‹ La population, les causes de ses progrès et les obstacles qui en arrêtent l'essorChapitre 10 sur 67 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'histoire de la population est étroitement liée à l'histoire générale-, la population prospère et d'ordinaire augmente dans les temps de prospérité publique, elle s'arrête dans son développement ou môme se contracte pendant les crises.

(E. Levasseur. La population françaiscyt. lor, p. -196.)

Vue générale.

Double constatation : Fréquemment des vides sont causés dans la population ; ils sont néanmoins rapidement remplis. — Causes de dépopulation. — Causes spéciales de la rapidité avec laquelle les vides se remplissent. — Longue période d'arrêt : causes économiques. — Qu'il ne se pose pas de question de la population.

La lenteur, voilà certainement la caractéristique du développement de la population pendant tout le moyen âge, si l'on considère la population probable de l'empire romain à sa chute, et la population des états modernes au commencement du xvi^ siècle. Si l'on y regarde de plus près, on voit que, très fréquem-

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ment, au cours de cette période de dix siècles (v^ au XVI® siècle), la population fut décimée — par les guerres surtout — et que chaque fois les vides se comblèrent aisément.

D'autre part, il se produit fréquemment des périodes de quasi arrêt dans l'accroissement de la population. Essayons de nous rendre compte de ce phénomène, qu'on peut constater, pour la France, en consultant le tableau inséré dans le premier volume du grand ouvrage de M. Levasseur \

Tout le moyen âge n'est qu'une suite de guerres longues et meurtrières : les guerres dont s'accompagnent les invasions des barbares et l'établissement des monarchies barbares, les guerres incessantes entre les nouveaux royaumes francs et au sein même de ceux-ci, les guerres de Charlemagne et de ses successeurs contre les Sarrasins et les guerres de compétition de l'époque carlovingienne, les dévastations de l'invasion normande, les guerres féodales, les croisades, la guerre de Cent ans.

Parmi les causes qui arrêtèrent l'essor de la population, il faut ranger les épidémies, notamment la terrible peste du xiv® siècle qui emporta la moitié des habitants de l'Europe au dire des contemporains. Sans doute, ceux qui ne les connaissaient point, ont calomnié les savants du moyen âge; il est trop certain cependant que la science de la médecine resta

^ La population française y t. l®'^, p. 288.

stationnaire pendant de longs siècles. Au nombre des conséquences de l'ignorance générale de l'époque en matière d'hygiène, il faut citer l'énorme mortalité infantile et l'absence complète de mesures prophylactiques à l'égard des maladies contagieuses. C'est bien à cette cause plutôt qu'à la malpropreté ^, croyons-nous, qu'il faut attribuer le grand nombre (les lépreux. On les isolait, on ne s'attaquait pas aux causes du terrible mal. Le roi de France Jjouis y III légua cent sous d'or à chacune des deux mille léproseries de son royaume : pareil chiffre est significatif ^. En effet ce nom de léproserie n'était pas donné indifféremment aux autres hôpitaux ; car on voit, par le même testament, que le roi lègTie cent livres de compte à deux cents Hôtels-Dieu.

Les vides causés dans la population adulte avant la vieillesse, et la forte mortalité infantile, expliquent que l'accélération du mouvement de la populatioii n'ait pas eu pour conséquence de rapides accroissements de celle-ci. D'autre part, les vides se rem-

^ C'est une erreur de croire que l'usage des bains était, sinon inconnu, du moins peu fréquent au moyen âge. C'est le contraire qui est vrai. Les étuves ou établissements de bains chauds, privés et publics, ces derniers gratuits pour la classe pauvre, étaient nombreux au moyen âge. Voir le livre de M. Janssen, que nous citerons plus loin, pour TAUemagne ; pour la France, les études de M. Siméon Luce, sur l'époque médiévale, de MM. P. Lacroix et Lecoy dé la Marche.

^ Voir sur ce sujet l'étude de M. G. Kurth : La lèpre en Occident avant les Croisades, dans le compte rbndu du congrès international des CATHOLIQUES tenu à Paris du l^i" au 6 avril 1891.

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plissent vite, à cause de la simplicité, des mœurs et de la vivacité du sentiment religieux \

Il ne semble pas que, durant tout le cours du moyen âge, on ait jamais pratiqué la limitation volontaire du nombre des enfants. Quand on verra plus loin sous l'empire de quelles causes ces habitudes s'introduisent, quand on se rappellera pourquoi Rome et la Grèce pratiquèrent la stérilité systématique, on comprendra que la civilisation rudimentaire du moyen âge ne se serait pas accommodée de ces procédés. D'ailleurs l'Église les exécrait, les proscrivait, et l'on sait que les prescriptions religieuses étaient scrupuleusement obéies parles peuples. L'infécondité volontaire était donc un mal inconnu, et, si les trop rares dénombrements nous montrent les familles moins nombreuses qu'on ne s'y serait attendu, il faut, pour l'expliquer, tenir compte de ces faits : la mortalité infantile très élevée, et la précocité même du mariage, qui avait pour effet de douer les parents à la fois de grands et de petits enfants. Cette observation ne doit pas être négligée lorsqu'on fait le compte des feux et des habitants par feu, si l'on veut, sinon connaître le nombre moyen des enfants par famille, du moins s'en faire une idée. Les recensements n'in-

^ Et d'ailleurs aussi par le fait que la population se renouvelle vite. On comprend qu'un pays où la longévité moyenne est courte — et c'est le cas, pensons-nous, pour tous les pays de l'Europe, au cour» du moyen âge — renouvelle rapidement sa population et comble aisément les vides au fur et à mesure qu'ils se produisent.

diquent pas les enfants défunts, et quant aux enfants déjà mariés, ils ont généralement un foyer distinct de celui de leurs parents \

Nous avons dit que l'on trouve, dans l'histoire de l'époque médiévale, des périodes considérables pendant lesquelles, ou bien la population a oscillé pour se retrouver à la fin de la période dans la même situation numérique qu'auparavant, ou bien n'a que très faiblement varié au cours de la période. Il importe de recberclier les causes de ce dernier phénomène démographique.

Déjà nous en avons indiqué une, c'est que tout mouvement de la population n'en est pas un accroissement, tant s'en faut. La deuxième, c'est l'insuffisance du développement des facultés économiques de l'humanité. Sans doute, le moyen âge a eu des savants et des agronomes : l'art agricole, l'industrie, le commerce, y ont été peu progressifs.

Le servage a peu à peu succédé à l'esclavage. Mais le travail de la terre est resté déconsidéré, la profession des armes étant seule honorée par les hautes classes. Toutes les conditions d'une bonne exploitation agricole manquent : ni sécurité, ni capitaux, ni procédés scientifiques. Ce qui fait défaut surtout c'est le ressort de l'intérêt personnel : sur ce sol qu'il cul-

^ Voir sur ce point la Population française, par M. Levasseur, 1. 1®^ pp. 130-132. Dans la famille souche, tous les enfants mariés, sauf un, quittent le toit paternel et forment une souche nouvelle.

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tive, l'habitant rural est prisonnier, ce sol est l'instrument de sa peine. Telle est la situation des serfs. Pour les hommes libres, les possessions féodales se substituent progressivement aux alleux, soit que les propriétaires aient été expropriés par la guerre, soit qu'ils aient fait hommage de leur terre pour s'assurer la protection d'un maître puissant ^

L'industrie est toute domestique ; le commerce est peu développé et entravé d'ailleurs ; les transactions sont languissantes à cause de la prohibition du prêt à intérêt par le droit canonique : aussi verra-ton le prêt à intérêt s'introduire, sous des formes détournées, dans les habitudes de la population, au fur et à mesure du développement industriel et commercial. Chose singulière, les croisades — la plus gigantesque peut-être des entreprises humaines, et celle qui eut le plus lamentable échec si l'on ne considère que le but visé et manqué — eurent pour conséquence de donner la vie et l'essor à l'industrie et au commerce, notamment en Italie, en Flandre, et dans nombre de villes de France et d'Allemagne.

Au point de vue légal, il n'y a guère à signaler d'entraves directes à l'accroissement de la population, sinon celles dont le mariage des serfs est parfois entouré ; mais seulement l'entrave indirecte résultant de ce fait que l'ensemble de la législation mettait obstacle au développement de la richesse nationale.

1 Voir les travaux de MM. Glasson, Fustel de Coulanges, etc.

Au moyen âge, la question de la population ne se pose ni théoriquement, ni pratiquement. On ne voit s'en inquiéter ni savants, ni législateurs. On ne la voit soulevée ni au point de vue de la dépopulation, ni à celui d'un excédent de population. Sans doute, le moyen âge a eu ses famines et ses famines périodiques : on n'en saurait rendre Voverpopulation responsable, mais bien la localisation excessive du marché des céréales, grâce à l'insuffisance des transactions et des voies et moyens de communication. Les autres causes des disettes sont la fréquence des épizooties et les ravages de la guerre, surtout des guerres privées. D'après les calculs de M. Moreau de Jonnès, la France, au moyen âge, éprouvait en moyenne une famine générale ou partielle tous les deux ans, — l'Angleterre, tous les deux ans et demi.

Sans doute encore il y a eu des mesures prises par les seigneurs relativement au mariage des serfs : cette intervention s'explique, non parla nécessité ou même le simple désir d'agir sur le mouvement de la population, mais bien par ce fait que le servage étant une forme adoucie de l'esclavage, le serf n'avait point la jouissance de l'ensemble des droits civils, comme nous les entendons. Il n'avait par la liberté d'aller et de venir, il n'avait pas celle de gouverner entièrement sa reproduction. " Lorsque le servage succède à l'esclavage, dit M. de Molinari^ le gouvernement de la reproduction de la classe asservie se partage entre le serf et le seigneur. Celui-ci n'autorise les

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mariages qu'autant qu'il le juge utile ; mais cette autorisation accordée, le serf en use comme bon lui semble, et il forme, à sa guise, la génération qui doit remplacer la sienne \ »

Le serf en somme est un mineur perpétuel et le seigneur exerce vis-à-vis de lui les droits de la puissance paternelle ou tutélaire. C'est l'intérêt du seigneur et du serf qui sont en jeu, et non l'intérêt général. Le mariage contracté, aucun obstacle étranger à la volonté des époux ne vient s'opposer à la procréation.

Le moyen âge n'eut point de politique de la population, tendant soit à l'accroître, soit à la restreindre. Il faut bien se résigner à l'admettre, quand même on trouverait singulier le phénomène d'une société nombreuse, vivant sans rien compter, ni hommes, ni choses, pendant un espace de neuf siècles, depuis les successeurs de Charlemagne jusqu'à Louis XI Y ^.

§ 2. — Vue par périodes .

Première période : jusqu'à Charlemagne. — Deuxième période : IX®, xe, XI® siècles. — Troisième période : jusque vers la moitié du XIV® siècle. — Quatrième période : jusqu'à la fin du xv© siècle.

Nous allons jeter un rapide coup d'œil sur les causes qui influencèrent le mouvement de la popula-

' Cours d'économie politique, t. I®', p. 425.

2 Moreau de Jonnès. Compte rendu de V Académie des sciences morales et politiques , 1857, t. I*^^'.

tion pendant le moyen âge, en serrant d'un peu plus près les événements. Nous divisons, à cette fin, le moyen âge en quatre périodes.

Pkemière période. — Les premiers siècles du moyen age.

Elle correspond à l'époque mérovingienne : « Les prédécesseurs de Charlemagne, dit Voltaire, ne furent illustres que par des déprédations. Ils détruisirent des villes, et n'en fondèrent aucune. Les Gaulois avaient été heureux d'être vaincus par les Romains. Marseille, Arles, Autun, Lyon, Trêves, étaient des villes florissantes qui jouissaient paisiblement de leurs lois municipales, subordonnées aux sages lois romaines ; un grand commerce les animait. On voit, par une lettre d'un proconsul à Théodose, qu'il y avait, dans Autun et dans sa banlieue, vingt-cinq mille chefs de famille. Mais dès que les Bourguignons, les Goths, les Francs, arrivent dans la Gaule, on ne voit plus de grandes villes peuplées \ jj On peut dire qu'après la fin de la domination romaine, l'Europe occidentale redevint, pendant deux ou trois siècles , absolument barbare .

Tandis que « dans les cinq siècles qu'a duré l'empire romain, le principe constant avait été de décharger la population du souci et des dangers de la guerre, grâce à une armée permanente et soldée, »

^ Essai sur les mœurs, t. I^"^, chap. xvii.

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SOUS la monarcliie franque au contraire — et il en fut de même dans les autres monarchies barbares — « l'armée n'était autre chose que la population virile du royaume. Grégoire de Tours l'appelle indifféremment de ces deux noms : exercitus etpopulus. Par ces levées en masse la population se trouvait arrachée, presque chaque année, à ses travaux. Le service militaire n'était pas rétribué ; l'homme ne recevait pas de solde : il est même fort douteux qu'il fût nourri par l'État. Puisqu'on ne le nourrissait pas, il fallait bien tolérer qu'il se nourrît aux dépens des pays qu'il traversait. De là un immense désordre. Le droit de vivre sur l'habitant était prétexte à de bien autres pillages ^ n .

D'après Grégoire de Tours, « ce n'est pas seulement en pays soi-disant ennemi que ces horreurs se commettent. . . Une armée du roi de Burgundie envoyée pour conquérir la Septimanie, commence par ravager le pays burgunde, les bords de la Saône et du Rhône ; elle enlève récoltes et troupeaux et remplit son propre pays de meurtres et d'incendies ^ » .

L'époque mérovingienne n'a pu être favorable au développement de la population. Il semble que la

1 Fustel de Coulanges. La monarchie franque, pp. 288 et suiv. L'auteur ajoute que l'armée impériale ne paraît pas avoir jamais dépassé trois cent mille hommes, pour une population (celle de l'empire dans toute son étendue) qu'on peut évaluer à 75 millions d'hommes.

2 Fustel de Coulanges, op. cit., p. 300.

LE MOYEN AGE ilS

population de la Gaule ait plutôt diminué depuis les Antonins. D'après le tableau dressé par M. Levasseur, la Gaule aurait compté :

Au temps de César : 6,700,000 habitants \

Sous des Antonins : 8 1/2 millions.

A l'époque de Charlemagne : 8 à 9 millions au maximum ^.

On peut certainement étendre à toute l'Europe cette notion que donne M. Levasseur de la population française au ix^ siècle : « la densité de la population était très faible sous Charlemagne » .

Il convient de dire un mot ici d'une institution propre à l'époque franque : la composition. Faut-il y voir une mesure conservatoire de la population ? Cette législation se serait-elle introduite à cause de la rareté du capital humain, pour éviter d'appliquer la peine de mort ? Les faits contredisent cette hypothèse : " La peine de mort, dit M. Fustel de Coulanges, par le glaive, par le gibet ou par la roue, a été fréquemment et légalement appliquée par les tribunaux de l'époque mérovingienne, et aussi bien à l'égard d'hommes de race franque qu'à l'égard des

^ La population de la Gaule est évaluée à ce chiffre d'après les renseignements fournis par les Commentaires de César : il semble que César ait grossi les forces ennemies dans son récit pour donner plus d'importance à ses conquêtes. En tous cas, la population des Gaules s'est accrue sous la domination romaine.

* 5 1/2 millions seulement d'après le polyptique d'Irminon.

Komains. L'usage de la composition n'excluait pas la pénalité ^ ;? .

La composition a d'ailleurs d'autres raisons d'être, que M. Fustel de Coulanges a mises en lumière : elle tient à l'état social, à l'impuissance des pouvoirs publics. D'après le même auteur, l'Église qui, à cause de sa doctrine sur l'amendement des coupables, fut toujours hostile à la peine de mort et dont l'influence grandissait, contribua beaucoup à établir l'usage de la composition.

Néanmoins l'institution de la composition révèle l'importance que la loi attachait à l'augmentation de la population, par la disposition suivante — que nous citons d'après M. Fustel de Coulanges : Lex salica, xxrv, ^-7 . Si quis feminam ingenuam, postquam cœpérit hahere infantes (c'est-à-dire après l'âge de seize ou dix-huit ans) occident ^ solidos 600 judicetur, Post quod infantes non potuit hahere (c'est-à-dire après l'âge de quarante ans) solidos 200 judicetur.

La loi ripuaire xii, établit la même règle. " La femme qui avait passé quarante ans avait visiblement une moindre valeur que celle qui pouvait encore donner des enfants. ^ » Pour le meurtre de l'une, la composition est évaluée à deux cents sous d'or ; pour l'autre, à une somme triple. Il n'y a rien d'étonnant à cela chez un peuple neuf et belliqueux, où

' La monarchie franque, p. 471.

2 Op. cit., p. 482.

la reconstitution de la population importe avant tout.

Deuxième péeiode. — Du kègne de Chaele-

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