IV. Mesures diverses
Mentionnons sans nous j arrêter, le droit, d'ailleurs ancien, des gens mariés d'occuper au théâtre une place déterminée, et qui nous paraît plutôt une mesure de convenance destinée à préserver les femmes honnêtes du contact des courtisanes.
Plus important est le sénatus-consulte qui accorda le droit de cité à l'affranchie latine qui aurait mis au monde trois enfants illégitimes. Ici la faveur va au seul fait de la maternité indépendamment du mariage.
On s'efforçait néanmoins d'honorer le mariage ; mais certaines mesures paraissent dues, dans leur complexité, à un sentiment assez confus du péril national, plutôt qu'aune vue bien nette de ce péril. C'est ainsi qu'Auguste permit le mariage entre affranchies et ingénus autres que les sénateurs.
Plus tard, " du temps d'Ulpien, il était défendu aux ingénus d'épouser des femmes qui avaient mené une mauvaise vie, qui étaient montées sur le théâtre, ou qui avaient été condamnées par un jugement public. Il fallait que ce fût quelque sénatus-consulte qui eût établi cela.
" Du temps delà république, ajoute très sagement Montesquieu, on n'avait guère fait de ces sortes de lois, parce que les censeurs corrigeaient à cet égard les désordres qui naissaient, ou les empêchaient de naître, n
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L'appréciation de cet ensemble législatif vraiment énorme — et nécessairement tel, car chaque mesure en appelle d'autres qui la précisent, la complètent ou la limitent — sera facile.
Les lois d'Auguste durent fatalement aboutir au plus lamentable échec. Elle ne s'attaquaient point aux racines du mal, la répartition antiéconomique du sol et l'esclavage, cette plaie mortelle du corps social. L'institution de l'esclavage qui favorisait la grande propriété, la grande culture et le catonisme, contribua, pour une part très prépondérante, à accroître la dernière cause du mal — la corruption des mœurs — par l'oisiveté qu'elle entretenait dans la classe libre, et enfin par les afirancbissements que les historiens de l'antiquité nous représentent comme une vraie calamité sociale.
Odieuse par elle-même, parce qu'elle répugnait aux mœurs, la législation d'AugTiste le fut encore par le parti qu'en sm-ent tirer les tristes héritiers de ce prince. D'autre part, ils l' énervèrent. Augniste donna d'ailleurs l'exemple, en se faisant exempter de l'obligation de limiter ses affranchissements. Or, cette défense d'affranchir un trop grand nombre d'esclaves était destinée précisément à couronner l'œuvre législative que nous avons exposée et critiquée.
Sous les successeurs d'Auguste, dans les brigues pour l'obtention des magistratures, on voit souvent soutenir, imposer par les empereurs des candidats qui n'ont pas le nombre d'enfants de leurs compétiteurs.
Enfin, il ne fut pas possible de refuser aux légionnaires les privilèges des gens mariés, privilèges dont les services rendus à l'État étaient la raison d'être. Il eût d'ailleurs été souverainement injuste que la Patrie, les obligeant au célibat, les punît de garder un état qu'elle leur imposait. " Tout cela n'était que des cas particuliers, dit Montesquieu, mais, dans la suite, les dispenses furent données sans ménagement et la règle ne fut plus qu'une exception. «
Ce que devint Rome, nous allons le dire d'après Tacite. Dans le de Morihus Germaniœj livre d'une haute élévation morale en maints endroits, le grave historien a voulu, sans nul doute, blâmer par comparaison les Romains de son temps. M. Fustel de Coulanges, dans ses Bêcher ches sur quelques problèmes dliistoire y a. lummeuseinent démontré que tout le livre des Germains est un perpétuel parallèle entrç Rome et la Germanie, parallèle dont la concision de Tacite sous-entend la partie connue du lecteur romain. Qu'on se rappelle ceci en lisant les chapitres XVIII, XIX, XX. Si nous opposons aux mœurs que Tacite décrit, les mœurs contraires, nous verrons le développement de la richesse préparant, partout, toujours, et par les mêmes voies, la décadence des sociétés. Quelques lignes de citation suffiront à esquisser, dans ses principaux traits, le tableau de la simplicité germaine et permettront de se représenter, par contraste, l'état bien différent de la société romaine au siècle de Tacite : Botem non uxor marito, sed uxori
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maritus offert (xviii). Nmnerum liherorum finire, aut quemquam ex agnatis necare, flagitium hàbetur ; plusque ihi mores valent, quam alibi honœ leges (xix). Sioa quemque mater uherihus alit, nec ancillis ac nutricibus delegantur (xx). — « On n'épouse pas la femme pour la dot en Germanie, on n'y borne pas le nombre de ses enfants, on j considère comme un crime le meurtre d'un rejeton ; les mères en Germanie se font gloire d'allaiter leurs enfants, et les parents n'y confient pas à des domestiques l'éducation des futurs citoyens. » Sous chaque phrase gronde le reproche, et c'est bien à Rome que pense Tacite quand il écrit : « Les bonnes mœurs ont, chez les Germains, plus d'empire que les bonnes lois ailleurs, n
Pour terminer sur ce sujet, groupons ici quelques faits relatifs à la dépopulation de l'empire romain.
Suétone rapporte qu'à la fin du règne d'Auguste, il fallait, pour compléter les légions, y faire entrer des esclaves! Denys d'Halicamasse, contemporain d'Auguste, rapporte que, de son temps, beaucoup de villes d'Italie étaient inhabitées.
De 745 à 767 de Rome, le chiffre de la population s'abaisse de deux cent mille habitants : de 4,233,000, il tombe à 4,037,000. La débauche atteint de telles proportions qu'il faut porter une loi — la loi Scantinia — qui punit de mort ceux qui se livrent aux amours contre nature.
Tibère, nous l'avons déjà dit, renforça d'abord, puis dut adoucir les lois d'Auguste.
C'est sous Claude que les soldats furent assimilés aux citoyens pères de familles, quant aux faveurs qu'accordaient à ces derniers les lois d'Auguste. Trajan sembla vouloir reprendre les projets d'Auguste et accorda aux parents appauvris, même aux familles des classes supérieures, des secours considérables pour élever leurs enfants. Suh te liber os tôlier e lihetj expedity dit Pline, dans le panégyrique de ce prince, l'un de ceux qui ont honoré l'empire. Mais ce remède n'eut pas grand résultat.
Sous Antonin-le-Pieux, fut porté le sénatus-consulte TertuUien, en vertu duquel la mère qui a le jus liherorum (trois ou quatre enfants selon les cas) , aura seule le droit de recueillir la succession de ses enfants, de préférence à toute autre personne, — remède à la dépopulation assez singulier, on en conviendra, comme aussi la double décision prise par Caracalla de s'attribuer tous les legs frappés de caducité, et d'étendre le droit de cité à tout l'empire. Nous croyons qu'il faut refuser à ces dernières mesures le caractère de lois d'encouragement à la population.
Le monument législatif élevé par Auguste domine de bien baut toutes les autres lois portées après lui, mais il est tout en façade : derrière la façade, il n'y a rien.
L'époque des empereurs chrétiens fut une époque de réaction contre toutes ces mesures ; leur maintien eût été sans effet. Il est sans intérêt de suivre, dans l'histoire, l'abrogation successive, tacite ou expresse,
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des différentes parties de la législation d'Auguste, depuis Constantin jusqu'à Justinien qui l'abolit entièrement. Quand même les empereurs des trois premiers siècles ne les auraient pas énervées, quand même les empereurs qui régnèrent ensuite ne les auraient pas abolies, ces lois n'eussent empêché ni la dépopulation, ni la décadence de Rome. En assurant à leurs sujets un bon gouvernement, stable et pacifique, en réalisant une meilleure répartition du sol, en favorisant l'agriculture, en donnant l'exemple des vertus domestiques, les maîtres du monde eussent fait bien davantage qu'en légiférant directement dans le but de favoriser l'accroissement de la population.
Chose singulière, l'empire romain d'Orient survécut dix siècles à l'empire d'Occident, malgré son état permanent de décadence à tous points de vue. Le fait est assez difficile à expliquer ; sans doute il a pour principale cause la faiblesse même de l'empire d'Orient, qui l'avait livré aux barbares avant les grandes invasions. Mais nous tenons à rapporter ici l'opinion de MM. Meyer et Ardant, qui n'hésitent pas à attribuer la vitalité relative du Bas-Empire à l'existence de la petite propriété et à la protection dont les lois l'entourèrent à Byzance \
Nous avons montré, pour la Grèce d'après Polybe, pour Rome d'après Tacite, à quelles conséquences politiques et sociales aboutit l'immorale coutume de
1 La question agraire ^ chap. iv.
la limitation du nombre des enfants. Puissent ces exemples, aussi fameux que terribles, ne pas être perdus pour les Français de la fin du xix^ et du xx^ siècle ! Après la Grèce et l'Italie, point de pays qui occupe dans l'histoire une place plus glorieuse que la France. Puisse-t-elle échapper au péril qui a précipité la décadence des vieilles civilisations païennes. Le rapprochement que nous faisons comme d'autres, et après que d'autres l'ont fait, n'a rien d'une assimilation, ni surtout d'une identification. Ceux, qui de la comparaison vont à l'identification , voient bien superficiellement les choses. Ce qui a manqué à Rome, c'est la classe moyenne, la plus utile des classes sociales et la plus capable d'élever des citoyens nombreux, vigoureux, moraux. A Rome, il y avait des patriciens au sommet de la société; en bas, un prolétariat oisif, turbulent ; au-dessous encore, un nombre énorme d'esclaves ; au milieu, rien. La production a été nécessairement arrêtée dans ces conditions. La France, au contraire, est presque toute dans la classe moyenne, classe à laquelle l'élite des travailleurs vise à atteindre et laborieuse elle-même.