthousiasme, est favorable à la procréation, M. Ludovic Naudeau constate, d’une part, que le plus grand nombre des croyants concilient la pratique religieuse avec les artifices anticonceptionnels et, d’autre part, que le nombre des croyants est en régression et qu’il n’y a pas à espérer un changement de tendance en cette matière :; il est sur ce point en accord avec le Docteur Jacques Ber-
tillon qui écrivait, en 1911 : « Il est vraisemblable qu'un rapport existe entre la natalité et le degré de sincérité des convictions religieuses. Mais il est manifeste que, quoi qu’on fasse, on ne pourra pas changer notre siècle ni l'empêcher d’être de plus en plus incrédule ». L. Naudeau estime donc qu’il faut résoudre la question uniquement du point de vue économique : « En réduisant résolument la question de la population à une question économique, j'estime obéir à l’observation réaliste des faits sociaux, j’exprime l’opinion des milliers de Français chargés de famille, je synthétise d’un coup l’immense majorité de mes constatations et je rends ainsi un beaucoup plus grand service que si je m'’attardais à des homélies sur la vertu, l’abnégation, le patriotisme, le devoir social et toutes ces sublimes abstractions dont rien de tangible ne résulterait ». L’individu, en tant que tel, n’a pas besoin d’enfant et tout effort pour lui persuader d’en avoir est voué à l’échec. « L'œuvre de persuasion s'adressant au progéniteur isolé ne me regarde pas ; je la juge vaine et dans la plupart des cas inefficace ». C’est à l'Etat à transformer la collectivité française en un milieu favorable à la procréation, s’il veut vivre. Et M. Naudeau propose tout un système d’indemnités massives aux procréateurs « de telle sorte que la procréation, non seulement ne coûte pas, mais même soit d’un certain rapport » ; ces indemnités seront financées par des prélèvements en rapport opérées sur les non procréateurs. C’est le salut par la « mutualité natalitaire ». M. Naudeau n'entre pas du reste dans les détails
SAS Fo
d'application, mais estime que ce remède sera le seul efficace, tout en reconnaissant la difficulté de le faire entrer dans notre système législatif.
Nous croyons qu’une troisième attitude, qui est celle du plus grand nombre de « nos repopulateurs », que critique précisément M. Ludovic Naudeau, est cependant beaucoup plus juste. Nous croyons qu’il faut utiliser les moyens économiques et financiers, mais que ces moyens seront inefficaces s’ils ne sont accompagnés d’une rénovation morale.